LA PROVIDENCE
L'ombre a noyé les bois. Le silence environne La cabane d'écorce où la jeune huronne, Captive pour toujours, pleure en ses longs ennuis. Elle ira dans l'instant, sous le voile des nuits, Pour de tristes amours coquettement parée, Sous la tente du chef. Le ciel l'a séparée D'Ounis le beau guerrier qui possède son cœur. Ounis ne cacha point un sourire moqueur Quand elle lui parla du Christ et du baptême. Maintenant sur leur tête est tombé l'anathème, Puisque tous deux ils sont au pouvoir du vainqueur.
Des voix hurlent là-bas, d'autres chantent en chœur. C'est le rugissement des bourreaux qui s'étonnent, C'est l'hymne de la mort que les captifs entonnent; Irenna, seule, pleure et maudit sa beauté.
IRENNA LA HURONNE 133
La haine épuise enfin toute sa cruauté.
Tout bruit meurt. L'Iroquois dort. Un rire farouche
Comme un reflet d'enfer passe encor sur sa bouche.
Mais le chef ne dort pas. Il espère, il attend.
Un murmure, un frisson, un souffle qu'il entend
Lui semblent le soupir de la superbe esclave.
Et voilà que s'allume une paupière cave;
Au bord du lac dormant un spectre est descendu;
Un cœur broyé gémit sur le bonheur perdu;
C'est l'altière Ondina qui cherche sa rivale.
Le sachem la renvoie, et, comme une cavale
Que l'éperon de fer tourmente et fait hennir,
La femme délaissée, à l'amer souvenir
Se révolte et bondit.
Les pénétrants arômes Les chauds baisers des nids sous les sauvages dômes La tiédeur de la brise et le calme des cieux, Tout invite à l'amour.
Le chef est soucieux.
Elle tarde à venir, la Huronne captive. Aux douces voluptés son âme trop rétive Hésite à se donner... N' a- t-elle donc pas bu La magique boisson du chef de la tribu ? Le jongleur, à minuit l'a fait sourdre du sable. Cette boisson qui rend l'amour impérissable
Le Sagamo l'a prise; il s'en est enivré, Et le feu court déjà sous son masque cuivré. Les cadavres sont là. Béantes, les blessures Saignent encor. Les loups font d'horribles morsures. Ils ont flairé le sang et sont vite venus. Et des corbeaux nombreux sur les os déjà nus Ouvrent leur sombre vol d'où tombent des cris aigres. Ounis le prisonnier cherche quels chants allègres, Pour braver les bourreaux, à son tour il dira. Comme un tigre blessé l'Iroquois bondira, Mais devant le héros ses fureurs seront vaines. Le Huron jettera tout le sang de ses veines, Comme un défi mortel, au front de ces vils chiens, Et, mort, il s'en ira glorieux vers les siens.
La Huronne a passé sous la sombre ramure...
Sa joue a de l'éclat comme une pêche mûre;
Ses yeux, sous leurs cils noirs ont de fauves lueurs.
Repus, lassés du mal, reposent les tueurs.
Le wigwam du sachem est ouvert. Le chef veille.
Il veille en attendant la captive. O merveille!
Au bruit léger d'un pas, comme un timide daim.
Lui, l'homme sanguinaire, il tressaille soudain!
Lui, le fauve pétri d'une sordide fange,
Il sourit à l'amour comme ferait un ange!
IRENNA LA HURONNE 135
La Huronne est venue... Elle est venue enfin! Le bonheur sera long. Des ivresses sans fin Vont remplir désormais l'âme du fier sauvage. La captive oubliera les lunes d'esclavage...
Le lac n'a plus de chants, le bois n'a plus d'échos; Tout dort, hormis les loups qui dévorent les os. A travers les vieux troncs épars dans la nuit noire Passe une forme svelte. Un long stylet d'ivoire, Un stylet qu'elle agite et serre dans sa main, Laisse tomber du sang le long de son chemin. Elle court au hasard et comme une insensée. Personne ne pourrait deviner sa pensée.
Elle va répétant, dans sa course, des mots Qui tintent comme un glas aux voûtes de rameaux.
Devant la mort qui vient Ounis est impassible, Mais il entend son nom et tremble... Est-il possible Qu'un autre infortuné vive encor près de lui ? C'est une ruse... Oui, là, dans l'ombre une arme a lui. N'importe, il n'a point peur, il n'a que de la haine. L'arme se trompe-t-elle ?...Elle coupe sa chaîne!... Le malheureux captif reprend sa liberté.
Pour venger dignement sa race et sa fierté, La vierge avait tué le chef impur et traître.
Elle suivit les pas d'Ounis. Tous deux au prêtre Ils vinrent, au retour, faire ces longs récits. Ounis avait des tons, des regards adoucis.
— Baptise-moi, fit-il, j'aime un Dieu qui pardonne. Le prêtre dit:
— Ce Dieu l'un à l'autre vous donne.
Irenna, tout émue alors, le front penché, Murmura lentement:
— Mon père, j'ai péché!