Voyez Desmaiseaux, Vie de Saint-Evremond
Ces réunions, où l'esprit faisait les principaux frais^ les relations habituelles que Saint-Évremond conserva toujours avec ses amis du continent, et qui le tinrent au courant de tous les événements sérieux ou légers de la cour et de la ville, de toutes les nouveautés de la littérature et de la politique^ ont rempli et charmé la vie de Taimable épicurien. Elles ont donné naissance à de nombreux ouvrages, lettres en prose et en vers, dissertations morales, appréciations historiques, portraits, jugements littéraires, qui valurent à leur auteur une grande célébrité parmi ses contemporains. Un mérite singulier ajoutait au piquant de ces écrits, c'est qu'ils n'étaient pas publiés. Saint-Évremond les lisait à ses amis, les adressait en France à quelques-uns de ses correspondants. Là, ils circulaient de main en main, « sous le manteau », comme dit la Bruyère, « et à la condition d'être rendus de même ». Quel prix donnait à ces feuilles la difficulté des communications, l'attente nécessaire d'une partie des curieux ! Combien on était disposé à juger favorablement d'une œuvre qu'on avait longtemps sollicitée, qu'on avait enfin le privilège envié de posséder et de lire ! Saint-Évremond affecte quelquefois dans ses lettres de se plaindre de cette célébrité : « Je hais extrêmement, écrit-il à M. de Lionne, de voir mon nom courir par tout le monde. » Il déplore les sollicitations des libraires, les impressions furtives, conséquence de ses refus. Ces éditions altérées et incorrectes le décident à autoriser conditionnellement une publication authentique ^ Mais ce n'est pas assez pour satisfaire les lec-
i. Lettre à M. de Lionne : « S*il n*y a pas moyeu d'empêcher que t ces petites pièces ne s'impriment, comme vous me le demandez, je » vous prie que mon nom n'y soit pas. Il vaut mieux qu elles soient > imprimées comme vous les avez, 6t le plus correctement qu*il est
teurSy et certains libraires exploitent la curiosité publique en commandant aux auteurs du Saint-Ëvremondy avec promesse de le bien payer. Ainsi, Saint-Évremond eut tous les genres de succès, même celui de la contrefaçon.
Cette réputation, que n'ont pas acceptée cependant tous les écrivains du grand siècle, et notamment Boileau <, décrut bien au siècle suivant, et la critique plaça Saint- Evremond dans un rang secondaire parmi ces beaux génies qu'il avait jugés, et auxquels on Tavait quelquefois égalé. Aujourd'hui, les écrits de Saint-Évremond ont repris faveur, et Ton cite surtout avec éloge ses Réflexions sur le génie du peuple romain. Cet ouvrage, peu étendu, comme tous ceux de l'auteur, est en effet son principal titre littéraire. La pensée, juste et fine, quelquefois originale et profonde, est rehaussée encore par le ton vif et piquanl de Thomme d'esprit, du brillant causeur, mérite principal des autres écrits de Saint-Évremond. On remarque aussi à sa louange qu'il a précédé Bossuet et Montesquieu* Mais, sans rappeler Machiavel, il serait juste d'ajouter qu'il a suivi Balzac, et que l'auteur des Dissertations politiques et du Prince avait déjà marqué, en français, avec beaucoup de vigueur, de pénétration et d'éclat, les principaux traits du caractère romain . Au reste, il est clair que Saint-Évremond se rattache directement à Balzac et à un autre écrivain dont l'influence a été plus longue, à Voiture. Saint-Évremond, dans sa jeunesse, a
• possible, que dans le désordre où elles passent, de main en main, B jusqu'à celle d'un 'imprimeur. »
1. Dans la préface de la première édition des Satires (1666), il explique ce qui Ta décidé à celte publication : • On en a donné à » Rouen une monstrueuse édition ; on les a fait suivre d'un Jugement
• sur les sciences (par Saint-Évremond), et il a eu peur que ses Sa- » tires n'achevassent de se gâter en une si méchante compagnie. >
70 SOCIÉTÉ DU XVIIe SIÈCLE.
vécu avec eux : il a été le témoin de leurs succès, il s'est formé sur ces modèles; comme eux, c'est un auteur homme du monde; comme eux, il réussit par des lettres, par des écrits de courte haleine, faits pour les dames et pour les lectures d'un salon. Son style a les qualités et, en partie, les défauts de celui de Voiture : l'enjouement, la finesse et aussi parfois la subtilité et l'affectation. Il continue dans la seconde moitié du xvii* siècle l'esprit et le goût delà première. Il est donc naturel que sa critique se ressente de son éducation et de son parti littéraire, que son admiration très-légitime pour le génie de Corneille s'étende jusqu'à des œuvres qu'il aurait dû franchement abandonner, et qu'elle le rende sévère ou équivoque dans son appréciation du théâtre de Racine.
L'éloge de Corneille revient partout dans ses lettres : a Les anciens, écrit-il à M. de Lionne, ont appris à Corj» neille à bien penser, et il pense mieux qu'eux. > Ailleurs il dit ces paroles, qu'on pourrait retourner contre le poète, et qui rappellent les critiques de Fénelon et de Vauvenargues : « Corneille, qui fait mieux parler les » Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les » Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parlaient » eux-mêmes. » Et encore : « Ce grand mattre du théâtre, » à qui les Romains sent plus redevables de la beauté » de leurs sentiments qu'à leur esprit et à leur vertu. » Il place Attila siu. rang des chefs-d'œuvre de notre théâtre, et, comme on lui fait quelques objections à propos de ce jugement, il le corrige en ces termes : « La vérité est que » la pièce est moins propre au goût de votre cour qu'à » celui de l'antiquité ; mais elle me semble très-belle. » Il avait déjà fait allusion à ce goût dont se plaint si amèrement Corneille, en disant que « la tragédie d'Attila eût r> été admirable du temps de Sophocle et d'Euripide, où x> l'on avait plus de goût pour la scène farouche et san-
» glante que pour la douce et la tendre ». Il défend avec chaleur le personnage de Rodogune contre les répugnances de M. de Barillon^ ambassadeur de France ; cehii d'Emilie, contre Taversion de M""" de Mazarin. Il loue Emilie « d'être plus Romaine que Ciuna, de dire des in- » jures à son amant, de lui imposer pour conditions la » mort d'Auguste »; il admire cet amour, « effet de la 1» conspiration », cet héroïsme qui ne recule pas devant le poignard. « Elle avait vu, dit-il, massacrer son père, et, » ce qui était plus insupportable à une Romaine, elle voyait la république assujettie par Auguste. » A ces raisons. M"* de Mazarin répondait peut-être qu'Emilie avait un an lorsque son père fut frappé: depuis, elle avait été recueillie par Auguste, tendrement élevée par lui ; elle souffrait encore patiemment qu'il la comblât de bienfaits et la nommât sa fille. Peut-êtte la belle duchesse souriait-elle avec incrédulité à cette ardeur républicaine donnée comme le fond du caractère de toute Romaine, à cette horreur nécessaire pour la tyrannie. Saint-Evremond n'en affirmait pas moins à M'"*' de Mazarin, née Romaine, qu'elle aurait fait comme Emilie, et que « son couteau se serait essayé contre le tyran ».
Ce ne sont pas les seuls débats littéraires que Saint- Evremond ait eus avec sa compagne d'exil. Autant il tenait pour Corneille, autant elle était éprise de Racine. Sur ce point seulement ils ne pouvaient s'entendre. De bonne heure, par sa Dissertation sur Alexandre, l'illustre réiiigio avait déclaré ses sentiments sur le nouveau poète. Il apprécia aussi Andromaqtie et Britannicus; et, sans avoir donné de jugement étendu sur les autres tragédies de Racine, il y fait souvent allusion. Tantôt il attaque le goût du temps, « qui n'aime que la douleur et » les larmes »; il déplore « le trop grand usage de cette » passion, dont on enchante présentement tout le
72 SOGIËTË DU XVIP SIÈCLE.
» monde »; et il rend ironiquement les armes à la mode, « la seule règle des honnêtes gens. » Tantôt il défend avec une vivacité assez amère ses opinions contre plusieurs seigneurs, auxiliaires de M"* de Mazarin, et, comme elle, chauds partisans de Racine. Ce passage est curieux, car l'auteur y expose nettement ses idées sur la conception du drame : < J'ai soutenu qu'il fallait faire entrer 9 les caractères dans les sujets, et non pas former la 7> constitution des sujets après celle des caractères ; que 7> nos actions devaient précéder nos qualités et nos hu- » meurs; qu'il fallait remettre à la. philosophie de nous » faire connaître ce que sont les hommes, et à la comé- » die de nous faire voir ce qu'ils font ; et qu'enfin ce n'est » pas tant la nature qu'il faut expliquer, que la condi- » tion humaine qu'il faut représenter sur le théâtre. y> Et le sens de ces lignes est précisé un peu plus loin. Après avoir rejeté ses torts sur « la rudesse d'un vieux goût », Saint-Évremond ajoute : « J'avoue qu'il y a eu des temps » où il fallait choisir de beaux sujets et les bien traiter ; x> il ne faut plus aujourd'hui que des caractères. » — « Quartier! s'écrie-t-il ailleurs, quartier I madame la du- » chesse ; pour moi, j'ai abandonné les Visionnaires et » le Menteur; Racine est préféré à Corneille, et les carac- » tères l'emportent sur les sujets. Je ne renonce pas seu- » lement à mon opinion, je maintiens les vôtres. » Nous ne ferons en ce moment que signaler toute la portée de ce passage. Il prouve que Saint-Évremond et ses amis avaient compris le système dramatique de Racine, la différence capitale qui distingue son théâtre de celui de Corneille après Polyeucte, Comme leur auteur favori, ils voyaient surtout dans la complication des événements, dans l'originalité des situations, la tragédie, que le nouveau poète avait placée dans les agitations du cœur, dans la lutte passionnée, mais prévue et logique, des sentiments.
Saint-Évremond se trouvait, par M"* de Mazarin, en relations fréquentes avec une société qui tenait à cette dame par des liens de parenté et d'affection, mais qui ne partageait pas son enthousiasme pour Racine; je veux parler du duc de Nevers, Philippe Mancini, frère de la fameuse Hortense, et de sa sœur, Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon. Bel esprit et poète, comme Saint- Évremond, le duc de Nevers avait pu, dans sa première jeunesse, le rencontrer à l'hôtel de Rambouillet *. Comme lui, il resta toujours fidèle aux principes littéraires qu'il avait puisés dans ces réunions et aux auteurs qu'il y avait applaudis. Il eut même moins de discrétion dans ses sympathies, moins de réserve dans ses protestations en faveur des anciens poètes, et il s'engagea dans ce parti du passé jusqu'à célébrer de misérables auteurs» jusqu'à écrire contre Boileau et cabaler contre Racine. Versificateur facile, quelquefois même énergique, mais souvent bizan*e, il adressait parfois assez mal ses hommages poétiques. M"«de Sévigné parle d'une épltre écrite par lui a au petit Le Clerc de l'Académie ». Dans ces vers, il élevait jusqu'aux nues ce poète, qui serait ignoré aujourd'hui sans sa malencontreuse rivalité avec Racine. Il associa sa muse à celle de Desmarels de Saint-Sorlin et de l'abbé Testu, pour lancer contre Boileau un pamphlet en vers sous ce titre : Défense du poème hérdique^ avec quelques remarques sur les eeuvres satiriques du sieur D*. Quand Boileau et Racine sont nommés historiographes de France, il exhale ainsi son humeur contre eux:
Aussi bien dans le monde, hors deux auteurs célèbres, Le reste est englouti dans Thorreur des ténèbres;
i. n était né à Rome en 1641. En 1660, Masarin acheta au duc de Hantoue le duché de Neveiv, et, à sa mort, il le laissa à son neveu.
Ces illustres du temps, Racine et Despréaux, Sont du mont Hélicon les fermiers généraux.
A présent de la rime abandonnant les lois,
Ils veulent que Phébus reprenne tous ses droits;
Et sortant tout à coup de l'ordre poétique,
Ils entrent étrangers dans le mojide historique.
Il faut, du reste, pardonner cette boutade au poète grand seigneur. Quand les deux amis furent élevés par la faveur du roi à cette charge importante qui leur fit tant d'envieux, le duc de Nevers était encore sous l'impression de sa querelle avec eux, et l'affaire de Phèdre devait avoir laissé dans son cœur bien de l'aigreur et du ressentiment.
Outre le duc de Nevers, les principaux acteurs de cette intrigue furent, on le sait, la duchesse de Bouillon et M*"* Deshoulières, sans compter Pradon, dont la plate et pitoyable tragédie servit d'instrument à la cabale. On regrette de trouver dans cette affaire l'aimable et spirituelle M"** de Bouillon. Celle qui avait si bien deviné le génie de la Fontaine, qui avait excité à Château-Thierry la verve du poète encore peu connu, et dont l'influence décida peut-être l'avenir de a son fablier », méritait de ne pas se faire la protectrice de Pradon, et de ne pas entrer, même sous l'empire d'un ressentiment particulier*, dans cette machination contre un chef-d'œuve. Mais dans le milieu où vivait M*"* de Bouillon, elle ne pouvait guère échapper aux préventions contre Boileau et
1, Voy. dans la Seconde partie le chapitre yui. Si Ton admet, d'après le récit fait à Brossette par M"* Deshoulières, bien longtemps après la représentation des deux Phèdres (1711), que M"* de Bouillon, en louant les deux salles, a voulu venger son frère, le duc de Nevers, du sonnet injurieux qu'on imputait à Racine et à Boileau, on avouera encore que les représailles étaient bien vives.
SOGIËTË DU IVIP SIÈCLE. 75
Racine; et, avec son caractère ardent et impérieux, une fois engagée dans la querelle, elle devait pousser plus loin que toute autre la vivacité de ses attaques. En effet, M"** de Bouillon, dès les premières années de son mariage, avait installé dans son hôtel des réunions littéraires qu'elle aimait à présider. Or, les habitués de ce cercle étaient Ménage, Boycr, Benserade, M*^ Deshoulières, c'est-à-4ire les adversaires de la nouvelle école poétique. Quelquefois on y voyait le vieux Corneille. La Fontaine, que M""* de Bouillon ramena avec elle de Château-Thierry, ne devait guère manquer à ces réunions. Nous savons par lui qu'on y traitait des questions littéraires et dramatiques. M""* de Bouillon prenait une grande part à ces discussions, et elle exerçait là, en quelque sorte, cette royauté dont, à en croire Saint-Simon s elle avait le goût et Tinstinct :
Les Sophocles du temps et rillustre Molière, Vous donnent toujours lieu d*agiter quelque point. Sur quoi ne disputez-vous point*?
Sans doute, dans cette petite académie, l'opinion n'était pas. très-ravorable à Racine, on y parlait avec peu de bienveillance des productions nouvelles du poète, et l'on y accueillait avec empressement, soit les lettres de Saint-Évremond, soit les jugements du Mercure galanty
1. MémoireSy t. VU, chap. vu, édit. Hachette, in-12, 1855-58. « Elle était le grand justicier du xvii* siècle, la reine de Paris et de » tous les lieux où elle avait été exilée... Mari, enfants, tous les » Bouillon, le prince de Gonti, le duc de Bourbon, qui ne bougeaient, il à Paris, de chez elle, tous étaient plus petits devant elle que » rherbe... Elle savait, parlait bien, disputait volontiers, et quel- » quefois allait à la botte... L*esprit et la beauté la soutinrent, et le » monde s'accoutuma à être dominé. »