DE LEURS REMANIEMENTS SUCCESSIFS
Nos chansons Si jaiiiais lii clartc nous a été nécessaire dans cette des rcraanièmonts longuc liistoirc (Ic notrc poésie épique, c'est bien certai-
T'i sont 11' 1 1 Ti » •
de trois sortes : ncment Qans le sujet que nous abordons. Il s agit, en effet, de suivre à travers les temps les destinées d'un même poëme et de préciser, sans rien laisser dans le vague, toutes les formes qu'il a tour à tour revêtues depuis sept ou huit siècles. Pas d'à peu près, pas de contours indéterminés : il nous faut véritablement le portrait de la même chanson à tous les Ages, avec la candeur et les grâces naïves de l'enfance, avec la beauté fière de la jeunesse, avec la force superbe de la maturité, avec les rides de la vieillesse et toutes les marques honteuses de la décrépitude. Voilà pourtant la série de portraits dont nous osons entreprendre l'exécution difficile. En d'autres termes, nous voulons faire connaître, nous voulons faire vivement sentir à nos lecteurs les remaniements successifs de nos Épopées nationales.
Mais il y a des remaniements de plus d'une sorte et, tout d'abord, il faut éclaircir ce mot obscur. On a particulièrement remanié nos Chansons de geste de trois façons, que nous nous proposons d'étudier l'une après l'autre :
Premièrement, ou a remanié les familles de poè'mes^
LES TRANSFORMATIONS DKS CHANSONS DK GESTE.
en composant de nouvelles chansons qui, le 'plus souvent, sont destinées à combler certaines lacunes généalogiques.
En second lieu, on a complété certains poëmes en leur faisant subir Vintercalation de nouveaux épisodes, ttne fin nouvelle, nn prologue nouveau.
Troisièmement enfin, et c'est l'objet le plus important de nos remarques, on a remanié Vensemble de nos poëmes. On les a remaniés couplet par couplet, vers par vers, mot par mot. On les a développés, allongés, délayés ; on les a recommencés sous toutes les formes. Enfin, par un dernier outrage qu'il leur a fallu supporter, on les a mis en prose. Et quelle prose!
Telles sont les trois espèces de remaniements auxquelles nos poëmes nationaux ont dû se prêter; telles seront aussi les trois divisions de ce chapitre.
PART. LIVR. ir.
CHAI'. XI
Premièrement, disons-nous, on a remanié les familles de poëmes (( en composant de nouveaux romans et en les intercalant dans la série des anciennes chansons ». Déjà nous avons essayé de faire comprendre les causes de ces singulières intercalations.La principale, avons-nous dit, fut cet amour passionné pour les nouveautés qui a toujours été le propre de l'esprit français. Les poètes du moyen âge furent mis en demeure de satisfaire, par des fictions toujours nouvelles, cette passion difficile et presque insatiable. De là tant de chansons relativement modernes, dont le sujet est emprunté à la vie fabuleuse et aux exploits prétendus, soit des pères, soit des fils de nos anciens héros. De là ce caractère particulier à notre Epopée nationale, ces agrégations, ces couches de poëmes venant successivement s'accumuler autour d'un poëme primitif qui leur sert en quelque sorte de noyau.
1» Oii .1 remanie
les familles
de poëmes
en composant
nouveaux romans
et en
li's intercalant
dans la série
des anciennes
chansons.
CHAP. XI
ils LES TRANSFORMATIONS DES CHANSONS DE GESTE.
Une véritable épidémie sévit alors sur nos poètes : la monomanie généalogique. Au moment de commencer une chanson nouvelle, ils se recueillent, et se disent : « Dans quelle famille de héros vais-je intercaler mon héros? Dans quelle famille de poèmes vais-je intercaler mon poëme ? » Créer de nouvelles gestes, c'est une idée qu'ils n'ont jamais eue; et, d'ailleurs, s'ils avaient eu cette idée, ils n'auraient aucunement réussi auprès de leur public. A ce public difficile il fallait du nouveau sans doute, mais du nouveau qui parût ancien.
C'est ainsi que, dans la geste de Guillaume au court nez, on descendit d'une part jusqu'à Foulques de Candie et à Renier, et que Ton remonta, d'une autre part, jusqu'à Garin de Montglane. On n'est pas plus candide que l'auteur de ce dernier poëme, et nous pouvons bien dire qu'il expose lui-même, en termes très-clairs, la théorie que nous venons d'exposer. Écoutez plutôt : c( Vous )) avez entendu parler de Bernart de Brébant, d'Ernaut » de Beaulande, d'Aimeri son enfant, de Girard de )) Viane à l'orgueilleux semblant, de Renier de Gennes )) que Dieu aima tant, de Guillaume, de Foulques, et du » preux Vivien, et de la fière geste que chantent tant » de poètes. Mais ils en ont oublié le grand commen- » cément : ils ont oublié Garin de Montglane, le vaillant » chevalier d'où est sortie toute cette race. » Traduisez en bon français ces vers presque indignés, et vous avez simplement ce fait déjà constaté plusieurs fois : c'est que Garm est postérieur à Girard de Viane; c'est qu'il est postérieur à la plupart des poëmes qui ont Guillaume et Vivien pour héros, et môme à Foulques de Candie. C'est qu'après avoir chanté les fds et les petitsfds, nos trouvères, ne sachant plus à quel héros se vouer, remontèrent parfois jusqu'au grand-père. Et, pour pallier cette absence déplorable de ressources poé-
LKS Tl'.ANSroliMATlONS DES CHANSONS DE (;ESTE. ll'J
tiques, ils iiivectivaiciiL les trouvères précédents, qui avaient eu le tort irrémissible d'oublier ce fameux héros dont ils allaient parler. Les ignorants! les ingrats !
Dans le cycle de la Croisade, même évolution ; et l'on voit l'auteur des Enfances Godefroi (poëme entièrement fabuleux) se plaindre gravement des poètes ses prédécesseurs, qui n'ont pas eu l'idée de remonter aussi haut que lui. Le pauvre hère, cependant, eiit dû s'estimer fort heureux que ses prédécesseurs n'eussent pas eu, avant lui, l'idée de toute son affabulation. Mais il oublie candidement tout ce qu'il leur doit, et s'écrie avec componction : « Tel conte (rAnlioce qui pas ne la )) comence; — Mais je vous en dirai la première sen- )) tence. » Et il viendra un jour où un autre trouvère remontera plus haut que les Enfances de Godefroi et racontera... l'histoire de la vieille Matabrune î
Voilà pour les poëmes qui se rapportent aux pères, aux grands-pères, aux ancêtres des héros. Et nous pourrions citer encore les Enfances Doon de Maience, et les Enfances Garin, et Helias, et Berte a us f/rans pies, et plus de dix autres.
D'autres poètes, au lieu de remonter plus ou moins péniblement le cours du temps jusqu'aux ancêtres du héros primitif, descendent vers ses petits -fds et ses arrière-petits-fds, ou bien encore vers ses neveux et ses petits-neveux, vers ses héritiers et ses successeurs. De là des poëmes comme Foulques de Candie et Renier dans la geste de Garin, comme Anséis fils de Girbert et Yon dans la geste des Lorrains, comme Beaiidouin de Sehourc et le Bastart de Bouillon dans le cycle de la Croisade. Il est vrai que tous ces poëmes sont bien loin d'être de la même époque et de la môme importance ; mais ils semblent conçus d'après le même procédé et sous l'influence de la même monomanie cyclique.
I l'AliT LIVU. II.
i;HAI'. XI.
I PAUT. LIVR. II.
CHAP. XI
2" Oi» a remanie
les poëmes
eux-niènies
en leur ajoutant
de noiivean.x
prologues,
en leur donnant
des donoùnients
nouveaux,
en y inlciTalant
de nouveaux
épisodes.
Enfin, non contents d'ajouter de nouveaux poëmes au commencement ou à la fm des vieilles gestes, les trouvères en intercalèrent au milieu. Ils eurent cette audace. C'est ainsi qu'au milieu de la fière geste de Garin, un trouvère inconnu a intercalé le poëme entièrement épisodique qui est intitulé : le Siège de Darbastre, et qu'-Adcnet devait un jour rajeunir en lui donnant un titre nouveau : Beuves de Commarcis. Et certains copistes intelligents sentirent si bien que ce poëme était épisodique, que, dans un des manuscrits de ce poëme', nous lisons ce qui suit : « Ci après commence le Siège de Barhcistre ; incidences. » Ce dernier mot, dont nous avons déjà parlé, nous paraît ici le synonyme exact des mots : « Poëme épisodique ». L'auteur avoue sa faute, ou le copiste l'avoue pour lui. Ilabemus confitenlem reum''.
Un certain nombre de nos poëmes, avons-nous dit, ont subi tantôt l'intercala tion d'épisodes nouveaux, tantôt l'addition de dénoùments nouveaux ou de nouveaux prologues. Il y a analogie frappante entre le développement de ces chansons et le développement des cycles auxquels elles appartiennent. Eux aussi, ces cycles épiques, se sont enrichis de nouveaux poëmes qui ont leur place naturelle soit au commencement, soit à la lin, soit même au milieu de la geste.
Parlons d'abord des Prologues qui ont été parfois ajoutés à nos poëmes : Huon de Bordeaux est peut-être
' Manuscr. de la Bibl. nst. fr., 24369, A, f" 114 v°.
- Dans le même manuscrit, le Montage Rainoart est, comme nous l'avons déjà fait observer, brusquement interrompu par cette rubri(iue : <( I.xciuences. Ici commence hx bataille des s.vgitaires et la mort d'Aymeri. » Et à la fin de ces Incidences, ou lit : " Ci endroit [me H Une de la fin d'Aijmeri et d'Ermengarl... et retorne à conter de Renuarl qui estoil moines. » (B, f° 30.)
lo premier exemple que nous ayons à invoquer. Dans "''V'J,,!"^,-"un des manuscrits de cette précieuse chanson, il existe ~~~ un Prologue dont les proportions ont été jugées assez considérables pour Ibrmer un nouveau poëme, et ce poëmea été intitulé : le Roman (VAiiheron. A vrai dire, ce n'est qu'un prologue, et un prologue fait après coup. Nulle part ailleurs, peut-être, l'imitation des romans de la Table ronde et la décadence de nos Chansons de geste ne peuvent être constatées d'une manière à la fois plus saisissante et plus douloureuse ; jamais imagination malade ne s'est livrée à un plus inexplicable délire. C'est là que l'on voit les Sarrasins attaquer .Judas Macchabée, et, vaincus par lui, lui offrir en mariage la fdle de leur roi. De cet étonnant mariage naît une fdle, nommée Brunehaut, que les fées protègent et qui devient un jour la mère de Jules César (qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire). Mais nous marchons de surprise en surprise : Jules César va faire son pèlerinage à la cour du bon roi Artus et y devient l'heureux époux de la fée Morgue, sœur du roi breton. Il en a deux fds, saint Georges (!) et le nain Obéron, qui doit être un jour le puissant protecteur d'Huelin de Bordeaux' Nous nous arrêtons, dégoûté de tant d'inepties et convaincu qu'une telle poésie méritait mille fois de mourir.
Mais tous les prologues qui ont été ajoutés à nos poèmes ne sont point aussi ridicules. En tête de luChansou iVAspremont, un poète ou un jongleur italien a écrit un Prologue, en vers fortement italianisés, qui n'a vraiment d'antre défaut que d'être un peu trop long et passablement inutile-. Cet Italien a tenu sans doute à passer
' L'auteur du présent livre a lu et analysé à Turin le Roman d'Auberon. Le manuscrit (H, II, il) est du xiv'= siècle.
- Voyez ce Prologue dans un travail d'Imm. Bekker (Mnnoires de rAcadémie de Berlin, 1839). M. Bekker lii public d'après les deux manuscrits d'Aspremont qui sont conservés à la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise.
CHAP. XI
pour le collaborateur intelligent du poëte français. Celui-ci commençait par le récit d'un Conseil de Charlemagne : le nouveau venu a commencé par transporter cette scène du Conseil chez les Sarrasins, chez Agolant. Ce n'est pas le fait d'une imagination hardie. En se plaçant sans doute au même point de vue, le fameux romancier Adenel a jugé bon d'écrire, en tête de ses Enfances Ofjier , une sorte de prologue rapide où il montre le roi Gaufroi cherchant à conquérir la Hongrie sur la reine Constance, sœur de Charlemagne. De là cette illustre colère de Charlemagne que Gaufroi ne peut désarmer qu'en lui livrant comme otage son fds Ogier. A bien parler, c'est plutôt là une transition qu'un prologue. El l'on ne saurait davantage donner le nom de Prologue à ce poëme intitulé : la Destrnclion de Rome, et qui forme l'introduction naturelle du Fierabras. Cette Destruction de Rome est le remaniement évident d'un vieux poëme qui ne nous est point parvenu et qui devait porter pour titre : Râlant.
Au sujet des épisodes intercalés dans le milieu de l'action épique, nous serions porté à nous montrer aujourd'hui plus sceptique que nous ne l'avons été jadis. Il n'en est pas de plus célèbre, peut-être, que celui de la Chanson des Saisnes, où Ton voit toutes les dames françaises, à l'exception de la seule Rissent de Frise, se précipiter lête baissée dans l'adultère et la débauche'. Or, nous serions assez tenté de croire que ce n'est pas là une véritable addition, mais que certains jongleurs ont fait à dessein disparaître de leurs manuscrits ces passages peu galants, attentatoires à l'honneur des nobles dames devant lesquelles étaient chantés nos romans, et qui auraient pu quelquefois être assez mal accueillis,
' La Chanson des Saxons, édit. Fr. Michel, I, p. 87. Voyez surtout répisode (lu chàtpau de Saint-Herbert du Rhin, pp. 125-13H.
Toiil au contraire, on ne doit peut-être pas refuser le caractère d'une véritable addition, d'une intercalation positive, aux huit cents vers qui se lisent dans un de nos manuscrits d'Aliscans et qui ne se trouvent pas dans tous les autres, où l'on raconte les luttes formidables de Rainoart contre Agrapartet Grucados, contre Valegrape et Grisart, contre la sœur de ce Grisart qui est haute de quinze pieds et dont la bouche énorme lance une horrible fumée, contre son propre père Desramé, et enfin contre Haucebier et Goliath. D'autres manuscrits plus rapides ne nous donnent ici que deux cents vers, et nous n'y trouvons que le récit du combat contre Desramé et Haucebier'. Mais d'ailleurs le fait de cette intercalation est loin d'être rare, et nous pourrions citer jusqu'à deux épisodes nouveaux qui ont été insérés dans le corps du môme poëme : ils donneront une idée de beaucoup d'autres. La chanson de Gui de Bourgogne nous a été conservée en deux manuscrits, celui de Londres et celui de Tours : ce dernier est de beaucoup le meilleur. Dans le manuscrit de Londres, nous trouvons l'épisode de la LiUte (VHestont contre Danemont ^, et celui de la Dispute entre HestoiW et Maucion Fils de Ganelou, qui l'un et l'autre veulent être nommés rois ^ Ces deux récits ne sont pas dans le manuscrit de Tours, et nous serions volontiers amené à y soupçonner l'œuvre de quelque rajeunisseur inconnu... à moins cependant que le texte le plus court ne soit tout simplement l'abrégé d'un manuscrit plus développé. Mais ^exemple le plus frappant de ces intercalations dans le corps d'une chanson serait celui de Renaud de Moutauban, s'il fallait se ranger au très-ingé-
* Voy. GuiUiutme (rOraiige, édit. Jonckliloct, t. II, p. 280 et suiv. ' Gui (le Butirijogne, éilit. Gucssnrtl, p. 139. — ■' Ibid., édit. Guessard, p. 135.
II'ART. LIVU.
r.HAI». XI.
' '^'aup^'xL " nicux système de M. Paulin Paris '. Suivant cet excellent continuateur de VHistoire littéraire des Bénédictins, le roman des Quatre Fils Aumon se divise en deux parties, abstraction faite du prologue et du dénoùment. La première partie pourrait être intitulée : les Ardemies; la seconde: Monlalhan. La première a pour théâtre le nord ; la seconde (notez ce point) a pour théâtre le midi de la France ; mais, dans la seconde partie, le trouvère répète à peu près exactement tous les événements de la première. C'est cette seconde partie tout entière qui, d'après M. Paulin Paris, aurait été intercalée dans le poème antique pour satisfaire aux exigences des auditeurs et des lecteurs méridionaux : les jongleurs récitaient de préférence Moiitalban dans le Midi, \es Ardennes dans le Nord. Mais il ne faut pas s'y méprendre : les Ardennes, voilà l'élément antique de notre poëme. Le véritable Renaud est celui des Ardennes, de Liège, de Dortmund et de Cologne; Moutalban n'est qu'un remaniement de l'ancien poëme au profit du Midi et pour l'esbanoiement des Méridionaux. Ce n'est qu'une intercalation "^
Nous ne pouvons pas donner le nom d'épisodes à certaines parties fort considérables de nos chansons (pu ont été imaginées après coup, et qui, d'ailleurs, renferment des légendes tout à fait invraisemblables, h' Entrée en Espagne^ poëme étrange ou plutôt compilation de poèmes dont nous avons jadis publié l'analyse, se divise en plusieurs parties, dont la dernière n'a véritablement aucun rapport avec les précédentes. On y voit Roland quitter l'Espagne à la suite d'une insulte que Charlemagne lui a injustement fait subir : Roland voyage en Perse, délivre la fille d'un roi sarrasin et refuse de l'épouser, convertit tout ce pays et môme, pendant
' Histoire littéraire, XXII, 089, 690.
' Voy. P. Paris, Histoire littéraire, XXII, 089, 090.
LES TRANSFORMATIONS DES CHANSONS DE GESTE. A-lô
quelque lemps, le gouverne à la trançaisc; puis, il visite Jérusalem el revient en Espagne, où il retrouve les Français faisant le siège de Pampelune. A coup sur cette série crépisocles merveilleux est l'œuvre d'un trouvère de l'époque la plus récente, et ce sont là d'évidentes interpolations de la légende primitive.
Il ne faudrait pas cependant aller trop loin dans cette voie, et ne voir partout qu'épisodes intercalés et interpolations plus ou moins récentes. Entraînés par une inexorable critique qui pousse volontiers toutes choses à l'excès, les Allemands n'ont pas toujours su échapper à cet excès. Et l'un d'eux', tout récemment, s'attaquait hardiment au plus un, au plus beau monument de notre Épopée nationale, à la Chanson de Roland . Oui, M. Franz Scholle n'hésite pas à proclamer que notre Roland lui-même a subi de ces déplorables intercalations, et, suivant lui, le long épisode de Baligant, où l'on assiste à la grande vengeance
' Le travail de M. Franz Scholle a paru dans les Romanisclie Sludien (Strasbourg, 1877j. Suivant lui, le texte d'Oxford ne constitue pas une œuvre homogène et une ; mais il y faut distinguer deux poëmes distincts : Roncevaux, d'une part, et, de l'autre, Baligant (vers 2609-:28i4 et :2914-369-i). Ce second poënie, d'ailleurs, ne doit être considéré que comme un épisode ajouté après coup et qui ne saurait être de la mèiiic main que le Roncevaux. Telle est la thèse à laquelle l'érudit allemand a consacré une étude minutieuse et où l'on ne saurait blâmer qu'une manifeste exagération de l'esprit critique. On en jugera par Fexposé des principaux arguments de M. Scholle. Premier argument (tiré de la versification) : i" Dans h^s couplets du Baligant, qui sont assonances en fl -f e, on ne trouve point d'assonances enat + e. Or il y en a neuf exemples dans le Roncevaux. 2" Dans les couplets du Baligant en en + e, on ne trouve qu'une seule fois l'assonance en aln + e ; on la trouve six fois dans le Roncevaux. = Deuxième argument (tiré de la langue) : II y a dans le Baligant un certain nombre de locutions qui ne se trouvent point dans le Roncevaux. = Troisième argument (tiré de l'onomastique et de l'histoire) : Les noms des héros du poème et, en particulier, ceux des chevaliers, ne sont pas les mêmes dans le Baligant cl dans \e Roncevaux. = Ces arguments ne nous semblent pas irréfutables. Personne ne s'étonnera qu'il y ait eu, çà et là, dans les deux parties du Roland, quelques emplois d'assonances plus ou moins fréquents, et voilà qui peut fort naturellement s'expliquer par l'effet d'un simple hasard. Quant aux locutions, M. Scholle avoue lui-même que « le choix n'en est peut-être pas très-grand «, et il n'est pas surprenant qu'il se trouve dans le Baligant, qui est un simple récit de bataille, des expressions qu'on ne rencontre pas dans le Roncevaux,
CIIAP. XI.
I PART. LIVP>. II.
CHAI'. XI
42G LES TR.VNSFORM.VTIONS DES CH.\NSONS DE GESTE.
de Ghaiiemagne contre les Sarrasins, le Balifjantsepisod ne serait qu'une addition postérieure et d'une toute autre main que le reste du poëme. Pour justifier une aussi n-rave affirmation, M. Franz Scholle n'a qne de bien faibles arguments. Deux ou trois accidents de versification, quelques locutions qui se lisent dans le Balil/ant et qu'on ne retrouve point dans le Roncevaux : c'est à peu près tout, et c'est bien peu de chose. Il y a des moments, en vérité, où les érudits gagneraient à avoir le sentiment de l'Art et la notion du Beau. Ce qui éclate surtout dans le Roland, c'est la beauté, c'est l'incontestable beauté d'une très-intime et très-profonde unité. Aux deux premiers actes de ce drame, c( la trahison de Ganelon » et « la mort de Roland », il faut, de toute nécessité, que vous ajoutiez un troisième acte intitulé : « les Représailles ». Si vous ne donnez pas la victoire à la vertu et à l'honneur, si vous avez l'audace de baisser votre rideau devant le seul châtiment de Ganelon et si les païens demeurent impunis, c'en est fait, c'en est fait : l'unité de cette belle œuvre est détruite. Non, non, une aussi parfaite unité ne
dans ce poëme infiniment plus varié où ron raconte tour à tour des ambassades, des cours plénières, des séparations, des adieux, etc. Que les noms des chevaliers soient dilTérents dans ces deux chants, cela est encore assez naturel, puis- (jue toute l'élite de la France est morte dans le Roncevaux, et qu'on ne peut raisonnablement exiger que ces héros ressuscitent pour reparaître dans le Daligant : Charlemagne les remplace par d'autres preux, et fait bien. = M. Scholle nous semble, d'ailleurs, avoir négligé le seul argument qui pourrait sembler quelque peu spécieux en l'aveur de sa thèse, et cet argument, c'est le remaniement du Roland que l'on connaît sous le nom de « manuscrit de Lyon » et où répisode de IJaligant est complètement omis. Mais, de tous nos remaniements, celui-là est le seul qui présente ce phénomène, et il nous paraît fort probable que le copiste de ce médiocre manuscrit a tout simplement abrégé le texte qu'il avait sous les yeux. Somme toute, il est une considération à laquelle M. Scholle demeure complètement étranger : c'est, comme nous le disons ci-dessus, la considération de Tunité artistique de notre plus vieille chanson. Sans le Baligantsepisod, le Roland n'est pas complet ; la défoite de Roncevaux reste invengée et les représailles ne suivent pas le crime. Dans le poëme, tel que noux l'aron.i, tout s'enchaîne, tout se suit, tout .s'harmonise, et il faut n'avoir pas l'esprit littéraire pour contester une aussi belle et aussi profonde unité.
LES TRANSrORMATIONS DES CHANSONS DE GESTE. 427
saurait être l'œuvre de deux poètes et de deux âges dilTérents : j'en appelle à tous ceux (pii ont lu le Roland et qui ont pleuré en le lisant.
Mais, au milieu de nos poëmes, les inventeurs de nouvelles fictions n'avaient pas précisément le champ libre. Il fallait tôt ou tard qu'ils rentrassent dans l'ancienne affabulation. Parlez-nous de la fin de nos chansons : voilà où nos poètes pouvaient librement satisfaire leur passion pour les nouveautés, et se donner carrière. Ils usèrent et abusèrent de cette liberté. Au lieu de faire mourir leurs héros, ils prolongèrent habilement leur existence. D'ailleurs, ils avaient sous la main les fils et les petits-fils, dont les aventures leur permettaient d'allonger indéfiniment le tissu de leur roman. Précieuse faculté, et dont nos poètes, hélas ! tirèrent parti de trop bonne heure. On peut dire que, dès le xiif siècle, ils ont eu le goût désordonné des Suites, et c'est à tort que plusieurs érudits ont atlribué à ce mouvement littéraire une date plus récente, il est certain, il est trèscertain que, sous l'influence désastreuse des fictions de la Table ronde et des romans d'aventures, nos épiques ont, dès le temps de saint Louis, donné à nos vieilles chansons ces queues compromettantes et ces compléments plus qu'étranges. C'est au \uf siècle qu'un poëte inconnu écrivait, en vers décasyllabiques, cette interminable Suite d'Of/ier le Danois, dont M. de Longpérier retrouvait naguère [un fragment important'. C'est au xiu" siècle sans doute ou au commencement du siècle suivant qu'un autre poëte, également anonyme, rédigea ces quatre Suites de Iluon de Bordeaux que nous avons longuement analysées ailleurs', et auxquelles
' Journal des savants, avril 1870.
■ Epopées françaises, l'" édition, t. II, pp. 553, 551 (iraprès le manuscrit de Turin, H, II, 11, xiv* siècle), et t. I, pp. 528-53'2 (d'après les romans eu prose, et eu particulier d'après Tincunaldo de Jehan Ilonfons).
I PART. LIVH. 11.
CHAP. XI
CH.\P. XI
nous avons donné \e^ titres à' E scia r m onde, Clarisse et Florent, Yile et Olive, et Godin. On peut aller plus loin, et affirmer nettement que, parmi les Suites en prose que nous lisons dans les incunables et la Bibliothèque bleue, le plus grand nombre est servilement calqué sur certaines Suites en vers des xiii' et xiY*' siècles. Lancés sur cette pente funeste, nos romanciers ne s'arrêtèrent plus, et il y en eut qui brodèrent à nouveau sur ces vieux canevas déjà brodés. C'est ici qu'il conviendrait de lire, comme nous en avons eu le courage, les traductions en prose de nos anciennes chansons, ces traductions qui ont eu tant de succès durant tout le XV' siècle et pendant la première partie du xvf. On se fait difficilement une idée de l'extravagance de ces nouvelles fictions qui sont ajoutées à la fin des romans, et dont quelques-unes appartiennent certainement aux époques de décadence. Mais nous sentons qu'un exemple est absolument nécessaire...
Yoici la vieille chanson cVAmis et Amiles. Nous aurons lieu plus tard d'analyser ce poëme profondément héroïque, et même un peu barbare. Qu'il nous suffise d'en indiquer très-sommairement le sujet. Amis et Amiles sont deux amis, et le vrai modèle des parfaits amis : Oreste et Pylade, Damon et Pythias, ne se sont pas plus étroitement aimés. Or Amis devient lépreux. Amiles a une vision céleste, et apprend d'en haut qu'il guérira son ami en le lavant avec le sang de ses propres enfants. Amiles n'hésite pas, et, d'une main implacable, tue ses deux fils pour sauver son ami qui lui avait autrefois sauvé et la vie et l'honneur. Mais Dieu fait un beau miracle, et les deux innocents ressuscitent. Certes, voilà une fiction terrible, et il n'en est guère qui ait plus le parfum de la Germanie. Tout le poëme a une grande majesté farouche. Écoutez maintenant le très-
médiocre et très-misérable continuateur du xiv' ou du ""^chap-'x" "'
XV' siècle \
Après la mort des deux amis, il entreprend de nous raconter les aventures des enfants de Bélissant et de 31ilk' (il ne sait même plus le nom primitif de son héros). La veuve d'Amis, la méchante Lubias, veut noyer les deux petits enfants, et empoisonne leur mère Bélissant. Les deux enfants sont sauvés par deux cygnes, et déposés doucement sur le rivage. Un garde forestier élève le premier, qui s'appelle Anceaume ; le second, Florissent, est allaité par une lionne. Surgit alors le principal personnage de toute cette continuation, un singe. « Mais (comme l'observe l'auteur de la Bibliothèque des romans au siècle dernier) ce n'était pas un de ces petits sapajous comme les dames en mettent dans leurs poches )) ; c'était un grand et fort singe. On voit cet animal, qui n'a rien d'épique, remplir un rôle considérable dans cette épopée ridicule. Il joue mille tours à Lubias ; il combat en champ clos contre un parent de la perfide, et il est vainqueur. Charlemagne comble cette affreuse bête de caresses, et Lubias est brûlée vive. Il s'agit maintenant de trouver les deux enfants de Bélissant. L'un d'eux, Anceaume, après avoir perverti la fille du forestier, son père adoptif, suit Charlemagne dans une expédition contre les Sarrasins : le (( bon singe » est son écuyer. Prouesses d' Anceaume, que le romancier place- bien au-dessus de Roland. Or, il se trouve que Florissent, le frère d' Anceaume, est au nombre des mécréants : le roi sarrasin Gloriant l'a trouvé un jour au milieu des lionceaux, et l'a paternellement élevé. Les deux frères se livrent h un duel terrible sur le champ de bataille. Mais enfin ils se recon-
' Milles el Amis, Vûrard, vers 1503 (d'après un original iacoiiuu, mais qui n'est pas antérieur aux Valois).
1 PART, i.ivn.
CHAP. XI
3" On a remanie
les anciennes
clunisoiis couplet
par couplet,
vers par vers,
mot par mot.
C'est le troisième
et le dernier
de leurs
remaniements.
naissent, et le bon singe, toujours présent, les jette dans les bras l'un de l'autre. Quand cet animal mourut, vous pensez bien qu'on lui fit de magnifiques funérailles ! ! !
Et voilà ce qu'étaient devenues les chansons de geste sous la plume des continuateurs du xv' siècle. En vérité, il faut quelque courage pour supporter la lecture de ces inepties. Ce sont pourtant ces fictions monstrueuses que les éditeurs de la Bildiothèquc des romans, au siècle dernier, prenaient naïvement pour nos véritables romans
carlovingiens.
Nous voici enfin arrivés aux véritables remaniements de nos Chansons de geste; à ceux qui atteignent tout l'ensemble de nos romans; à ceux que ces poëmes ont subis dans chacun de leurs couplets, dans chacun de leurs vers et, pour ainsi dire, dans chacun de leurs mots. Il ne s'agit plus ici de nouveaux poèmes que l'on a intercalés dans la série des anciens romans ; il ne s'agit plus de dénoûments nouveaux, de nouveaux prologues ou d'épisodes nouveaux qui ont été ajoutés à l'affabulation des chansons primitives. Non, non; nous avons sous les yeux une seule et même chanson dont la légende première n'a pas reçu d'additions importantes. Eh bien! cette chanson, nous affirmons qu'elle a été remaniée dix fois, qu'elle a été dix fois recommencée, qu'elle a revêtu à travers les siècles dix formes, dix habits ditïérents. Maintenant, c'est maintenant que nous allons véritablement suivre les destinées de nos épopées nationales à travers toutes les vicissitudes de leur histoire; c'est maintenant que nous allons véritablement les considérer dans leur berceau ; puis, les voir déchirer leurs langes, faire leurs premiers pas, bégayer leurs premiers chants, grandir, devenir fortes
LKS Tr.ANsroIlMATIONS DES CHANSONS DE GESTE. 431
et belles et, eiiliii, se lli'lrii'. si; décomposer et iiiouiir. Nous sommes véritablement ici au cœur de notre sujet.
Ouvrons donc celle de nos chansons qui est indubitablement le plus ancien monument de notre poésie épique dont le texte soit parvenu jusqu'à nous; ouvrons la Chanson de Roland. Faisons plus intimement connaissance avec la physionomie de notre épopée primitive. La voilà bien, cette rude et simple beauté, qui ne veut pas d'ornements, à laquelle suffît sa jeunesse sans parure, sans coquetterie. Contemplons-la d'un œil jaloux, avant que la vanité ait rien souillé, rien amoindri de cette grâce forte et naïve. Tout à l'heure elle va se parer, tout à l'heure elle va revêtir mille habits trompeurs. Le fard remplacera cette rougeur vigoureuse et fraîche; je ne sais quels parfums compliqués annonceront la corruption en la dissimulant. Encore une fois contemplons notre épopée dans sa beauté native.. .
Quel fut le premier remaniement subi par nos plus anciennes chansons de geste? Il ne nous paraît pas difficile de répondre à cette question.
De très-bonne heure, et sans doute dès le \iV siècle, les yeux de nos pères, leurs oreilles même, durent être désagréablement frappés par les assonances qui, dans la Chanson de Roland et dans un certain nombre d'autres poèmes, portent, comme on le sait, sur la dernière voyelle sonore, et non sur la dernière syllabe. L'oreille exigea des consonnances plus riches; les yeux protestèrent en faveur de leurs droits absolument violés> Le premier travail des rajeumsseurs consista a changer ex véritables rimes les assonances de nos
premières CHANSONS.
Mais, il est facile de le comprendre, ce chanfjement du mot final nécessita très-souvent le chanf/emcnl de font le vers.
I PAUT. I.IVFI.ir.
CIIAP. XI.
I PART. LIVU. II.
CHAP. XI
Quelquefois, il ne fallait, il est vrai, changer qu'un seul mot. Au lieu de :
Li quens Rabels est chevaliers hardiz,
Le cheval brochet des esperuns d'or fin...
le romancier se contentait d'écrire, pour avoir une rime plus riche, pour avoir une rime double :
Le cheval broche des espérons massiz.
Mais on ne pouvait pas toujours s'en tenir là, et souvent, faute d'un mot pour remplacer l'ancienne assonance, on était obligé d'ajouter un vers tout entier. C'est ainsi qu'au lieu de :
Dient Fraiiceis : Damnedeiis uns ait :
Caries ad dreit, ne li deviini faillir...
on dut écrire :
Dient Franceis : Jhesus le posteïs Nos soit garant par la soie merci!
Karles a dreit, jà par nous niert failliz.
Voilà donc trois vers au lieu de deux. Or, nous affirmons qu'une fois ce résultat obtenu, presque sans le vouloir et par la seule nécessité du changement des rimes, on ne devait pas encore en rester là. On'prit goût, assez rapidement, à ces changements qui permettaient aux nouveaux poètes d'entrer en plus de détails ; et ces détails étaient, en réalité, de nature à satisfaire des auditeurs de plus en plus difficiles et blasés. On adopta en principe des remaniements qui consistaient A AJOUTER, dans chaque couplet de la version primitive, UN CERTAIN NOMBRE DE NOUVEAUX VERS, lesqucls Servaient en quelque manière de commentaire ou d'éclaircissement aux anciens. Car presque toujours ces anciens vers subsistaient encore; ils restaient enchâssés
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dans le nouveau poënie, comme de vieilles perles dans une nouvelle monture.
Et voilà, suivant nous, en quoi a consisté ce nouveau remaniement de nos poëmes. Il lut et devait inévitablement être amené par la nature même du premier remaniement, lequel avait consisté à substituer des rimes aux assonances. Nous voudrions mettre en une vive lumière cet enchaînement naturel. Mais, encore ici, il est nécessaire de faire saisir par un exemple la différence, déjà profonde, qui existe entre les anciens couplets de nos premières Chansons de geste, et ces nouveaux couplets qui ont déjà subi l'addition plus ou moins nécessaire de quelques vers nouveaux :
ROLAND, TEXTE d'oxford. RONCEVAUX. texte de paris.
Oliviers sent n'en porra eschappor De la graiit plaie que li eslnct porter; Oliviers sent qu'il est h mort naffrez, Par hardement v.nit la mort endurer :
Do lui vengier jamais ne li iert sez ; De lui vengicr fu bien entalenlez ;
En la grant presse or i fiert cumc hcr, Dedens la presse des païens vait ester.
Trencliet cez hansles e coz escuz buclers, Bien s'i contint comme gcntiz et ber : E piez e puig'nz, espalier; e coslez. De Hauteclere lor va grans cops donner.
Ki lui veist Sarrazins desmembrer, Qui le veist Sarrazins descoper,
Un mort sur altre |à la tere| geler, Et pies et peins, espaules ctcostcz.
De bon vassal li poust reuicmbrer '.... L'un mort sor l'autre trcbucber et verser.
L'enseigne Karle molt souvent escricr, De gentil home li poiist remembrer...
Ainsi le même couplet qui, dans la rédaction primitive, ne se composait que de huit vers, se compose de douze vers dans la seconde version. Et il arrive fort souvent que les nouveaux vers, que les vers ajoutés sont en proportion bien plus considérable. Cette proportion môme dut aisément donner à nos épiques la pensée de passer de ce remaniement à un rajeunissement encore plus complet : « Qu'est-il besoin, durent se dire les trouvères, qu'est-il besoin de suivre d'aussi près un ancien texte dont on ne conserve que si peu de vers et auquel il faut ajouter tant d'éléments nouveaux? Ces chaînes sont gênantes. Ne vaut-il pas mieux, après tout, que
' Vers 1965 et suiv. des éditions Tli. Miiller et Léon GauliiT
PART. LIVU. II.
CIIAP. .XI.
I PART. Livn. 11.
CHAP. M
Rcsiimc
et conclusion
do cette hisloii'C
(les
rom;inienienls
do notre Epopc'e.
nous gardions simplement la pensée, le fond de chaque couplet, et que nous les revêtions d'une forme tout à foit nouvelle? Le poëme n'en souffrira pas, et nous serons infiniment plus libres. Nous ne nous astreindrons plus à garder, pour chaque tirade en particulier, les consonnances de l'antique chanson. Qu'importe qu'un couplet rime en ant ou en lé, pourvu que la narration soit attachante et les héros intéressants? »
Oui, tel est le langage que se tinrent les trouvères. Et en effet, étant admis leurs premiers remaniements, étcant admises les additions subies par chaque couplet du vieux roman, le raisonnement de nos poètes n'avait ici rien que de fort logique et de fort naturel. Bientôt même ils en vinrent à ne plus tenir compte du nombre des anciens couplets; à ne plus suivre le texte original tirade par tirade ; à mettre deux laisses là où l'ancien poëte n'en avait placé qu'une; bref, à changer complètement la physionomie de l'antique chanson, dont ils allèrent jusqu'à modifier quelquefois toute la doctrine et toute la moralité. Désirez-vous vous faire, par vousmême, une idée de cette transformation d'un ancien poëme : lisez la Chanson de Roland dans le manuscrit d'Oxford, lisez Ronceraux dans le manuscrit de Paris.
Mais nous reviendrons en détail sur ces rajeunissements successifs de nos vieilles chansons. Nous nous proposions uniquement d'établir ici une théorie générale.
En résumé, les remaniements subis par nos Epopées nationales pendant le cours du xii* siècle et au commencement du xiii% se réduisent aux suivants :
Premièrement, on change les assonances en rimes. Mais, pour ce travail, il est souvent nécessaire, absolument nécessaire de changer, non pas seulement un mot, mais plusieurs; non pas seulement quelques mots, mais
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un vers loiit entier, et même d'écrire plusieurs vers au lieu d'un, à cause des difficultés de la rime.
De là, en second lieu, des additions plus ou moins