Acte III. se
2. A sa Judith, Boyer, par aventure, Etait assis près d'un riche caissier; Bien aise était; carie bon financier S'attendrissait et pleurait sans mesure.
f Bon ^ë vous sais, lui dit le vieux rimeur ;
» Le beau vous touche, et ne seriez d'humeur
» A vous saisir pour une baliverne. »
Lors le richard, en larmoyant, lui dit :
* Je pleure, hélas I pour ce pauvre Holopherne,
f Si méchamment mis à mort par Judith. »
352 ESTHER ET àTHâLIë.
Certes, Fauteur d'une pièce si fortement conçue, où le sacré est si ingénieusement tempéré par le profane, a le droit de faire la leçon à ses prédécesseurs, et de les avertir n qu'il faut savoir choisir et ménager les senti- » ments de piété, et n'en charger les poèmes que lors- » qu'ils sont destinés pour des communautés religieu- » ses >. Apparemment ces phrases sont à l'adresse d'Athalie, cette pièce qu'on avait déclarée froide et trop remplie d'instructions pieuses. Boyer s'entend bien mieux à concilier le plaisir avec l'instruction I Quand on a lu sa tragédie, on est plein de respect pour la religion qui a fait périr le tendre, le magnanime, le confiant Holopherne; en même temps les soupirs du général assyrien, ceux de l'infortuné Misraél, qui se croit rebuté pour un idolâtre, nous ont singulièrement divertis ! En vérité, rien n'est plus ridicule et plus pauvre que cette pièce; aucune lecture n'est moins supportable. Voilà pourtant ce qui fut écouté et applaudi par des spectateurs qui avaient entendu Esthery qui pouvaient lire Athaliet Voilà ce que Ton regarda un instant comme l'idéal de la tragédie sacrée! Pardonnons à Boyer l'outrecuidance de sa préface; on comprend qu'un succès si imprévu, si prodigieux, lui ait tourné la tête. Mais il faut plaindre Racine d'avoir eu à supporter de telles comparaisons, de telles préférences, et déplorer que, jusque dans les dernières années de sa vie, il ait souffert de l'ineptie du public et de l'acharnement de ses ennemis. En effet, l'admiration de Judith fut certainement pour ceux-ci un moyen nouveau d'humilier Esther et AthaliCy et la préface de Boyer trahit à chaque ligne ses passions. Le succès de Judith est donc encore un épisode des luttes dont nous avons recherché les caractères et suivi l'histoire; ce fut pour Racine une dernière tribulation, un dernier dégoût. Il se soulagea par une
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malicieuse épigramme *; mais il sentit de plus en plus la vanité de la gloire humaine, et le néant de cette popularité que le hasard donne ou enlève ; de plus en plus il se détourna de la poésie pour se livrer entièrement à ses travaux d'historiographe, à ses devoirs de père de famille et de chrétien.
Dès 1690, la carrière dramatique de Racine était définitivement accomplie : il entrait, en quelque sorte, dans la postérité. Mais il s'en fallait bien que les passions qui s'étaient agitées autour de lui fussent éteintes, que son génie et son œuvre pussent être appréciés avec une impartiale équité. Les jugements généraux portés sur son théâtre, soit dans les dernières années de sa vie, soit au moment de sa mort, le prouvent surabondamment. L'examen rapide de ces jugements sera un dernier et utile complément de l'élude que nous avons entreprise.
1. Il parle de la préface et de la pièce imprimée dans une lettre à Boileau, datée de Gompiègne, le 4 mai 1695 : « Quelque horreur que » vous ayez pour les méchants vers, je vous exhorte à lire Judith, et È surtout la préface, dont je vous prie de me mander votre sentiment. » Jamais je n'ai rien vu de si méprisé que tout cela l'est en ce pays- » ci, et toutes vos prédictions sont accomplies. » Apparemment Boi* leau avait prédit que cette pièce tant applaudie ne soutiendrait pas l'épreuve de la lecture.