RAYON LOINTAIN
Et les flots verts, bercés par une fraîche haleine, Ressemblaient aux andains alignés dans la plaine. Le long des chemins gris, sous les effluves chauds, On voyait rayonner les toits peints à la chaux. On avait entendu, comme un bruit de cymbales, Le fer des travailleurs et le cri des cigales; Et, plus haut que ces bruits dans les airs dispersés, Avaient chanté les cœurs d'espérances bercés.
Sur les pas des faucheurs toute la matinée,
Les faneuses, riant, la joue illuminée,
Avaient fané le foin. A l'heure du repos
On avait, sous les pins, bu le lait. Les troupeaux,
Dans l'autre champ couchés, ruminaient d'un air lâche.
La faux bientôt encor avait repris sa tâche,
Et, jusque vers le soir, fait glisser des lueurs
Parmi l'ombre du sol, sur les pas des faucheurs.
Le soir était venu. Les pesantes voitures, Traversant les fossés, effleurant les clôtures, S'en allaient au fenil porter le nouveau foin. On entendait chanter les paysans au loin. Un rustique parfum restait sur leur passage. ^ Les faneuses rentraient. Chacune à son corsage \
Avait mis une fleur, en quittant le pré nu. Une étoile brilla. Le soir était venu.
Mon cœur se réveillait. Seul, assis à la porte, J'écoutais ces rumeurs que la nuit nous apporte, Quand, tout près, sur la route, il s'élève une voix Qui me fait tressaillir. Je regarde, et je vois Dans un nid de foin mûr, sur le char qui m'effleure, Une enfant du village... Oh! c'est loin! Et je pleure Au divin souvenir du chant qu'elle effeuillait. Trop vite elle passa!... Mon cœur se réveillait.
Laf
enaison
O les vives chansons qui montent des prairies!
L'exquise senteur du foin mûr! — - O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
Qui flottent sous un ciel d'azur!
Sur la forêt lointaine, Sur la vive fontaine, Glissent des rayons d'or, Et vers la grève humide L'alouette timide Prend un joyeux essor.
Avec sa faux tranchante, Pendant que l'oiseau chante Dans le buisson fleuri, Le paysan agile Retourne au pré fertile Où le trèfle a mûri.
Et le foin plein d'arôme Sur le sol qu'il embaume Se couche frémissant, Comme sur le rivage Le frêle jonc sauvage, Sous le flot incessant.
O les vives chansons qui montent des prairies!
L'exquise senteur du foin mûr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies Qui flottent sous un ciel d'azur!
Dans la forêt vermeille Cependant se réveille L'harmonieux pinson, Et prenant sa volée, Sur la route voilée Il sème sa chanson.
Et la fraîche rosée
Qui s'était déposée
Sur le rameau mouvant,
Du verdoyant feuillage
S'échappe, à son passage,
Comme au souffle du vent.
Et l'on dirait que l'aile De l'humble philomèle, Dans ses doux battements, Fait pleuvoir sur les herbes Les scintillantes gerbes De mille diamants.
O les vives chansons qui montent des prairies!
L'exquise senteur du foin mûr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
Qui flottent sous un ciel d'azur!
La jeune paysanne Qui s'avance et ricane, Tient dans sa brune main Une fourche de saule, Et sur sa ronde épaule Un vase d'eau tout plein.
La coquette églantine Semble moins purpurine Que n'est sa joue alors; Un corsage de toile Avec chasteté voile Les grâces de son corps.
On dirait qu'elle rêve Lorsque sa main soulève Des trèfles empourprés, Et, qu'à chaque secousse, Une odeur neuve et douce S'exhale des verts prés.
O les vives chansons qui montent des prairies!
L'exquise senteur du foin mûr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies,
Qui flottent sous un ciel d'azur!
J'entends, par intervalle,
Comme un bruit de cymbale
Qui retentit pressé;
Pour affiler sa lame
Que le silex entame
Un faucheur s'est dressé.
Il a pris toute humide, Dans le vase limpide, La pierre au rude grain, Et d'une main précise Sur l'acier qu'il aiguise La promène grand train.
En se contant fleurettes, Les gars et les fillettes Munis de leurs râteaux, Amassent, desséchée, L'herbe d'hier couchée Par la mordante faux.
O les vives chansons qui montent des prairies!
L'exquise senteur du foin mûr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
Qui flottent sous un ciel d'azur!
Satisfait de l'ouvrage Qu'il fait avec courage Depuis que l'aube a lui, Le faucheur sur la plaine De temps en temps promène Ses yeux autour de lui.
Sur sa faux il s'appuie, Et de sa main essuie Son front tout ruisselant, l Car une brise chaude Sur le pré d'émeraude Se lève d'un vol lent.
Et, le long des clôtures, Les pesantes voitures Que traînent les bœufs roux Amènent, à la grange, Le foin mûr qui s'effrange Aux épines du houx.
O les vives chansons qui montent des prairies!
L'exquise senteur du foin mûr! O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
Qui flottent sous un ciel d'azur!
La vive sauterelle Sur la tige nouvelle Découpe son profil, La libellule rase De son aile de gaze Les aigrettes du mil;
Et, d'une ardeur égale, Le grillon, la cigale Jettent des cris joyeux; Elle, dans la lumière, Le grillon, sous la pierre Qui le dérobe aux yeux.
Ainsi l'humble chaumière Et la maison princière Ont des chants de bonheur; Et que nul ne s'étonne, Car c'est une œuvre bonne Que l'œuvre du Seigneur.
O les vives chansons qui montent des prairies!
L'exquise senteur du foin mûr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
Qui flottent sous un ciel d'azur!
Les "brayeurs"
Allons à la corvée! Allons, bande joyeuse, Car le temps est venu de broyer le lin mûr! On nous attend là-bas où la côte se creuse, Comme une fraîche alcôve, à deux pas du flot pur. Nous sommes vigoureux et nos mains sont brunies. Nous aimons le soleil, nous aimons les hivers. Pour nous enfants des champs les saisons sont bénies: Nous aimons leurs travaux et leurs plaisirs divers.
Au-dessus des sapins s'élève la fumée, Veillez au lin qui sèche, oh! veillez bien, chauffeurs! Dans plus d'un œil d'azur la flamme est allumée! r Veillez au lin qui sèche, et veillez à vos cœurs.
ft Frappons fort, jeunes gens, frappons tous en cadence ! De ces vallons connus éveillons les échos. Travaillons tout le jour avec zèle et prudence; Plus rude est le labeur, plus doux est le repos.
les "brayeurs" 35
Frappons, frappons gaîment; sous l'active mâchoire Le lin va se changer en un panache d'or. Quand le devoir est fait nous avons la victoire, Et l'esprit retrempé prend un nouvel essor.
Au-dessus des sapins s'élève la fumée, Veillez au lin qui sèche, oh! veillez bien, chauffeurs! Dans plus d'un œil d'azur la flamme est allumée, Veillez au lin qui sèche, et veillez à vos cœurs!
Autour de nous, partout, voltigent les aigrettes;
On dirait de la neige à travers les rameaux.
Nous rions, nous chantons, dans les fauves retraites
Où souvent chantent seuls les gais petits oiseaux.
Nous luttons de vitesse, et la filasse blonde,
La filasse en cordons se tresse tout le jour,
Mais nous tressons nos mains pour danser une ronde
Sous les yeux des parents, le soir, à notre tour.
Au-dessus des sapins s'élève la fumée, Veillez au lin qui sèche, oh! veillez bien, chauffeurs! Dans plus d'un œil d'azur la flamme est allumée, Veillez au lin qui sèche, et veillez à vos cœurs.
Chez nous
A ux colons français
Quand nos pères quittaient leurs antiques domaines, Pour chercher le bonheur sur des rives lointaines,
Ils semblaient perdus. Cependant Ce ne fut pas alors une folle équipée. Ils conquirent bientôt, par la croix et l'épée,
Leur part du sol de l'Occident.
Nous avons conservé, malgré des jours néfastes, Leurs foyers et leurs noms. Nous taillons des champs
Où le soleil dore les blés. [vastes
Le vin ne verse pas ses rubis en cascades, Mais la fontaine dort sous de fraîches arcades,
Et nos vœux sont vite comblés.