Guilbert, cité par le P. Nioeron
SOGIËTË DU XYII- SIÈCLE. 81
à Racine le nom de maître; car, lorsqu'on a le courage de parcourir les pièces de Pradon et particulièrement les deux premières, on reconnaît bien vite qu'il est non-seulement le très-indigne disciple, mais Timitateur continuel et le plagiaire de Racine. Celui-ci ne s'y était pas trompé, puisque Pradon^ reproche à ces messieurs « de s'abaisser » à crier quand on leur imite une syllabe sur des choses » qui ne font point de beauté, qui n'ont aucun brillant 9 particulier, et dont tout le monde aurait été contraint » de se servir nécessairement dans des incidents tirés » des entrailles du sujet, comme les vingt-quatre lettres » de l'alphabet, qui doivent être communes à tous ceux » qui se mêlent d'écrire ». Mais, quoi qu'en dise Pradon, ces imitations de syllabes, ou plutôt ces rencontres naturelles et inévitables, consistent dans l'emprunt habituel de caractères et de situations importantes, de vers ou d'hémistiches maladroitement appliqués sur le style incorrect, plat, et en même temps prétentieux de l'auteur. Dans Pyrame et Thisbéy dans Tamerlan, dans Phèdre et Hippolyte, l'intrigue est calquée sur celle d'Andromagus et de Bajazet; dans ces trois pièces, l'auteur emprunte des scènes entières à Racine. Ce sont les mêmes pensées, les mêmes sentiments, quelquefois, malgré un léger déguisement, les mêmes exprès, sions. Rien ne manque à l'imitation, que ce qui ne peut-être imité ou transporté, c'est-à-dire la pureté exquise, la délicatesse et le mouvement du style, la vérité du ton et de la couleur, en un mot tout ce qui donne la vie aux ouvrages de l'art. Et quelle faiblesse dans les caractères! qu'ils sont pâles, insignifiants, vulgaires ! Quelle distance de ces femmes, ambitieuses sans profondeur, sans énergie, sans grandeur, amantes
i. Préface de Tamerlan.
sans audace et sans emportement, aux admirables types d'Âgrippine et de Roxanel Quelle distance de ces amoureux sans grâce, sans délicatesse, sans effusion, aux charmantes créations de Racine I
Ne poursuivons pas cet examen : nous aurions trop beau jeu contre Pradon; il nous serait trop facile de prouver que lui qui, avec tous les ennemis de Racine, reproche au grand poète de « masquer en Céladons » les héros de l'antiquité, n'a jamais conçu de pièce où l'amour, et non pas cette passion ardente, si tragique dans les personnages d'Hermione, de Roxane et de Phèdre, mais un amour fade et langoureux, ne ftt le nœud même de l'intrigue. Dans sa Troade^ connue par les épigrammes de Racine ^, Ulysse, « un des plus galants hommes de la Grèce », comme il dit dans sa préface, est épris des charmes de « l'aimable Polyxène». Chez lui, Régulus même, devant Carthage, est amoureux ; il passe plus de temps à soupirer qu'à presser le siège de la ville, et ne tombe entre les mains des Carthaginois que par la trahison d'un rival jaloux. L'auteur, si zélé défenseur de la vérité historique, n'ignore pas seulement la géographie, comme le lui reprochait un jour le prince de Conti * ; mais il commet en histoire les fautes les
V^uand j'ai tu de Pradon la pièce détestable, Admirant du destin le caprice fatal, Pour te perdre, ai-jc dit, Ilion déplorable, Pallas a toujours un cheval.
Voyez encore le sommet épigrammatique :
D'un crêpe noir Hécube embëçuinée, etc.
2. C'est à propos de Tamerlan, Le prince de Gonti reprochait à Fauteur d*ayoir placé en Europe une ville d'Asie : « Je prie V. A. de
SOCIÉTÉ DU XYII* SIÈCLE. Sa
moins concevables. Pour lui, à l'époque de la première guerre punique, le nom de Scipion est déjà ce nom fameux, si cher aux Romains, si redouté des Carthaginois ; et, dans son Régultis, on parle des exploits et de la gloire des Scipions comme en eût parlé un contemporain de Sylla ou de Cicéron. Le camp romain est rempli de femmes et d'enfants, et à côté du jeune Âtilius, fils de Régulus, on y voit la fille du c proconsul d'Afrique », Fulvie, l'objet des feux du général en chef, l'aimable personne qui le rend infidèle au souvenir de Thermantie, fille de Scipion. Le style présente souvent des anachronismes aussi grossiers, et, dans Phèdre et Ariciej on lit ce vers :
L*absence de Thésée est pour elle un martyre.
Voilà l'auteur que madame Deshoulières prit sous sa protection, qu'elle fit entrer avec elle à l'hôtel de Nevers et à l'hôtel de Bouillon ; voilà le poète que l'on choisit pour soutenir contre l'auteur d'Andromaque,àe BritannicuSy de Mithridate et d*lphigéniey un duel dramatique.
A peine arrivé de sa province, Pradon était devenu un des ornements du salon de M"* Deshoulières ; il avait brillé dans ces réunions où, selon Boileau ^:
Les fades auteurs S*en vont se consoler du mépris des lecteurs ;
où les Perrin et les Coras critiquent amèrement le mau-
m*excuser, répondit Pradon, je ne sais pas trop bien la chronologie. » Celte confusion burlesque donne quelque vraisemblance aux vers de Boileau :
Huer la métaphore et la métonymie,
Grands mots que Pradoa croit des termes de chimie.
(Épît. X, V. 53, U.) 1. Sat. X, V. ^438-458.
84 SOCIÉTÉ DU XVIP SIËGLE.
vais goût du siècle ; où la maîtresse du lieu, corrigeant les arrêts du public,
Plaint Pradon opprimé des sifflets du parterre,
et, tranchant à sa manière la fameuse querelle des anciens et des modernes,
Pèse saas passion Chapelain et Virgile, Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretés. Mais pourtant confessant qu*il a quelques beautés.
Pradon entretint l'amitié de M"* Deshoulières en se faisant son admirateur et son disciple docile, en lui soumettant tous ses ouvrages ; et, il est permis de le croire, Tœuvre insipide qu'il composa, après son entrée à Thôtel de Bouillon, comme instrument du complot formé contre Racine, a été concertée entre le poète et ses illustres patrons. Ce fut dans ce petit comité littéraire qu'on en disposa le plan, qu'on en choisit les personnages, non sans profiter des bruits répandus sur la tragédie de Racine, non sans insérer dans lechef-d'œuvre qu'on enfantait plus d'une situation empruntée à la Phèdre.
Quoique le succès de cette intrigue ait été éphémère, elle réussit pourtant à décider la retraite de Racine. Si )ant est que Corneille eût besoin de vengeance, il était vengé. Ses amis pouvaient faire valoir à ses yeux leur œuvre; car tous les personnages que nous avons nommés avaient couvert et justifié de ce nom vénérable leurs attaques contre Racine. L'admiration du vieux poète, le désir de défendre sa prééminence contestée, telle avait été la cause ou tout au moins le prétexte de cette opposition.
Mais plus d'une fois, on a pu le remarquer, ces pré-
SOCIÉTÉ DU XVIP SIËGLË. 85
ventions et ces haines ont été nourries encore par d'autres passions. La cause de Corneille a été en même temps celle de tous les poètes de Tàge précédent : en attaquant Racine, c'est la nouvelle école, c'est Boileau qu'on a attaqué ; on a vengé sur lui Chapelain, Benserade, Cotin, Boyer, M"' de Scudéri, autant que Corneille. Mademoiselle, M. de Hontausier, M. de Longueville, s'intéressent bien vivement à ces auteurs ; Segrais s'arme pour leur querelle ; le Mercure et la Gazette de Robinet cherchent à soutenir par d'emphatiques éloges leur réputation chancelante; le duc de Nevers s'est enrôlé parmi eux et a écrit en leur société contre le satirique. L'influence des mêmes sentiments est visible chez M"** Deshoulières qui vit en commerce habituel avec eux; elle est visible chez M"* de Bouillon qui les réunit dans son salon, et qui a épousé si vivement leur querelle dans l'afiaire des dmx Phèdres.
Que pouvait contre Racine cette autre classe d'ennemis? Déjà forts de la protection de M"* de Montpensier et des débris de l'hôtel de Rambouillet, de la faveur de M. de Nevers et de M"*» de Bouillon, quelles ressources avaient-ils en eux-mêmes pour embarrasser la marche du poète?