‹ Les ÉpisChapitre 41 sur 57 · NUIT DE NOËL · texte numérisé non relu

NUIT DE NOËL

Car tout homme est menteur!... La soif des biens s'allume: Et le cœur, mal gardé, sonne comme une enclume Aux baisers de l'amour qui l'a déjà surpris.

Et le rêve divin comme un oiseau s'envole!... Le pauvre porte envie au riche qui le vole; L'orgueilleux parvenu méprise l'indigent; La bouche qui priait injurie et diffame; Le libertin ourdit la chute de la femme, Et l'avare, à genoux, adore son argent!

Comme un oiseau qui fuit le saint rêve s'efface... Vers le sol de nouveau l'homme a penché sa face; La prière est muette et le cantique dort. Seuls des cris étouffés du milieu de la foule Montent encore: les cris des malheureux que foule, Sous son talon brutal, le lutteur le plus fort!

Ah ! trop tôt le bruit meurt sous les voûtes du temple !

L'adorateur s'en va. Le ciel ému contemple

Le flot impétueux des inconstants mortels.

Les cierges sont éteints. Par les fenêtres sombres

On voit quelques rayons se perdre dans les ombres...

C'est la lampe qui veille au milieu des autels.

L'âme chrétienne

De célestes hymens l'ont donnée à la terre. Elle va, depuis lors, vers les hommes qu'altère

L'amour saint de la vérité.

Sa science n'est pas une flottante épave; Elle brise les fers et relève l'esclave.

Sa force est dans la charité.

D'une aile ensoleillée elle monte aux cieux calmes, Elle a l'arôme doux, et le doux chant des palmes

Que bercent nos pins toujours verts; Elle a le feu soudain de nos vastes prairies; Elle a la chasteté des blanches draperies

Dont s'enveloppent nos hivers.

Comme une mer farouche elle crache l'écume, Et, comme un ciel limpide elle a parfois sa brume, Quand le mal ose l'assaillir;

l'âme chrétienne 197

Mais dans l'ombre qui vient ou l'espoir qui sommeille, Luit un rayon divin: c'est l'œil de Dieu qui veille Et l'empêche de défaillir.

Elle ne tremble point aux éclats du tonnerre. Douce, elle a désarmé plus d'un bras sanguinaire,

Et lassé d'odieux efforts.

Elle mêle sa voix au chant de la patrie; Puis, lorsque vient l'épreuve, elle espère, meurtrie,

En Celui qui brise les forts.

Les peuples à sauver deviennent son domaine. Comme un coursier sans frein, l'océan la promène

Des glaciers aux déserts brûlants.

L'opprimé suit au ciel son vol d'heureux augure, Ah! tu n'as pas assez, ô terre! d'envergure

Pour répondre à ses fiers élans!

C'est par elle, qu'un jour, l'homme des bois enterre Sa haine de la croix et sa hache de guerre;

Que les bois ouvrent leur rideau; Que le foyer se fonde, et qu'enfin du sol vierge, Sous un ciel radieux, la moisson d'or émerge

Au chant de l'homme et de l'oiseau!

Quand nous fûmes livrés aux mains d'une autre race, Comme un fardeau trop lourd dont on se débarrasse,

Comme un inutile butin, A nos foyers aimés nous avons, en silence, Longtemps attendu l'heure où le peuple s'élance,

Libre et vaillant, vers son destin.

Ce long délaissement, le mépris, la jactance,

Ont jeté d'amers deuils sur notre humble existence,

Nul ne peut ignorer cela; Mais sans apostasie, et ni lâches, ni traîtres, Nous sommes devenus les égaux de nos maîtres, Car l'âme chrétienne était là!

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L'église des Hurons

Là-bas, sur les hauteurs, au pied des Laurentides, S'élève, solitaire, un modeste hameau.

La rivière Saint-Charle, avec ses eaux limpides Que voile, en maint endroit, l'ombre d'un jeune ormeau, Caresse, en murmurant, le seuil de ce village, Et, quand elle le quitte, on dirait que de rage Sur son lit de cailloux elle s'agite et fuit, Comme un daim effaré qu'une meute poursuit. Dans un gouffre profond qui tout à coup s'entr'ouvre, L'onde vertigineuse arrive avec fureur, Rebondit sur le roc, se déchire et le couvre De flots d'écume et de vapeur.

Le village est paisible et son aspect est triste. Des enfants basanés, à l'œil noir et mutin, Y suivent pas à pas chaque nouveau touriste, Pour lui vendre un panier qu'ils ont fait le matin,

Ou, pour avoir un sou tendent une main sale. D'autres, un peu plus grands, d'une fierté royale, Armés d'un arc de frêne et d'un léger carquois, Semblent chercher encor le féroce Iroquois; Car ces jeunes garçons au visage de cuivre, Ont appris de l'aïeul à détester ce nom. Et c'est dans ce hameau que nous voyons survivre Le descendant du vieux Huron.

Comme un phare au milieu de la pauvre bourgade, Naguère une chapelle, à l'antique façade, Vers le ciel élevait la croix de son clocher. En souliers mous, et fiers de leur chemise blanche, Les hommes s'y rendaient par groupes, le dimanche. Plus pieuses peut-être on voyait s'approcher, Même bien avant l'heure où la porte est ouverte, Les femmes se drapant dans leur sombre couverte. Avec les flots d'encens et la voix du pasteur, Bientôt les cœurs émus montaient vers le Seigneur.

Mais hélas! aujourd'hui le béni sanctuaire

N'est qu'un mûr délabré!

Le sauvage n'a plus son temple tutélaire

Son refuge sacré.

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Il erre, sombre et triste, au milieu des ruines

Que l'herbe va couvrir, Cherchant de quels forfaits les vengeances divines

Ont voulu le punir.

Il n'entend plus la voix de sa joyeuse cloche

Annonçant, tour à tour, Que déjà du repos l'heure calme s'approche,

Ou qu'enfin il est jour.

Il n'entend plus jamais les chants des brunes vierges

Élevant vers le ciel Une âme tout en feu, comme les pâles cierges

Qui brûlaient sur l'autel.

Le dimanche, autrefois, c'était fête au village;

Aujourd'hui tout est deuil.

De son humble maison le timide sauvage

Ne laisse plus le seuil.

Son cœur se refroidit et sa vertu chancelle

Sous le vent du malheur, Comme on voit chanceler une frêle nacelle

Sur la mer en fureur.

Et l'on dit que le soir, lorsque d'épaisses ombres Enveloppent ce lieu,

On voit passer souvent, au milieu des décombres

De la maison de Dieu, Une forme superbe, agile et plus exquise

Que les plus douces fleurs; Elle paraît s'asseoir sur une pierre grise,

Et répandre des pleurs.

Et plus loin, sur les bords de la belle cascade,

Quand on approche un peu, On voit un spectre nain, qui sautille, gambade,

Et de ses yeux de feu Regarde fixement, riant avec malice,

Le saint temple détruit; Puis soudain il s'élance au fond du précipice,

Dès qu'une étoile luit.

Et l'on croit au hameau que cette forme exquise,

Ce fantôme brillant Qui visite, la nuit, les restes de l'église

Et s'assied en pleurant, C'est l'ange à qui le ciel a confié la garde

Du village huron; Et que le spectre affreux qui rit et le regarde,

Est un méchant démon.

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Qui donc sera vainqueur dans cette lutte étrange Entre l'esprit céleste et le spectre maudit ? Le sourire du nain ou la larme de l'ange ? Écoutez ce qu'un jour une femme entendit:

Une jeune Huronne allait seule, en silence, Pleurant le bien-aimé qui ne doit plus venir. Sous un feuillage épais que la brise balance Elle vient s'arrêter pour mieux se souvenir.

Comme un saule rompu son pâle front s'incline; Ses regards enivrés commencent à languir. Tout flotte vaguement. Le jour partout décline. Elle entend des accords qui la font tressaillir:

«C'est en vain que tu veux, démon de la vengeance, «A ce peuple ravir sa plus chère espérance «Et le germe sacré de sa douce croyance.

«De ses débris fumants le temple sortira, «Au-dessus du hameau la croix sainte luira, «Et sur l'humble parvis le sauvage priera.»

Et ce chant prophétique était comme un dictame Pour le cœur affligé de la dolente femme.

Elle vit aussitôt l'ange tout radieux Essuyer sa paupière et remonter auxcieux.

Sur la chute elle vit alors le nain immonde Grincer des dents, rugir et s'élancer dans l'onde.

Elle vit s'élever au milieu du hameau,

Sur les cendres du temple un beau temple nouveau.

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Pax

Deus est Charitas

«La paix soit avec vous.» Éclair dans la nuit sombre, Ce mot va-t-il sauver l'humanité qui sombre ? Dix-neuf siècles déjà se sont accumulés Depuis qu'on t'aime, ô Christ! depuis qu'on te blasphème. On répond par la haine aux vœux qu'un Dieu lui-même, Dans son amour pour nous, pour nous a formulés.

Le siècle est-il plus fort que toi, Dieu du calvaire ?

Son rire étoufïe-t-il ta doctrine sévère ?

Vois-tu donc défaillir tes disciples aimés ?

«La paix soit avec vous,)) dit-tu. La paix qu ' est-elle t

Chacun la veut, la cherche. En notre âme immortelle

Les désirs de la paix par ta main sont semés.

Mais quand donc verrons-nous la gloire de ton règne ?' Veux-tu que l'on espère, ou veux-tu que l'on craigne ?

Le monde enténébré crut que tu le trompais,

Que tu dormais toujours sous la pierre des tombes,

Et de tes défenseurs il fit des hécatombes.

La mort dans les tourments, était-ce donc la paix ?

Du levant et du nord, sous d'étranges armures Arrivent des guerriers. Comme des moissons mûres Les peuples sont fauchés partout et sans merci. Des noms suintant le sang déflorent nos annales; La luxure s'acharne aux couches virginales... O doux Galiléen, la paix est-elle ici ?

Non loin du toit moussu de l'humble prolétaire, S'élèvent des palais. Non loin du coin de terre Que les déshérités arrosent de sueurs, Fleurissent des heureux les jardins fantastiques. La paix habite-t-elle, ô Christ! les fiers portiques, Ou le chaume éclairé par d'avares lueurs ?

Puis, le savant a dit: La paix, c'est la science; C'est le fruit du labeur et de la patience; C'est l'œil ardent qui plonge au fond du gouffre noir, Pour y voir se jouer un rayon de lumière; C'est l'esprit qui surprend une cause première, Au problème incompris où se brisait l'espoir.

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La paix, c'est le regard de la femme qu'on aime, Le tapis de gazon que la rose parsème, Le sein où les désirs montent tumultueux; C'est toute la beauté que nul voile n'opprime; C'est l'être qui se fond dans un baiser sublime, Car la paix, c'est l'amour, dit le voluptueux.

La paix, c'est le mépris des biens et des tendresses; C'est le calice amer des pieuses ivresses; C'est le feu qu'on éteint dans une âme qui bout, Le repos de l'esprit dans les régions saintes, Et l'emprisonnement, dans les froides enceintes, De ce corps de péché que l'on traîne partout!

La paix, c'est l'existence au milieu des prairies, Parmi les gais oiseaux, sous les branches fleuries, Ou dans les blés dorés, au bord du ruisseau bleu; La paix, c'est la famille où le ciel fait descendre Des anges espérés; c'est l'âtre dont la cendre Couvre, pour les jours froids, un doux rayon de feu.

La paix, dit le soldat, c'est, après la victoire, La croix sur la poitrine et le nom dans l'histoire; C'est de reculer loin les bornes d'un état,

De pousser une armée, ainsi qu'une avalanche, Sur des peuples surpris. C'est aussi la revanche, Dit le vaincu d'un jour au cruel potentat.

La paix, c'est la louange avec son ambroisie; C'est l'éloquence ardente, ou c'est la poésie Qui déroulent leurs flots comme un océan d'or; C'est le soupir du luth ou l'hosanna du cuivre; Le vol des sons divins que l'âme voudrait suivre Jusques aux pieds de Dieu, dans un dernier essor.

«La paix soit avec vous!» O Christ né de la Vierge?

Ce vœu n'a pas sauvé le monde que submerge,

Sous tes regards mourants, un flot d'iniquités!

L'homme n'a pas compris ta suave parole.

As-tu donc caché trop la divine auréole

Qui couronnait ton front quand tu nous as quittés ?

Les siècles sont à toi, l'humanité commence, Vais- je comme un impie, en un jour de démence, Demander les secrets que garde ta bonté ? La paix viendra. Ceux-là la trouveront sans doute, Dont le cœur fort et pur est comme une redoute, Et dont l'esprit est plein de bonne volonté.

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Car la paix, ce n'est point le repos dans la gloire, La coupe des plaisirs où l'on veut toujours boire, L'ivresse de la force ou de l'austérité; Ce n'est ni l'oraison dans l'église bénie, Ni les secrets de Dieu surpris par le génie, Ni ces biens à la fois, mais c'est la charité.

Adieu à Tan qui fuit

Bel an qui fuis, adieu! Naguère avec ivresse J'acclamais ton retour, j'écoutais ta promesse. De l'aigle ou du Simoun ta course a la vitesse.

Une fleur s'est fanée, et notre froide main La laisse, hélas! tomber sur le bord du chemin Que d'autres, à leur tour, vont parcourir demain.

Le monde est-il meilleur et l'amitié, plus forte ? A l'homme malheureux que la misère escorte, Le riche avec plaisir ouvre-t-il donc sa porte ?

La bouche de l'envie est-elle sans venin ? Le traître rougit-il de son lâche dessein ? La paix est-elle acquise à tout le genre humain ?

Des princes s'écriaient dans leur orgueil stupide: Nous régnerons sans Dieu. Notre bras intrépide Peut défendre nos droits contre un sujet cupide.

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