LEUR PHYSIONOMIE, LEURS SEPT TRAVAUX
Après avoir étudié la nature des remaniements que pio^^i'^noinio
nos poëmes nationaux ont subis dans le cours des xir et deX'"'!^^';""
xiir siècleSj il ne sera pas inutile d'examiner la physio- ™"'"'*' nomie des remanieurSi Ce ne sont pas, en général, de
IPART. LIVR. Il CHAP. XII.
Les uns
remanient les
anciens poëmes,
parce qu'ils
les trouvent trop
barbares.
véritables poètes, comme les auteurs de uos premières chansons. Un abîme sépare le Roland d'Oxford du lioncevaux de Paris. Le souffle de l'ancien poëte est remplacé par une élégance un peu diffuse. Les remanieurs sont plus lettrés, plus cléricauxque leurs prédécesseurs : ce sont des gens d'une société moins militaire, plus délicate, plus fine. Ils se scandalisent quelque peu des rudesses de leurs devanciers et, d'une main polie, effacent les traits les plus durs de l'œuvre primitive. Et, comme ils sont mis en demeure d'exposer, au commencement de leurs poëmes, pourquoi ils ont ainsi retouché les chants de l'âge précédent, ils donnent plusieurs raisons de cette singulière entreprise. Ces raisons peuvent être ramenées à trois.
Parmi les poètes de la seconde époque, les uns ne dissimulent pas l'horreur qu'éprouve leur nature délicate pour la barbarie originelle des poëmes ({u'ils se proposent de rajeunir. Écoutez un des arrangeurs de la Chanson d'Ofjier; entendez avec quel dédain il parle de son devancier et de son modèle : « Ces gens-là, dit-il, » ces poètes de l'ancien régime avaient un bouclier pour )) violon et une épée pour archet. » Voilà comment ces poètes de la jeune école raillaient les vieux trouvères, et les raillaient en les pillant. Certain jour, deux écoles furent nettement en présence : l'école héroïque et l'école semi-héroïque. L'école des xr-xii'' siècles qui se mourait, l'école du xiii" siècle qui naissait; le siècle de Philippe- Auguste luttant contre celui de Godefroi de Bouillon ; j'allais dire Euripide luttant contre Eschyle. Les jeunes poètes, comme nous venons de le voir, n'étaient pas indulgents pour les vieux. Certains remanieurs, cependant, étaient plus modestes et moins insulteurs. Ils s'attaquaient uniquement à la forme trop imparfaite, et non pas à la pensée trop rude de leurs devanciers.
Graindor, au commencement delà Chanson iC Anùochc , avoue qu'il rajeunit l'œuvre de Richard le Pèlerin, parce qu'elle était écrite en assonances : « Oï l'avés conter en )) une autre chançon ; — Mais n'estoit pas rimée ensi )) com nous l'avon ; — Rimée est de novel et mise en )) quaregnon. »
Une seconde raison alléguée par les remanieurs du xiif siècle, ce sont les prétendues lacunes que leurs devanciers ont laissées subsister dans leur œuvre incomplète : en tête de vingt poèmes, on trouve ce mensonge. Et c'est toujours « le meilleur » de l'histoire que les anciens trouvères ont ainsi laissé dans l'ombre. Nous savons à quoi nous en tenir sur le compte de ces lacunes : elles n'existaient réellement que dans l'imagination des nouveaux poètes, qui étaient ravis de trouver dans la vie d'un héros une ou plusieurs années inoccupées, pour l'envoyer pendant ce temps courir de nouvelles aventures. L'heureux hasard, et comme on en profitait !
Enfin, il est des remanieurs qui ne se gênent pas pour inculper la véracité de leurs devanciers : « Us ont faussé toute l'histoire », disent ces scrupuleux historiens, « et nous allons la redresser. i> Ainsi parlent des poètes de troisième ordre, qui n'ont pas même la notion du fait historique, qui vont insérer dans leur récit fables sur fables, qui imagineront cent péripéties impossibles et ridicules. Ce sont ces gens graves qui, en parlant des poètes leurs prédécesseurs ou des poètes leurs contemporains, poussaient ce beau cri : ce Ils ont faussé l'histoire! »
Chose singulière, quelque ingrat, quelque rebutant que fût ce métier de remanieur (car c'était un métier véritable), il se trouva des poètes pour l'exercer uniquement. Oui, certains trouvères renoncèrent à trouver^ pour rajeunir une série de poèmes antérieurs. Ils abdi-
I PART. LIVri. II.
CH.\P. .\II
Les autres, parce qu'ils
trouvent
des Licimes
considérables
dans
l'œuvre de leurs
devanciers.
D'.Tutres enfin,
parce que
les
vieilles chansons
leur paraissent
contraires
à l'histoire.
CHAP. XII
quèreiit volontiers toute originalité pour se consacrer à ces rajeunissements que le succès couronna. C'est ainsi que Graindor a remanié Au doc lie et Jérusalem d'après Richard le Pèlerin. Mais le type, le vrai type des remanieurs, c'est Adenet. Dans Graindor de Douai, il y a plus qu'un versificateur : il y a un vigoureux chrétien et un poète vigoureux, qui n'a dû laire perdre à ses modèles que très-peu de leurs rudes couleurs et de leur austère simplicité. Graindor de Douai, traduisant en vers rimes les vieux vers assonances de Richard le Pèlerin, c'est en quelque manière le Tintoret copiant un tableau du Titien, Adenet, au contraire, est bien loin de son modèle. Comparez ses Enfauces Ogier h la première partie de cette Chevalerie Or/ter que l'on attribue communément an vieux Raimbert de Paris. C'est AVatteau copiant un tableau de Rubens. Il est clégant, il est poli, il est descriptif. R parle une langue d'une pureté parfaite, et le sait bien. Les beautés épiques ne sont pas absentes de son œuvre, mais elles y sonl transformées. Huit mille vers suffisent à peine à Adenet, là où Raimbert n'en a dépensé que trois mille. Adenet coupe, trempe de beaucoup d'eau le vieux vin de notre épopée primitive; mais ce vin était tellement généreux, qu'il conserve encore quelque chaleur, qu'il réveille encore le cœur endormi, qu'il fait vivre. Toutefois nous l'aimerions mieux sans mélange, et avec toute la saveur de son ancien bouquet.
Telles sont les considérations générales que nous voulions présenter sur les rajeunisseurs de nos poèmes; mais il est temps d'entrer tout à fait dans le détail, et de les voir à l'œuvre.
I PAIiT. LIVR.ll.
CHAP. XII
un vers assonance
contre
un vers rimé
Le remanieur est au travail : sa tâche ne manque pas d'une certaine rudesse, ni de certaines difficultés. Voilà
, , . . 1 , . , , , . Les sept tr.ivaux
devant lui, voila sous sa inam le tres-precieux ma- 'i'"»
^ rajeunissour
nuscrit qu'il doit «rajeunir ». Usons de notre privi- denospoëmes. lége d'ubiquité, entrons dans la chambre du poëte. Écoutons-le parler, et voyons-le écrire.
Le manuscrit qu'il s'agit de rajeunir est de petite taille, et il est facile de le reconnaître pour un manuscrit de jongleur. Il est d'une écriture antique : il date de cent ans, de cent cinquante ans peut-être. Si nous en lisons une paee, nous nous convaincrons qu'il son premier
^ "^ ^ trav;iil consiste
renferme uniquement des vers assonances par la der- àcnan-er
1 A ini vers assoii
nière voyelle sonore. Mais, sans aller plus loin, ces assonances nécessitent un rajeunissement; car elles ne sont plus ni comprises ni aimées des contemporains de notre arrangeur. Les chansons de geste se lisent, plus qu'elles ne se chantent : il faut, il faut des rimes doubles, des assonances par la dernière syllabe. Et c'est à ce changement que va d'abord travailler notre « refaiseur ». Le texte de la chanson originale portait ces vers :
Ço duinset Dpus, li filz seinte Marie,
Einz que jo vienge as maistres porz de Sizre,
L'anrae del cors me seit hoi départie '.
Il est nécessaire, comme on le voit, de changer ici l'assonance du second vers qui est véritablement par trop primitive. Le nouveau trouvère opère aisément ce changement, et écrit :
Or proi à Dieu, le fil sainte Marie,
Que, ains que veigne en France la garnie,
Soit la moie arme de mon cors départie 2.
' Chanson de Roland, texte d'O.xford, éditions Th. Millier ot Léon Gautier vers tîy38-2940. — ' Chanson de Roncevaux, texte de Paris.
CHAP. XII
4iO LES TRANSFORMATIONS DES CHANSONS DE GESTE.
Autre exemple. Le texte ancien nous offrait ces vers « barbarement » assonances :
Il jut auuit sur celé ewe de Sebre :
Jo ai cunté u'i ad que sel Unées '.
Cela ne se pouvait tolérer. Le rajeunisseur remplace ces deux vers par les suivants :
Desor le Sehre a sa. gant aiinée :
N'a que cinc lieues là où ele est jostée 2.
C'est ainsi, c'est encore anisi qu'au lieu du vers primitif : (( Murs ne citet n'i est remés à fraindre », le remanieur se voit contraint d'écrire : « Ne mur tant aut » qu'à la terre n'enfraigne »^; c'est ainsi qu'au lieu de : « Ne bien ne mal ne respunt sun nevuld*», il nous donne : (c Toz coiz se tint, ne dist ne o ne non » ; qu'il remplace cette belle image : « Li Emperere en tent ses mains vers Deu^», par cette banalité : « Ot le li Rois, soi prist à merveillier », et que, toujours à cause de la rime, il imagine ce vers : « Enseigniez-moi un homme de bernage », au lieu de cet autre : « Car m'eslisez un barun de ma marche^. »
Or, c'est à chaque page, c'est à chaque couplet qu'il
*■ est nécessaire de faire de ces petits changements, et
telle est la première tache du rajeunisseur. En deux
mots, elle consiste ce à changer un vers assonance contre
Son s-'coiid '-^
tnivaii consisie ^^ vers Hmé ».
a tradinro,
de^an'écSsiw ^^^^^ ^^ *^'^^^ P^^ toujours possiblc à uotrc arrangeur ,m seul VOIS ^^ |>^-j,g j^ ^^jg chaugements vers par vers, sans dépas-
assonance
^'"' '''rimt'r '^*''' ser dans sa nouvelle version les proportions de l'ancienne.
' Chanson de Roland, texte (rO.vford, éditions Th. Millier et Léon Gautier, vers 12758, 2751). — ' Chanson de Roncevaux, texte de Paris. — ' Chanson de Roland, texte d'Oxford, vers 5. — * !hid., vers 216. — ' Ibid., vers 137. — ^ Ibid., vers 275. Les vers du remanieur sont tous empruntés au rifacimento de Versailles.
LES TRANSFOmiATIONS DES CHANSONS DE GESTE. -iil
Eli d'autres termes, il lui est absolument nécessaire de traduire parfois un seul vers assonance par plusieurs vers rimes. Et pourquoi? Parce que, dans son arsenal de rimes, il n'en a pas une qui soit vraiment équivalente à l'antique assonance. Il faut deux vers au lieu d'un, deux vers qui délayent l'idée. Voici, par exemple, dans un couplet en on de la première Chanson de Roland^ voici ce vers : (c II li trenchat ier le destre puign '. » Le rajeunisseur sent bien que les oreilles, ou plutôt que les yeux de ses contemporains supporteraient dilTicilement le son uin dans une tirade en on. Que fait-il? Il cherche un équivalent d'un seul vers, et ne le trouve pas. Alors il se résout, sans trop de peine, à écrire ces deux vers qui sont d'une admirable platitude : « Li cons Rollant qi » ait maleïçon — De son braz destre li a fait un tron- )) çon-. » Dans un autre couplet en on, le vieux poëte avait écrit ce vers : « De sun paleis uns bels veltres acurt\ )) Mais il se trouve que, d'un côté, acurt n'est pas admissible dans une laisse en on) et que, d'un autre côté, il n'est pas aisé de remplacer ces quelques mots par un seul vers en on : le nouveau poëte y perdrait ses peines. Bah! il fera deux vers au lieu d'un, et, sans hésiter, écrira sur son parchemin : « Lez un y> palais, pargrant aatison, — En cort un autres plus y> irez d'un lyon \ » Un de ses confrères, ayant à résoudre le même problème, écrit ailleurs ces deux autres vers : «. Atant en vit un autre en un landon — Et descen- » doit de r grant palais Karllon". » Le même rajeunisseur, embarrassé devant ce vers : « Ço set hum bien, n'ai cure de manace^ », forge les deux suivants : « Vos
' Chanson de Roland, texte d'Oxford, vers !27U1. — ' Roncevaux, texte de Versailles. — ' Chanson de Roland, texte d'Oxford, vers 2563. — ' Roncevaux, texte de Paris. — ' Ibid., texte de Versailles. — " Chanson de Roland, texte d'Oxford, vers 293.
I PART. I.IVR. ir.
CHAP. XII
CHAP. XII
sans uecessilé
1111 seul vers
assonance
par plusieurs
vers rimes.
savez bien, et si est veritez; — Aine par manace ne fui trop effreez. » Les exemples ici ne sont que trop abondants, et c'est ce qui explique à nos lecteurs pourquoi les Chansons de geste, si brèves à l'origine, sont devenues si longues. A chaque couplet, les rajeunisseurs traduisaient plusieurs fois un vers ancien par deux nouveaux : c'est ainsi qu'un poëme de cinq mille décasyllabes se transformait assez vite en un poëme de huit mille vers.
Ces longueurs, du reste, n'étaient pas trop désaoréa-
Son troisième P ' ' l r ^
iravaii consiste jjjgg jjy^ uouvcaux trouvcrcs : tout au contraire, ils s'y
a trailuire, ^ ^ ' J
plaisaient. Leurs manuscrits étaient plus longs ; ils avaient plus de copie, comme nous dirions aujourd'hui. Voilà pourquoi, après leur second travail qui consistait (( à traduire, quand il était nécessaire, un vers assonance par plusieurs vers rimes », les voyons-nous se livrer bientôt à une troisième tache qu'ils s'imposent très-volontairement et qui consiste « à remplacer sans aucune nécessité un ancien vers par plusieurs nouveaux )). Dans les vieux poèmes, les tirades en ant étaient généralement rimées; le rajeunisseur n'avait pas besoin d'y toucher : elles pouvaient passer, sans aucun changement radical, dans un manuscrit du xiif siècle. Sans aucun changement î Vous connaissez bien peu les habitudes et les tendances de nos remanieurs. Ne faut-il pas qu'ils délayent les anciennes chansons ? ne faut-il pas qu'ils fassent plus long? « Go dist Malprimes : le colp (( vus en demant' », avait chanté le premier poète. (( C'est bien court, dit le nouveau ; c'est déplorablement sec et concis. Décidément je vais mettre deux vers à la place de celui-là; d'autant que la rime est des plus aisées. » Et il écrit : (( Ce dist Malprimes : Molt i a
' (Jianson de Roland, texte d'O.xford, vers 3:200.
LES niANSFORMAilONS DES CHANSONS DE GESTE. U:i
)) mors des Frans; — Le premier cop voil-je, vos le de- » mans'. )) Et le tour est fait. Le rajeiinisseur n'a pas perdu son temps : sa chanson compte un vers de plus. Mais un autre arrangeur, travaillant sur le môme vers, n'est pas si modéré que son confrère ; au lieu d'un vers, il en veut quatre, et écrit : « Ce dist Marprimes : Mar do- )) terez noiant, — Demein arez un eschac issi grant : — » Aine Sarazins n'ot onqes tant vaillant. — De la ba- )) taille le primer copdemant-. » L'idée primitive, ici, a été singulièrement noyée ; mais qu'importe? Le nouveau poëte a gagné trois vers.
Dans le roman primitif, je trouve encore ces deux décasyllabes : « Or veit Rollanz que mort est sun ami, » — Gésir adenz, à la terre sun vis\ » Le rajeunisseur exploite ce texte si simple, et y trouve la matière d'un vers de plus : « Molt fu Rollans correciez et marris, — » Quant voit celui qui tant fu ses amis, — Mort à la >) terre, contre Orient son vis \ )) Yoici un vers d'Oxford : (( Bels fu li vespres e li soleilz fut clers^. » Il serait aisé d'en trouver l'équivalent en autant de syllabes; mais pourquoi se gêner : deux vers valent toujours mieux qu'un. Ainsi raisonne le remanieur, et il écrit : « Beaus )) fu li jors, si prist à décliner — Et li solaus se prist à )) esconser. » Dès que l'on se permet de fabriquer ainsi, sans aucun besoin, deux vers au lieu d'un, il n'y a vraiment pas de raison pour n'en point fabriquer trois. Au lieu de : « Er main sedeit l'Emperere suz l'umbre^», on écrira hardiment : « Li Emperere esteit en mi un » pré, — Desoz unjtin menuement ramé, — Por la calor
' Ronceuaux, texte de Paris — - Ibid., texte de Versailles. — ^Chanson de Roland, texte d'Oxford, vers 20-24-2020.
' Roncevaux, texte de Paris.
^ Chanson de Roland, texte d'Oxford, vers 157.
'"■ Chanson de Roland, texte d'Oxford, vers 383. = Cf. notre première édition de Roland, Introduction, p. xcvi.
IPART. LIVIi. II.
CIIAP. Ml
I PART, i.ivn. n.
CHAP. XII
» qui est grans en esté. » Voyez-vous le poëme qui s'allonge, s'allonge, s'allonge. Et comprenez-vous la raison de ces singuliers allongements^ ?
Lo quatrième
travail
des arransciirs
consiste
à cliaiiger
complètement
PS consonnaneos
de ccrtidns
couplets.
Les trois premiers travaux du rajeunisseur ont porté sur le vers, et non sur le couplet épique. Il est temps d'en arriver à ce couplet.
L'arrangeur est-il gêné d'un couplet à assonances difficiles ? Son tourment est de courte durée : car il y a, pour lui, deux façons commodes de résoudre le problème.
' Nous voulons réunir ici un certain nombre d'exemples qui fassent bien comprendre ces trois premiers travaux de nos rajeunisseurs :