Tome VI, note de la page 3. (Paris
tendu mémoire, et M. Gaillardin traite tout le récil de « roman » et de « drame populaire. »
Dans la précédente édition de ce livre, nous avions adopté Topinion de notre ancien maître. Aujourd'hui, après de nouvelles réflexions, nous nous croyons forcé à plus de réserve. En effet, ainsi que plusieurs ^critiques Font fait observer, bien que les Mémoires de Louis Racine sur la vie de son père renferment beaucoup d'inexactitudes, il est difficile d'admettre qu'un incident si grave, dont les circonstances sont marquées avec tant de précision, ait été imaginé par ceux qui ont renseigné l'auteur. C'est là une de ces traditions de famille qu'il a dû connaître par son frère et par ses sœurs aînées. Rien n'empêche donc de croire qu'il y a eu, comme il le dit, deux mémoires distincts. Si Racine, dans salettre àM™«deMaintenon, garde le silence sur le pluscompromettant, c'est peut-être, commeonl'asoupçonné,parune raison de prudence et d'habile réserve.
Mais si ce premier point reste douteux, il est prouvé du moins que la disgrâce de Racine a été de courte durée. Dès le mois qui suivit la lettre à M™® de Maintenon, il est à Marly; nous l'y voyons encore au mois de juin. Invité, en juillet, au camp de Gompiègne, il se réserve pour le voyage d'automne à Fontainebleau. A cette époque (octobre), la prise d'habit d'une de ses filles l'appelle ailleurs, puis la maladie le retient à Paris; bientôt le mal s'aggrave et les médecins perdent tout espoir. Mais Racine est si peu disgracié que les courtisans, au rapport de Dangeau, « expriment leurs regrets » ; que « le roi même parait affligé de l'état où il est et s'en informe avec beaucoup de bonté » . Ce n'est pas tout. A la mort du poète (21 avril 1699), il manifeste vivement les mêmes sentiments. Boileau
se présentait pour prendre ses ordres au sujet de son histoire ; le roi, du plus loin qu'il le vit, lui cria : « Ah I monsieur Despréaux, nous avons beaucoup perdu, vous et moi, à la mort de Racine ! »
Ainsi la mémoire de Louis XIV est lavée d'une imputation fausse, et Racine est justifié d'une faiblesse qu'on se plaisait à tourner en ridicule. Ce n'est pas la colère de Louis XIV qui l'a tué. La catastrophe qui l'a emporté se préparait fatalement; tout au plus pourrait-on dire que le chagrin d'un courte disgrâce, joint au ressentiment des attaques envenimées qui le poursuivaient, a développé le mal et avancé le dénoûment. Mais dans cette mesure sa douleur est respectable et touchante ; elle ne permet pas de confondre parmi les flatteurs misérables celui dont un sentiment profond avait échauffé le cœur et contribué peut-être à soutenir le génie. M de Maintenon ne s'y est jamais trompée : après la mort de Racine, elle n'a jamais parlé de lui qu'avec émotion ; plusieurs passages de ses lettres témoignent de sa tendre vénération pour Je caractère et pour les vertus du poète: jusqu'à son dernier jour elle est restée fidèle à la mémoire de cet homme sincère et honnête et aujourd'hui encore si calomnié. Et certes, si notre grand poète Lamartine avait connu tous ces faits, il n'aurait eu garde d'écrire dans son Cours de littérature cette phrase cruelle dont nous l'avons entendu, après notre protestation même incomplète, reconnaître l'injustice : « Racine a vécu. Racine est mort de l'adulation *. »
i. Cours familier de littérature, 13* Entretien, 1857, t. III. p. 46. En 1860, lorsque nous eûmes l'honneur de présenter à M. de Lamartine un exemplaire de notre livre, il eut la bonté d'écouter nos obser- YationK respectueuses et môme de nous promettre une rectification.
Après cette revue des inimitiés qui ont poursuiri Racine, des intérêts et des passions qui lui ont succité tant d'adversaires, on aie droit de l'affirmer :'sa vie a été un long combat. Cette guerre opiniâtre, engagée dès ses premiers ouvrages, se poursuit pendant toute sa carrière. Son silence et sa retraite la suspendirent à peine ; l'apparition d'Esther la ranima dans toute son ardeur; peut-être ne serait-il pas juste de dire que la mort en fut le dernier terme. Pour faire l'histoire de ces luttes, il suffira donc de suivre Racine depuis Alexandre jusqu'à Athalie, Chacune de ses œuvres a été le signal d'un engagement plus ou moins vif; chacune d'elles permettra d'apprécier la valeur des pièces de toute nature, comptes rendus, dissertations, parodies, épigrammes, satires, tragédies rivales, qui sont venues contester son génie, et opposer aux applaudissements du public leurs protestations souvent très vives et toujours douloureuses au poète.
rieure de Rotrou. On raconte en effet * que Racine, pressé par le temps, et forcé de remettre dans un délai prescrit la pièce qu'attendait Molière, ou encore se défiant de lui-même et voulant échapper à Taccusation d'avoir lutté avec un poète resté populaire, prit le parti d'emprunter presque sans changement à VAntigone de Rotrou un récit qu'on jugeait alors inimitable'. Le morceau disparut à l'impression des Frères ennemis; mais ce plagiat, avoué par Tauteur, fut une bonne fortune pour les critiques; et plus tard surtout, quand Racine sera dans tout Téclat de sa gloire, ses ennemis ne manqueront pas de s'en prévaloir. Pradon y fait allusion dans une de ses préfaces, et Barbier d'Aucour, dans son Apollon vendeur de Mithridate, réduit la tragédie à un long plagiat.
Mais la guerre que nous racontons ne s'engage dans toutes les règles qu'à partir de la tragédie d'Alexandre. Le grand succès de cette œuvre imparfaite, mais brillante, le suffrage du roi, qui en acceptait la dédicace, annonçaient aux poètes du temps un redoutable rival. Les applaudissements du public avaient glorieusement contredit la condamnation de Corneille.
Chose curieuse, un auteur qui plus tard critiquera violemment la tragédie d'Andromaqm, Subligny, fit, dans la Mtise de la cour du 7 décembre 1665, un long et très-élogieux récit de la première représentation. Voici quelques-uns de ces vers :
Le vendredi ' leurs Altesses Royales * virent dans leur Palais-Royal
1. C'est Lagrange-Ghancel qui racontait ces détails : il disait les tenir d'amis particuliers de Racine.