‹ Les ennemis de Racine au XVIIe siècleChapitre 74 sur 156 · Histoire du théâtre français, t. X, p. 185, note · texte numérisé non relu

Histoire du théâtre français, t. X, p. 185, note

2. Paul Mesnard, Racine (Grands écrivains de la France), t. U, p. 3,

âNDROHAQUE. 155

t-elle sa femme de chambre, celle-ci, répond un laquais, « est occupée à faire THerraione contre le cocher dont elle est coiflée ». Un maître reproche-t-il à son valet l'insuccès d'un message délicat : « Monsieur, dit celui-ci,

> j*ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus, » quoique Cléone lui ait été dire qu'il n'en fasse rien. > La renommée d'AndromaqueTempliidonc toute la pièce; et si le critique prétend contester la valeur du succès, il en constate du moins, sans le vouloir, le retentissement et l'étendue.

Racine est justement fier de cette brillante fortune de son œuvre. Dans son Ëpttre dédicatoire, il fait hommage d'Andromaqtie à son aimable protectrice, Henriette, duchesse d'Orléans, et il rappelle à Madame la part qui lui revient dans la composition et le succès de la tragédie : <c Ce n'est pas sans sujet que je mets votre illustre nom D à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrais- » je éblouir les yeux de mes lecteurs que de celui dont

> mes spectateurs ont été si heureusement éblouis? On » savait que Votre Altesse Royale avait daigné prendre j> soin de la conduite de ma tragédie ; on savait que vous j» m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y » ajouter de nouveaux ornements ; on savait enfin que » vous Taviez honorée de quelques larmes dès la première » lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, 9 si j'ose me vanter de cet heureux commencement de y> sa destinée. Il me console bien glorieusement de la » dureté de ceux qui ne voudraient pas s'en laisser touj> cher. Je leur pennets de condamner VAndromaque » tant qu'ils voudront, pourvu qu'il me soit permis d'apis peler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de » Votre Altesse Royale. »

Ce n'est pas, on le voit, qiïAndromaque ait manqué de critiques, et Racine ne peut s'empêcher de leur lancer

156 ANDROMâQUE.

un trait en passant; mais il fait bon marché de la censure de ces juges insensibles, et il s*en explique encore plus directement dans sa première préface : a Le public » lui a été trop favorable pour qu'il s'embarrasse du » chagrin particulier de deux ou trois personnes. »

Quelles sont ces personnes et quelle était la nature de leurs critiques? Les deux mordantes épigrammes de Racine nous ont fait connaître les griefs du marquis de Créqui et du comte d'Olonne. La trop fid^e douleur d'Andromaque, veuve invraisemblable et ridicule, qui pleure encore son mari après une année, l'amour exagéré de Pyrrhus pour sa captive dont il fait sa maltresse ; enfin, le rôle d'Oreste, ambassadeur sans dignité et sans respect pour le caractère dont il est revêtu ; tels sont les points sur lesquels portaient les objections des deux nobles censeurs. Mais on en faisait une autre que l'auteur a jugée plus grave et dont il a été plus ému; car c'est la seule qu'il mentionne dans sa première préface, et il la combat tout au long. On s'indignait de la violence et des emportements de Pyrrhus : il manquait de respect et de galanterie avec Andromaque, de probité et d'honneur avec Hermione. C'était, dit-on, le grief du I grand Condé ; Subligny en fera l'objet de plusieurs scènes de sa comédie ; Robinet y revient plus d'une fois dans son misérable compte rendu, dont nous ferons grâce aux lecteurs.

Comment Racine justifie-t-il le caractère de Pyrrhus, sur quelle autorité s'appuie-t-il pour le défendre? Chose curieuse ! ce poète tant accusé d'altérer l'histoire, d'affadir les héros de Tantiquité et de c( les assaisonner à la sauce douce », appelle à son aide la tradition historique, le témoignage des anciens poètes : a Mes personnages, » dit-il au commencement de sa première préface, sont » si fameux dans l'antiquité que, pour peu qu'on la

ANDR0MAQ13E. 157

D connaisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels » que les anciens poètes nous les ont donnés; aussi » n*ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer » à leurs mœurs. Toute la liberté que j'ai prise, c'a été » d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus que Sénèque, » dans la Troade, et Virgile, dans le second livre de » VËnéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai » cru le devoir faire; encore s'est-il trouvé des gens qui » se sont plaints qu'il s'emportât contre Ândromaque et » qu'il voulût épouser une captive à quelque prix que » ce fût ; et j'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la vo- I) ionté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu » que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus » n'avait pas lu nos romans; il était violent de son natu- > rel et tous les héros ne sont pas faits pour être des )> Céladons. » Quoi ! c'est Racine qui écrit ces lignes ! Quoi I il se moque, comme Corneille, des héros transformés en Céladons ! Ce fait prouve au moins qu'à l'époque où fSiYuiAndromaqiœ, l'amour à la façon des romans de M""" de Scudéri et des pièces de Quinault comptait encore beaucoup de partisans, et que Racine, loin do gâter son temps, l'a réformé ; car à une galanterie pré tentieuse et fausse il a substitué l'expression naturelle et pathétique d'une sensibilité délicate, et souvent les transports saisissants d'une ardeur emportée et furieuse. L'amour, il est vrai, est l'àme de la nouvelle pièce ; c'est . par lui que s'engage et se complique l'action; c'est lui qui en précipite le dénoûment. Mais cet amour, profondément tragique dans le personnage d'Hermione, a aussi, sauf quelques traits de mauvais goût, dernier tribut payé à l'époque, un caractère puissant dans Pyrrhus et dans Oreste : o'est une passion de cœur, éminemment émouvante et sympathique, car on y sent la vérité et la vie. C'était là le grand progrès d'Andromaque sur Alexandre ^

158 ANDROMÂQUE.

et il y en avait encore un autre : la légende de Pyrrhus et d'Androraaque se prêtait bien mieux que l'histoire d'Alexandre à une intrigue amoureuse. Les ver^ de Virgile, cités si à propos par Racine au début de sa deuxième préface, justifiaient l'infidélité et la violence de Pyrrhus, les fureurs et la vengeance d'Oreste. Comme le dit avec raison le poète, ce passage donnait <( l'action, les acteurs I et même leurs caractères, excepté celui d'Hermione, » dont la jalousie et les emportements sont assez mar- » qués dans VAfidromaqiLe d'Euripide ». Si la tradition était changée sur quelques points, qu'importe dans un sujet plus fabuleux qu'historique? et Racine n'avait-il pas le droit d'invoquer les poètes grecs, qui tant de fois, dans leurs tragédies, se sont écartés des traditions le plus généralement acceptées? Toujours est-ii que cet épisode, même chez les anciens, est plein des fureurs et des fatales conséquences de l'amour, et que le poète moderne pouvait, sans choquer la vraisemblance, y développer librement cette passion. Alexandre, Porus, n'agissant au milieu d'une guerre si importante que sous Tinspiralion et pour le plaisir d'une maîtresse, étaient des personnages ridicules et faux. Pyrrhus, dans les loisirs de sa petite cour, se livrant aux transports de sa nature violente et périssant victime de ses passions et de celles des autres, était une reproduction fidèle du Pyrrhus d'Euripide et de Virgile. On pouvait critiquer quelques détails de son langage; mais, pour le fond, il était, aussi bien que les autres personnages du drame, conforme à la tradition et à la vérité. C'était, dans une mesure suffisante, le héros antique ; c'était surtout ITiomme de tous les pays et de tous les temps : or, selon nous, voilà le fond de l'art, voilà le mérite supérieur et capital du poème tragique.

Que pensa Saint-Évremond de cette transformation

ANDROMAQUË. 159

OÙ il avait le droit de reconiiatlre le fruit heureux de ses critiques ? Applaudil-il à des progrès qui étaient en partie son œuvre? Lui qui avait eu des encouragements si flatteurs pour un poète encore novice, eut-il à cœur de rendre hommage au talent déjà mûr de l'auteur A'Andromaque? Il faut l'avouer, son appréciation fut bien froide et bien vague ; et, dans la sévérité précise et motivée de la Dissertation sur Alexandre, il v avait plus de bienveillance pour Racine que dans les louanges douteuses et embarrassées qu'il accorde à la nouvelle pièce. M. de Lionne la lui a envoyée en même temps que VAttila de Corneille. Dans une pi^emière lettre, Saint-Évremond, 'quoique à peine il ait eu, dit-il, le loisir d'y jeter les yeux, rend compte à son ami de ses impressions : a Cette tragédie a bien l'air des belles » choses ; il s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. B Ceux qui n'entreront pas assez dans les choses l'ad- » mireront, ceux qui veulent des beautés pleines y cher- » cheront je ne sais quoi qui les empêchera d'être tout » à fait contents. » Que signifient ces précautions oratoires, ces formes restrictives , ces éloges retirés à mesure qu'on les accorde? Est-ce là une critique sérieuse et sincère? N'a-t-on pas le droit de réclamer d'un censeur si rigoureux plus de précision dans son blâme, plus d'arguments et de faits à l'appui de sa sentence? Il semble, en vérité, qu'il craigne de se compromettre et qu'il veuille ménager à la fois les amis et les ennemis du poète. Ce qui suit n'est pas moins vague. Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne, qui jouait Oreste, venait de mourir, épuisé, disait-on, par la fatigue de ce rôle *. M. de Lionne, en annonçant à son

1. Bayle, Dictionn* historique, à Tarticle Andromaqub, note 1, cite à ce propos le passage suivant du Parnasse réformé^ où ron fait pai^

160 ANDRONAQUE.

ami cet événement qui fit du bruit, ajoutait que li pièce y avait perdu. Saint-Évremond saisit celte idée et prend plaisir à y insister: a Vous avez raison de dire » que cette pièce est déchue par la mort de Montfleury ; » car elle a besoin de grands comédiens qui remplissent » par l'action ce qui lui manque. » Mais que ne précisel-il ce qui manque à Aniromaquef Peut-on se contenter du jugement qu'il donne comme son dernier mot : a A tout prendre, c'est une belle pièce, qui est fort au- » dessus du médiocre, quoique un peu au-dessous du » grand . » Et cette appréciation superficielle est suivie de réloge pompeux à Attila î

Cependant une lecture plus réfléchie aura peut-être modifié les sentiments de Saint-Évremond ; elle lui permettra du moins d'appuyer sa sévérité sur des arguments sérieux. Trois amis lui ont envoyé chacun de leur côté un exemplaire d'Andromaque; tous les trois lui ont demandé son jugement ; sans doute il voudra répondre par un examen approfondi à la curiosité déférante de ceux qui l'interrogent. C'est encore à M. de Lionne qu'il adresse cette seconde appréciation, a Votre Andromaque m'a semblé très-belle », dit-il en commençant ; mais il se hâte de corriger cet aveu par des réserves aussi nombreuses et aussi peu motivées que dans la première lettre : « Je crois qu'on peut aller plus loin

1er ainsi le fameux comédien : « Qui voudra savoir de quoi je suis j> mort, qu*il ne demande point si c*esi de la fièvre, de Thydropisie ou de » la goutte, mais qu'il sache que c'est ô* Andromaque. Je voudrais que » tous CCS composeurs de pièces tragiques, ces inventeurs de passions » à tuer les gens, eussent comme Corneille un abbé d'Aubignac sur les » bras : ils ne seraient pas si furieux. Mais ce qui me fait le plus de » dépit, c'est qaî' Andromaque va devenir plus célèbre par les cir- M constances de ma mort, et que désormais il n'y aura plus de poète » qui ne veuille avoir l'honneur de (uer un comédien en sa vie. »

ANDROMAQUE. 161 i

» dans les passions, et qu'il y a encore quelque chose l

» de plus profond dans les sentiments que ce qui' s'y i

» trouve : ce qui doit être tendre n'est que doux, et ce » qui doit exciter de la pitié ne donne que de la ten- » dresse. » Singulière critique d'une pièce où la passion est si pathétique et si furieuse dans Hermione, la tendresse si aimable et si pénétrante dans Andromaque, où il y a une science si profonde du cœur humain, où ces luttes orageuses de Tâme, véritable source de Fémotion dramatique^ sont retracées avec un art si consommé, avec une vérité si vivante !

11 est vrai que Saint-Évremond n'aime pas les veuves au théâtre, excepté la seule Comélie, parce qu'au lieu de lui faire imaginer a des enfants sans père et une femme j> sans époux, ses sentiments tout romains rappellent » l'idée de l'ancienne Rome et du grand Pompée*». « In- » troduisezy dit-il ailleurs, une mère qui se réjouit du » bonheur de son fils, ou s'afflige de l'infortune de sa » pauvre fille ; sa satisfaction ou sa peine fera peu d'im- » pression sur l'âme des spectateurs. Pour être touché » des larmes et des plaintes de ce sexe, voyons une » amante qui pleure la mort d'un amant, non pas une » femme qui se désole à la perte d'un mari. La douleur » des maîtresses, tendre et précieusey nous touche bien » plus que l'affliction d'une veuve artificieuse ou inté- » ressée, qui, toute sincère qu'elle est quelquefois, nous » donne toujours une idée noire des enterrements et de D leurs cérémonies lugubres. » Cette singulière opinion prouve au moins que Saint-Êvremond n'est pas, comme d'autres partisans de Corneille, opposé à la peinture de l'amour dans la tragédie '. Mais sa théorie sur les mères

Page 1