Lettre du 4 août
itè LES PROTEGtEUHS DE HAGINË.
Mais l'histoire de ces deux tragédies, et surtout de la seconde, nous prouvera clairement que les anciens ennemis de Racine n'avaient pas abandonné la partie, et que leur haine, forcée par la faveur du poète à s'entourer de précautions et de mystère, avait puisé dans le dépit de cette faveur plus de violence et d'amertume. Les chansons et les noêls du temps ne permettent pas de se méprendre sur les motifs de ces attaques passionnées. On retrouve jusque dans cette dernière partie de la vie de Racine la trace des cabales formées contre lui. Elles surent le frapper parla main môme de sa plus ardente protectrice, et elles réussirent à établir presque partout, peutrétre même, malgré les protestations énergiques de Boileau, dans l'esprit du poète, l'opinion qu*Athalie était une mauvaise pièce, et que l'auteur s'était trompé en la composant ^.
Cette dernière et grave blessure faite à la sensibilité de Racine, cet amer renversement d'espérances fondées sur une œuyre si merveilleusement belle et achevée, furent adoucis peu à peu, grâce aux sympathies toujours croissantes de M"* de Maintenon et du roi, aux douces affections de la famille, et surtout aux sentiments d'une piété profonde et vive, bien qu'éloignée du faste et de l'orgueil. Mais, hélas ! il était dit que jusqu'à la fin ce grand et excellent homme soitffrirait par quelque côté de ce qui devait faire sa consolation et sa joie. Â cette époque, où la décence extérieure et la régularité religieuse, imposées par le souverain et par sa com-
i. Mémoires de Louis Racine. Lettre de M*" de Maintenon au comte d*Ayen, citée dans la deuxième partie de cette étude (chap. IX). Au rapport de M"" de Maintenon, la duchesse de Bourgogne disait qu*Athalie était une pièce fort froide et que Racine 8*en était repenti. Disons toutefois que ee dernier membre de phrase parait être de rinvention deLa Beaumelle, éditeur des lettres de M"* de Maintenon.
pagne, n'étaient plus qu'une étiquette pesante, un masque qu'on brûlait de rejeter, la piété même de Racine lui fit autant d'ennemis que sa faveur. On affecta de le confondre avec cette foule si nombreuse d'hypocrites qu'avaient faite Louis XIV et M""' de Maintenon. Cette race envahissait la société : ce n'étaient plus les Tartufes^ bons pour la bourgeoisie et la première moitié du siècle; c'étaient les Onuphres^y « ces dévots qui, sous un roi athée^ auraient été athées », et qui le furent en effet sous le régent, « dont la fortune florissait et prospérait à l'ombre de la dévotion ». Il faut lire les pages profondément tristes de la Bruyère qui, par une ironie sanglante, les rattache au chapitre De la mode.
Lesennemis de Racine profitèrentde ce rapprochement. Dans le nombre se trouvait le parti du Temple, cette société d'un esprit si naturel et si déréglé, bien digne de ses protecteurs, les princes de Vendôme, chez qui on risquait toujours de mourir de faim ou d'indigestion ; c'étaient le comte de Fiesque, le marquis de La Fare, l'abbé de Chaulieu, qui, abjurant toute conscience littéraire, protégeaient les Pradon et les Campistron '. C'est
1. La Bruyère (chap. xiii, De la mode). « Idolâtrer les grands, » mépriser les petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d*envie, • mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état... Ils savent ména- » ger sourdement leurs intérêts et dépouiller leurs amis;... une pe- » tite calomnie, moins que cela, un« légère médisance leur suffit » pour ce pieux dessein . »
2. Plus d'une épigramme fut lancée contre eux ; en voici une assez remarquable :
Critiques redoutés bien pins que redoutables,
Des auteurs les plus misérables
Incorrigfibles défenseurs, Vous que Racine ennuie et que Pradon eiicbanto,
Pour qui Voilure est sans douceurs.
Et l'Éuéide languissante ;
Idû LES PHOTEGTËURS DE RACINE.
de là que durent partir beaucoup d'épi grammes et de chansons répétées et aggravées par tout le parti de Fontenelle et de M°» Deshoulières. 11 faut en citer quelquesunes, qui serviront à l'histoire de Tépoque et à celle de l'esprit humain :
Le célèbre Racine
Après eux arriva;
D*une dévote mine
D*abord il 8*écria :
« Seigneur, de ces pécheurs
t Détourne ta colère, t
Et sa dévotion,
Don, don, Chacun édifia,
Là, là, Hors Tenfant et la mère.
De faire sa fortune.
Les moyens sont divers.
Racine en trouvait une Dans le fruit de ses vers.
Mais son ambition N'étant pas satisfaite, De la dévotion.
Don, don, Le masque il emprunta.
Là, là, Pour n*être plus poète ^
Ailleurs, pour attaquer la piété du poète, on saisit le prétexte de sa rivalité avec Corneille. Ces chansons se
Vous espërez en vain des siècles ignorants Où vos fades écrits pourront servir d'exemple. Chez nos derniers neveux les poètes du Temple Vaudront moins que ses diamants (*).
(Bibl. nationale, Recueil manuscrit des Chansons historiques t. VII, p. 37.)
1 Chansonshistoriques, IX, p. 100. Noël de 1697, 45" et 168« couplets. *} On faisait dans le Temple des diamants faux. (Note manuscrite.)
rappoi^tent, comme celles que nous avons déjà citées*, au discours de réception de la Bruyère.
1« Coïipkt
Suis ce que je te conseille ; Sans t*cn vouloir prendre au roi, Souffre que le grand Corneille Soit mis au-dessus de toi.
— Je ne saurais.
— Qu'il soit en place pareille!
— J'en mourrais.
2» Couplet.
Ta vanité me chagrine.
Loin d*être friand d'honneur,
La dévotion, Racine,
Veut qu'on soit humble de cœur.
— Je ne saurais.
— Fais-en du moins quelque r^ine ?
— J'en mourrais.
3* CoupUL
Si tu ne veux pas me croire, Quitte le dévot sentier; Dupé par ta vieille gloire, Reprends ton premier métier.
— Je ne saurais.
^ Imprime donc ton histoire ' !
, — J'en mourrais'.
Sans nul doute, ces odieuses imputations, répétées si longtemps, et qui faisaient en grande partie, par la voix des chansons, Topinion publique, eurent une influence fatale sur Racine. Dans toute la longueur du recueil ma-