‹ Les ennemis de Racine au XVIIe siècleChapitre 117 sur 156 · Menmr^ gçHanl of^tobre · texte numérisé non relu

Menmr^ gçHanl of^tobre

les deux pièces, et d'avoir au moins indiqué la mons- Irueuse ineptie de la conception de Pradon. « Je ne con- » çois pas, dit-il, qu'on veuille juger de ces deux pièces X» par comparaison, puisqu'elles n'ont rien de commun » que le nom des personnages qu'on y fait entrer. »

Pradon, en effet, par un effort de génie, avait réussi à détruire tout l'intérêt, tout le sombre pathétique d'un sujet consacré par la Fable et par la poésie ; il avait réussi à rendre puérilement impossible et absurde un drame terrible, si beau déjà et si vrai dans Euripide. Phèdre, dans sa pièce, n'est que la fiancée de Thésée I On peut juger des conséquences de cette belle invention, et l'on trouvera bien modeste le blâme de Visé, quand il dit : a La situation, telle que l'a faite M. Pradon, est facile à » traiter, car il est naturel de préférer un jeune prince i> à unroi'qui en est le père. )> Les réflexions qu'il ajoute font ressortir, il est vrai, assez fortement 1 enormité de cette faute : a Quand il faut représenter une femme qui, » n'envisageant son amour qu'avec horreur, oppose » sans cesse le nom de belle-mère à celui d'amante, qui » déteste sa passion, et ne laisse pas de s'y abandonner )} parla force de sa destinée, qui voudrait se cacher à » elle-même ce qu'elle sent, et ne souffre qu'on lui en » arrache le secret^ue dans le temps où elle se voit » prête d'expirer, c'est ce qui demande l'adresse d'un » grand maître ; et ces choses sont tellement essentielles » au sujet d'Hippolyte, que c'est ne pas l'avoir traité que » d'avoir éloigné l'image de l'amour incestueux qu'il v fallait nécessairement faire paraître. » Que l'on rapproche de la tragédie de Racine cette analyse du caractère de Phèdre, on reconnaîtra « cette adresse d'un grand maître » nécessaire au succès d'une si difficile entreprise. Visé, en même temps qu41 rendait ainsi plus sensible l'ineptie de l'œuvre de Pradon, démontrait, sans

PHÈDRE. aOS

le vouloir apparemment, la sublimité de la pièce combattue et raillée par ses amis.

Il ne faut pas s'attendre à trouver sur ce point dans Visé un aveu foimel. Il fait l'éloge du style de Racine; mais il évite de s'expliquer sur le mérite général de son ouvrage. Un hommage complet aurait trop déplu à son parti et lui aurait trop coûté à lui-même; une censure eût été en contradiction flagrante avec la critique de la pièce de Pradon. Â défaut de la tragédie, il attaque du moins le sujet, dont il voudrait « qu'on eût épargné » rhorreur aux spectateurs français » ; puis il revient aussitôt à Pradon, qui a évité cette horreur : a Mais, » observe Visé, puisqu'il s'est permis de changer ce qu'il > y avait de plus essentiel au sujet, il est d'autant plus » responsable de tout ce qui a pu blesser les délicats. »

Dans le Mercure d'avril, Visé consacre encore quelques pages aux deux Phèdre. X cette époque, les deux tragédies étaient imprimées : Pradon avait écrit cettQ impudente préface dont nous avons cité déjà quelques traits, et qui, au témoignage de Visé, fut du goût de <t beaucoup de gens ». Le journaliste donne à ses abonnés son jugement après lecture. Toujours très-économe de louanges pour Racine, il atténue autant que possible ses critiques contre Pradon : c M. Racine est toujours » M. Racine, et ses vers sont trop beaux pour ne pas » donner à la lecture le même plaisir qu'ils donnent à » les entendre réciter au théâtre. Pour M, Pradon, il » avoue qu'ayant été obligé de faire sa pièce en trois » mois, il n'a pas eu le temps d'en polir les vers avec » tout le soin qu'il y aurait apporté sans cela. C'est » une négligence forcée qu'apparemment il n'aura pas » dans le premier ouvrage qu'il fera paraître. » Visé accepte-t-il comme excellente cette singulière excuse que Pradon donne en effet dans sa préface, et n y a-t-il

pas dans la dernière phrase da critiqae qaelqne peu d*ironic? La suite nous le fait croire : c II n*est pas » assuré, dit-il, que cet ouTrage, quelque acheyé qu'il » nous le donne, ait un succès aussi avantageux que » Ta eu son Hippolyte. Il y a des occurrences qui, selon » qu'elles sont plus ou moins favorables, augmentent » ou diminuent le prix des choses ; et je tiens que le » secret de faire réussir celles de cette nature, c'est d'en » faire parler beaucoup, quand même on n'en ferait » dire que du mal. » Ces réflexions si justes ne semblent pas le fait d'un homme enthousiaste de la tragédie. Il est vrai qu'il se défend, sur le ton du célèbre tJene dis pas cela » , de les appliquer à Pradon : « Ce que je dis est n une chose générale, et mon dessein n'est pas de parler » de M. Pradon. »

Puis Visé passe à l'examen de cette fameuse prérace, qui < paraît, dit-il, à quelques-uns brillante jusqu'à » éblouir*. » Le gazetier ne dit pas absolument qu'il soit d'avis contraire; mais il a soin de mentionner « l'opposition de certains critiques difficiles à satisfaire, » qui ne sauraient souffrir que l'auteur s'excuse sur ce » qu'Euripide n'a point fait le procès à Sénèque, ni » Sénèque à Gamier, pour avoir traité le même sujet. » Pradon, en effet, commençait sa préface par cette justification de son procédé envers Racine. Apparemment les critiques chagrins qui ne se rendaient pas à un argument si fort, répondaient qu'il est bien différent d'emprunter à un écrivain d'un autre pays, d'un autre âge,

1. Pradon, dans ses Nouvelles remarques^ se rend aussi témoig^nage sur ce point. Il parle avec orgueil de sa Préface c qui fit assez de » bruit dans le monde, qui, au goût des plus fins, parut assez pleine B de sol, et qui servit de réponse à la satire que D... avait déjà faite et lue à des personnes de premier rang. » (Il veut parler de VÉpitre

Racine,)

le sujet et même quelques développements d'une tragédie, ou d'entrer directement en lutte avec un poète contemporain, de lui enlever une idée qu'il a déjà commencé à mettre en œuvre, et d'entreprendre, d'achever précipitamment une pièce, pour la produire au même moment que la tragédie déjà annoncée et attendue^. Peut-être aussi trouvaient-ils assez impudent Taveu de Pradon : « Au reste, j'avoue franchement que ce n'a » point été reflet du hasard qui m'a fait rencontrer avec » M. Racine, mais un pur effet de mon choix. J'ai trouvé » le sujet de Phèdre beau dans les anciens : j'ai tiré mon » épisode d'Aricie des tableaux de Philostrate, et je n'ai » point vu d'arrêt de la cour qui me défendit d'en faire » une pièce de théâtre. t> Visé applaudit à cet aveu, d'autant plus méritoire « qu'on avait dit le contraire avant » que la pièce parût » ; il félicite le poète « d'avoir cru » que ce déguisement démentait la sincérité dont il fait r> profession ». En vérité, la continuation du mensonge eût causé peut-être moins de dégoût que cette franchise efl'rontée. L'hypocrisie sauvait du moins les apparences ; on pouvait y voir un sentiment de pudeur et le désir de colorer aux yeux du public un vilain procédé. Au reste, il est possible que Visé ne pense pas autrement, et qu'avec ses habitudes d'ironie, il ait voulu seulement faire ressortir la double tactique de Pradon : d'abord des protestations mensongères, quand le cynisme d'un aveu eût compromis le succès de la manœuvre ; puis une fastueuse profession de sincérité, lorsque les faits étaient connus et qu'on n'avait plus besoin de feindre. Mais que faudrait-il penser de la firanchisede Pradon,

i. Bayle, dans une lettre du 4 octobre 1676, écrit à M« Minutoli : M. de Racine travaille à la tragédie d*Hippolyte, dont on attend un • grand succès. •

a08 PHfiDRK.

si, comme nous en avons exprimé le soupçon, Pauteui a connu d'avance Tinlrigue et les principales situations de la tragédie de Racine; si, en lisant son œuvre, on est surpris de trouver, malgré Textréme différence du sujet, de nombreux passages où il a tenté de reproduire les idées, les sentiments de la Phèdre; si ces imitations mal déguisées s^étendent jusqu'au style? Ne parlons pas d'Âricie, bien que l'idée de ce personnage ait sans doute été suggérée à Pradon moins par PhUostrate que par les bruits recueillis sur la Phèdre de Racine, lue déjà en plus d'un salon. D'ailleurs, l'Aricie de Pradon, confidente et rivale de Phèdre, ressemble à l'Atalide de Racine plutôt qu'à son Aricie. Mais que de fois on rencontre dans la pièce, et surtout dans les rôles de Phèdre et d'Hippolyte, des vers qui ressemblent à des emprunts I Phèdre, dans l'aveu de cet amour vainement combattu, dit à Œnone :

Môme aux pieds des autels que je faisais fumer, J'offrais tout à ce dieu que je a*osais nommer.

L'héroïne de Pradon dit à son tour à sa confidente Aricie :

Du sacrifice, hélas ! Phèdre fut la victime, Et, sans plus respecter la sainteté du lieu, Mon cœur n*y reconnut qu'HippoIyte pour dieu.

Quand la Phèdre de Pradon, à la nouvelle du retour imprévu de Thésée, se trouble et est saisie de remords bien peu justifiés, puisqu'elle n'est pas la femme de ce prince, elle reproduit dans un langage fort pauvre les sentiments exprimés avec tant de puissance et de subli* mité par la Phèdre de Racine :

Quoi ! rame tout en feu, d'Hippolytc embrasée, Irai* je recevoir l'infortuné Théisée?

Irai-je m'exposcr à ses chagrins jaloux?

Thésée est cependant un héros, mon époux.

(Elle se trompe, elle n'est que sa fiancée, et elle oublie que, dans une scène précédente, elle a justifié par là son amour pour Hippolyte. Mais on trouverait dans celle pièce bien d'autres inconséquences.)

Que ne puis-je changer de cœur et de visage ! Je crains que de mon fils il n'y trouve Timage. Mon trouble, ma rougeur, mes regards languissants Tout parle d*Hippolyte et du feu que je sens. Mon fVont va me trahir, et ma langue interdite M'accuser à Ttiésée et nommer Hippolyte Mes yeux en sont remplis, mon cœur en est atteint, £t dans tous mes transports Hippolyte est dépeint. n vient avec Thésée ! Âh ciel ! ils sont ensemble ! Je les verrais tous deux * !

En vérité, on ne peut se défendre de voir dans ces vers une pâle imitation du beau morceau de Racine :

Juste ciel ! qu*ai-je fait aujourd'hui ?

Mon époux va paraître et son fils avec lui*.

et de la fin de la scène :

Ah ! je vois Hippolyte, Dans ses yeux insolents je lis ma perte écrite...

Ailleurs, la Pbèdre de Racine, désespérée et furieuse à la nouvelle de l'amour d'Hippolyte, s'écrie :

Hippolyte est sensible et ne sent rien pour moi ' I

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