‹ Les ennemis de Racine au XVIIe siècleChapitre 108 sur 156 · Âct. II, se · texte numérisé non relu

Âct. II, se

. . . Leur hymen me servira de loi ; S'il s'achève, il suffit, tout est fini pour moi ; Je périrai, Doris...

IPHIGÉNIË. m

d'Iphigénie. « Achille est plus héros dans Euripide que » dans M. Racine ; il agit par pitié, par sentiment de » rinjure que lui a faite Âgamemnon, tandis que » l'Achille de M. Racine agit par un sentiment qui est a celui de tous les hommes. » Nous avons déjà expliqué ce changement par le goût du siècle. Nul n'y a échappé, ni Rotrou, qui écrivait une Iphigénie en 1640, ni Le Clerc. Nous verrons quel est le caractère de Tamour dans la tragédie du noble rival, de Racine. Quant à Rotrou, rien de plus ridicule, il faut Tavouer, que cette passion qui natt brusquement, au quatrième acte, lorsque déjà Achille s'est fait le défenseur d'Iphigénie, et dont la déclaration est si étrange et si intempestive qu'Iphigénie reproche au héros

D'ajouter la risée à son malheur extrdme

Mais, dans Racme, Tamour d'Achille est intimement lié à toute l'action ; nulle part il n'est entaché de ces traits de froide et subtile galanterie qu'on trouve encore dans Pyrrhus ; il ne nuit en rien à la grandeur et à l'énergie du personnage. Quoi qu'on ait dit, Achille amoureux est encore Achille : en face d'Iphigénie, il ne parle pas en soupirant docile ; il exhale sans ménagement sa colère contre Agamemnon ; il jure de sauver sa fiancée malgré les Grecs et malgré elle-même; il résiste aux supplications d'Iphigénie, et l'accuse de trop aimer un père barbare. Partout c'est l'homme bouillant, emporté, violent, opiniâtre*, qu'Horace peint d'après Homère. C'est le héros de Vlliade^ reproduit, nous oserions le dire, avec plus de vérité et d'éclat par Racine que par Euripide.

îm Impiger, iracondus, inexorabilis, tcor* {Ad Pit, ▼. lil.)

S7« IPHIGËNIE.

Quant à la résignation trop facile d*Iphigénie, on a pu voir par quelques traits de VEntretien de l'abbé de \illiers que les contemporains n'auraient pas tous été de Tavis de l'auteur anonyme. Racine, pour ne pas cboquer trop vivement les convenances de son temps, a dû donner à sa princesse une dignité, un respect de son rang, étrangers à la simple jeune fille d'Euripide. En outre, la résignation d'Iphigénîe n'est pas si facile que le prétend le critique : elle ne prend pas si vite son parti. Ses sentiments, pour être plus contenus que ceux de riphigénie grecque, n'en ont pas moins une expression vraie et touchante ; ce discours si courageux n'en est pas moins, comme Ta dit un délicat et ingénieux écrivain *, a plein de prières muettes » ; ce n'en est pas moins la vie qu'elle demande. On peut, malgré des traits choquants de mauvais goût, préférer l'abandon naïf de riphigénie d'Euripide ; mais qu'on lise sans prévention la scène de Racine, et Ton ne pourra s'empêcher de sentir l'accent du cœur.

Ce juge qui censure avec tant de rigueur des fautes au moins contestables, a-t-il au moins signalé les mérites supérieurs d'Iphigénie? Que pense-t-il de l'habile et insinuante éloquence d'Ulysse, de l'admirable scène de la dispute entre Achille et Agamemnon, des douleurs et des pathétiques emportements de Clytemnestre? 11 n'a pas vu, il n'a pas voulu voir ces beautés, où Racine surpasse Euripide. Peut-être, après tout, est-ce impuissance plutôt que prévention. 11 fallait qu'il y eût chez lui beaucoup de l'un et de l'autre, pour qu'il ait accordé, à la fin de sa dissertation, de si pompeux éloges à la nouvelle Iphigénie^ et lui ait en somme décerné la palme.

1. M. Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, t. I, chap. II, p. 22.

Selon lui, si la tragédie de Racine a l'avantage « des brillants et des grâces », celle qu'il attribue à M. Coras a Tavantage de la a conduite ». « Le sujet en a été digéré » d'une manière plus simple; il est chargé de moins » d'incidents, et les mêmes sentiments n'y sont point » rebattus ni déguisés sous des expressions diffé- » rentes. » Au reste, le plan de la nouvelle Iphigénie est presque en tout conforme aux vues du savant critique. De là sans doute son admiration pour l'art de l'auteur. Quelque méprisables que soient ces suffrages, il n'était pas inutile de les mentionner ici ; car ils prouvent une fois de plus la malveillance contre laquelle luttait Racine, l'ineptie d'une partie de ceux qui se constituaient ses juges. Certes, l'épigramme contre Le Clerc et Coras était de sa part une bien bénigne vengeance ; et, sans parler de la révoltante injustice du critique anonyme et de l'intention mauvaise qui avait inspiré la nouvelle Iphigénie, la préface outrecuidante de Le Clerc suffit pour justifier le châtiment que Racine infligea à la pièce et à ses auteurs.

« J'avouerai de bonne foi, dit Le Clerc, que, quand » j'entrepris de traiter le sujet d'Iphigénie en Aulide, je » crus que M. Racine avait choisi celui dlphigénie dans » la Tauride, qui n'est pas moins beau que le premier. » Ainsi le hasard seul a fait que nous nous sommes » rencontrés, comme il arriva à M. de Corneille et à lui » dans les deux Bérénice. » Malheureusement, la prétention de Le Clerc est absolument dépourvue de vraisemblance, et l'exemple dont il s'appuie tourne contre lui. Ce n'était point par l'efiet du hasard, mais par la volonté de la duchesse d'Orléans, que Corneille et Racine s'étaient rencontrés, et sans doute leur œuvre était fort avancée quand chacun d'eux apprit qu'il aurait un

rival ; les tragédies, commandées en même temps, pa-

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rurent, nous Tayons vu, presque simultanément. Mais la seconde Iphigénie fut donnée neuf mois après la fameuse représentation de Versailles. Si l'œuvre de Le Clerc était déjà commencée, il a mis bien du temps à la finir; il a bien peu songé à prévenir le reproche qu'il repousse dans sa préface, voire même celui de plagiat. D'ailleurs nous savons par Tabbé de Villiers que la pièce était annoncée et prônée d'avance, et qu'on la déclarait incomparablement plus belle que la tragédie de Racine. On peut donc l'affirmer : la concurrence fut préméditée et volontaire, et les adversaires de Racine eurent recours à cette nouvelle manœuvre pour combattre sa renommée. Ceux qui lui donnèrent bientôt Pradon pour émule purent bien s'aveugler jusqu'à croire que Le Clerc, aidé de Coras, soutiendrait la lutte avec le grand poète , et qu'ils pourraient entraîner le public dans la complicité de leurs préférences intéressées et ridicules. Mais leurs espérances furent bien trompées; et, quoique Le Clerc se félicite dans sa préface de l'accueil fait à la pièce « qui a été assez heureuse pour trouver des partisans », après cinq représentations elle disparut sans retour du théâtre de l'hôtel Guénégaud. Apparemment ces partisans étaient ceux qui avaient si bruyamment annoncé la tragédie, et entre autres le critique anonyme.

Le Clerc continue et complète dans sa préface la comparaison de celui-ci entre les deux Iphigénie^ et il fait modestement ressortir les avantages de la sienne : « M. Racine a suivi Euripide où je l'ai quitté, et il Ta » quitté où je l'ai suivi : il peut avoir eu ses raisons » comme j'ai eu les miennes. y> Il est clair que ces dernières sont bien préférables, et ce qui suit n'en laisse pas douter : « M. Racine a cru que le sacrifice de la vé- « ritable Iphigénie donnerait de l'horreur; il n'a fait

]> qu'exciter la compassion et arracher des larmes. » Apparemment cette compassion ne fut pas très-vive, ni ces larmes très-abondantes, puisque la pièce attira et retint si peu les spectateurs. D'ailleurs, Le Clerc l'oublie, dans la tragédie qu'il s'arroge, Iphigénie n'est pas plus sacrifiée que dans celle de Racine. Ulysse, en effet, vient raconter que Diane elle-même, montée sur son char, est intervenue pour sauver la victime ; et la déesse a consolé Achille par l'espoir de posséder un jour son amante. Mais ce dénoûment nous est moins agréable que celui de Racine, d'abord parce que nous croyons peu au miracle, puis surtout parce que l'Ipbigénie de Le Clerc est trop insignifiante pour nous faire ardemment souhaiter qu'elle échappe à la mort.

Le Clerc poursuit par la critique du personnage d'Ériphile le complaisant parallèle de son œuvre avec celle de Racine : a II a trouvé que le sujet était trop nu, s'il » ne donnait une rivale à Iphigénie, et il m'a paru que

> les irrésolutions d'un père combattu parles sentiments ]» de la nature et par les devoirs d'un chef d'armée, que

> le désespoir d'une mère qui apprend qu'elle l'a con- » duite au supplice, lorsqu'elle s'attendait à la voir » l'épouse du plus fameux héros de la Grèce, que la » constance de cette fille qui s'offre généreusement à » être la victime des Grecs, enfin que la juste colère » d'Achille, dont le nom avait servi pour la conduire à la

> mort, j'ai jugé, dis-je, que toutes ces choses suffisaient

> pour attacher et pour remplir l'esprit de l'auditeur » pendant cinq actes, y» Sans doute, le véritable intérêt du drame est dans la peinture des passions qu'énumère ici Le Clerc; là aussi sont les beautés supérieures de la tragédie de Racine, Mais Le Clerc a-t-il réussi, comme il semble le croire, à animer ces terribles scènes, à donner à ces agitations et à ces douleurs une expression drama-

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matique et puissante? Les irrésolutions d'Agamemnon sont bien tranquilles et bien froides. Quand Ménélas paraît avec la lettre arrachée à Oronte, et adresse à son irère des reproches qui révoltent dans sa bouche, la colère du grand roi est bien modeste; il accuse bien platement Tégoïsme de Ménélas et son indigne amour pour Hélène :

Téméraire ! Hais non, je retiens ma colère, Ingrat, et sens encor que je suis votre frère.

Vous voulez réparer le désordre d'Hélène,

En donnant à ma fille une mort inhumaine ;

Et lorsque par surprise on m'y fait consentir.

Vous osez condamner jusqu'à mon repentir.

I^ommez ce repentir une fausse sagesse.

Funeste à mon honneur et fatal à la Grèce ;

La vôtre est bien plus fausse en rêvant nuit et jour

A Vingrate moitié qui rit de votre amour.

Sa honte eût dû vous faire oublier tous ses charmes,

Nous devrions rougir de vous prôter nos armes.

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