PERSONNAGES
MPvîmcs Second- Weber de la Comédie Française. Calixte Guintini » ))
Yvonne Ducos » »
. MM. SiLVAiN de la Comédie Française. Roger Gaillard » » ,
Henri Rollan » »
Le Chef.
Le Second Chef.
Un Soldat.
Le Peuple des Campagnes.
Le Mouvement de l'Armée.
La Voix de l'Ombre
La Voix d'un Soldat.
La Voix de la Douleur Humaine.
La Voix du Ciel.
La Voix des Régiments.
En IÇ141916,
Musique de Lucien-Marie AUBE — Mise en scène de A. DUREC.
Pour les représentations et la location du matériel s'adresser à V Edition du Théâtre des Alliés, $$, rue de Châteauduti, Paris.
Droits réservés pour tous pays.
La maison devant la plaine provençale. Uapres-midî.
LA FIANCÉE (accourant frémissanie)
Ma mère, les tocsins battent sur les villages. Dans le ciel embrasé la pourpre des nuages. De ses flèches de sang, perce l'immensité. Le soleil, sur la plaine, a ses flancs écartés; Les puits épouvantés disjoignent les margelles ; Le vent, coursier d'airain, courbe l'arc de ses ailes, Il tord, avec des cris, les cyprès du chemin. Ma mère, à Thorizon le spectre de Caïn Aiguise les poignards des luttes fraternelles. J'ai peur... Qu'arrive-t-il ?
LA MÈRE
Les heures immortelles Ont donc sonné, ma fille, aux lourds beffrois du temps?
LA FIANCÉE (dans une exaltation croissante)
Les longs fleuves charrient des pierres, les étangs Sont desséchés, !a mer dévaste ses rivages, Le bonheur dont mes ans possédaient l'héritage N'est plus, devant mes yeux, qu'une rose en lambeaux. J'ai peur... consolez-moi... Ma mère, les troupeaux S'enfuient, les moissonneurs désertent les campagnes, De hautes croix prennent la place des montagnes Et sur des goufires noirs se penchent nos lauriers.
LA MÈRE
N'ai-je vécu, Seigneur, que pour voir la pitié Déposer sur mon cœur vos couronnes d'épines ?
LA FIANCÉE
Les femmes, les époux, vers les gares cheminent; Les chevaux dételés dans les hangars profonds Rentrent seuls. Devant Dieu la vigne se confond Avec l'ortie Un feu secret consume l'aire. Qu'arrive-t-il ?... Pourquoi vous taisez-vous, ma mère ? Je n'ai jamais glané tant d'ombre autour de moi ! Les morts et les vivants ont une même voix, Les sorcières du vai dansent parmi les seigles ! Ma mère, dans le vent, j'entends rouler des aigles.
Ils font un bruit de meule écrasant des cailloux. J'ai peur... Qu'arrive-t-il ?..
LA MÈRE (prophétique)
Le malheur est sur nous.
Déjà je l'entendais qui s'avançait, farouche, Depuis des mois^; un lourd bandeau couvrait sa bouche ; Ses mots ne m'arrivaient que lointains et confus. Je n'ai pas voulu croire et, ce matin, j'ai cru Car dans le firmament ont plané les nouvelles. Maintenant, dans l'éclat des immenses querelles, 11 nous faut préparer l'urne pour les tombeaux.
LA FIANCÉE Que dites-vous ?
LA MÈRE
Le glaive juste du héros Sort de sa gaine et resplendit dans la lumière.
LA FIANCÉE Que dites-vous ?
l6 LES ÉPIS ROUGES
LA MÈRE
Nos forts sont menacés. La terre Tressaille. Sur les tours germaines les hiboux Ont annoncé la guerre et la France est debout !
(On entend au loin un grand tumulte. Les voix pressées se rapprochent. Le Chant du Départ retentit puis se disperse. La Mère et la Fiancée, serrées l'une contre l'autre, écoutent anxieuses.
LA FIANCÉE (à la mère)
Celui que vous m'avez promis,
Le fils, mon fiancé, doit-il partir aussi ?
Que mon amour est grand dans mon cœur si petit !
LA MÈRE On donne tout à la patrie.
LA FIANCÉE
Pour lui porter bonheur, ma mère, Que faut-il dire ?
LA MÈRE Des prières.
PREMIER ACTE — LE DÉPART l^
LA FIANCÉE
Apprenez-moi donc à prier
Pour votre fils, mon beau guerrier !
Je veux que ma ferveur lui soit un bouclier.
LA MÈRE
Ce soir, nous joindrons ensemble Les mains.
LA FIANCÉE
Ce soir ?
LA MÈRE
Ce soir quand il sera parti. Je ne veux pas qu'il sache que je tremble.
LA FIANCÉE
L'accompagnerons-nous ?
LA MÈRE
Notre cœur lui suffit.
l8 LES EPIS ROUGES
LA FIANCÉE
Je sais un grand coteau qui domine la plaine, Je le regarderai dépasser le coteau.
O, ma mère, comment portez-vous votre peine ? O, ma mère, comment cachez-vous vos sanglots?
LA MÈRE
Je me pare de confiance,
Le courage est \êtu d'acier...
Nous prierons quand nous serons seules.
(les voix reprennent au loin)
LA FIANCÉE
Mon enfance Etait un clair bouquet de rose et d'amandier ! La gloire prend mes fleurs pour panser ses blessures.
LA MÈRE
Jeune fille, toujours le vent dans la mâture Déchirera la voile blanche du printemps. ^
LA FIANCÉE Mais C2 chant qui s'élève et ce chœur que j'entends ?
LA MÈRE
Le vaisseau sur la mer invoque le rivage.
LA FIANCÉE
Ma mère, j'ai peur de l'orage ; Eloignez-le de moi !
LA MÈRE Nous prierons quand nous serons seules.
(les yeux tournés vers la pladne)
Paysage, Je ne reconnais plus votre manteau de roi ! Vous êtes une belle image Dont les couleurs sont d'autrefois,
(les voix se rapprochent)
LA FIANCÉE
Ma mère, entendez sur la route, Le peuple qui descend !
Les drapeaux lui font une voûte.
Quel tumulte d'amour !
LA MÈRE (bas) Quelle moisson d'enfants
LA FIANCÉE
Ma mère, les hommes s'enlacent Sous des couronnes de lauriers !
Ils jettent leur cœur dans l'espace !
LA MÈRE
Us donnent leur corps au charnier.
Ils s'avancent !
LA FIANCÉE
LA MÈRE
C'est pour le prendre.
LA FIANCÉE
Mon fiancé va partir !
Ils s'avancent,..
LA MÈRE
Quelle cendre
Sur l'autel de l'avenir !
LA FIANCÉE Ma mère, ils sont pressés sur le seuil de la porte !
LA MÈRE Seigneur, gardez-nous juste et conservez-moi forte !
(Les hommes, les femmes, les enfants des campagnes accourent. Ils chantent. Ils agitent des branches et des drapeaux. Le Berger les précède. Dans un élan il vient s'agenouiller aux pieds de la mère).
LA MÈRE (debout devant le peuple)
Je vous donne celui dont la bouche a goûté,
Saintement, le lait pur de ma fécondité.
De mes bras dépouillés vos rangs prennent la place.
Serrez-le dans vos rangs ! Qu'il ait chaud sur l'espace
De votre cœur multiple et si pareil au mien !
Je vous donne celui que toujours je contiens.
Car du vin dispersé l'âme reste à l'amphore.
Il est un des gardiens du pays que j'honore.
Elevé par mes soins il est digne de vous î Je vous donne celui dont mes frêles genoux Ont porté l'allégresse et bercé l'innocence. II est pâtre dans les Alpilles. Son enfance S'est écoulée entre les astres et les pins. Il est jeune, il est fier, il est mon fils. Ses mains Ayant tenu l'épieu sauront brandir le glaive, Je vous donne celui dont mes ans qui s'achèvent Gardent, jalousement, la tendresse et l'orgueil.
(au Berger)
Mon fils, quand le soleil aura franchi le seuil De la maison qui fut le temple de tes pères, Ma haine sera forte et ma douleur altière, Je sais ce que ton sang peut offrir aux combats.
(en invocation)
O Méditerranée, à celui qui s'en va Vers les plaines de l'Est et les rives de Meuse Rends la foi vigilante et la vaillance heureuse ! Comme il a su te plaire il saura t'honorer.
(au peuple)
Maintenant, dans vos rangs, vous pouvez le serrer!
LE BERGER
Ma mère, quand, le soir, je comptais les étoiles Qui scintillaient sur mon troupeau,
Quand l'horizon restait peuplé des hautes voiles Dont la mer a fait ses rideaux,
Que je pensai? à vous et que ma solitude
Vous auréolait de ferveur !
Avant que de quitter cette béatitude
Apaisez- moi sur votre cœur.
Je laisse pour le camp la limpide montagne
Et, pour les armes, le bâton.
Faut-ii que la patrie, ô ma sainte campagne,
Soit belle pour tant d'abandon !
Ma mère, le rouet, qui sous vos mains treissaille,
M'animera de ses échos.
Je le verrai tourner au-dessus des batailles ;
Le glaive suivra le fuseau.
Si des gouttes de sang viennent tâcher la laine,
Il faudra, ma mère, prier Et, vous agenouillant dans mon ombre lointaine,
Faire une croix avec des branches d'olivier.
LA MERE
Dieu te garde !
(prenant la Fiancée par la main et la
conduisant vers le Berger).
Voici la fiancée promise.
Devant tous, aujourd'hui, vous pouvez vous aimer ! Amants, la France est votre église !
LA FIANCÉE Quelle clarté soudain m'enlise I
LE BERGER
Quelle flamme vient m'animer !
LA FIANCÉE
Mon fiancé, dans la fontaine J'ai vu couler toute ma peine Et maintenant l'onde est sereine.
Les oiseaux noirs se sont enfuis Qui rôdaient autour du vieux puits Vers lequel nous allions la nuit.
Un coin d'azur a percé l'ombre Et j'ai des étoiles sans nombre Sur mon cœur, cette rose sombre.
Mon fiancé, mon fiancé, Que nos désirs et nos pensées Ne soient jamais désenlacés
(L'Ancien paraît entouré des jeunes filles qui portent les attributs du mariage et les présents).
LA MÈRE
F^' Ancien porte l'anneau sacré des épousailles ;
Les soeurs, dans leurs bras nus, serrent les beaux présents.
LE BERGER
Dans cette aurore des batailles La paix nous sourit en tremblent.
Voyez les agneaux qui tressaillent Au creux des corbeilles de paille !
LA FIANCÉE Que de fruits ! Que de voiles blancs !
LA MERE
L'Ancien porte l'anneau sacré des épousailles.
Mes enfants, agenouillez-vous.
l'ancien
Au nom des dieux penchés sar nous,
Au nom des morts et de la terre maternelle,
Au nom des jours enfuis et des saisons nouvelles,
Au nom des arbres et des fruits,
Au nom des grands troupeaux que le soleil conduit,
Au nom des épis mûrs et des vignes en fête.
Au nom des pâtres, ces prophètes,
Qui lisent les destins dans les astres, au nom
Du vin, de l'olivier, de l'huile, des moissons.
De la meule tournant à l'ombre de la grange,
Au nom de ce pays, au nom de la vendange,
Je vous bénis ! soyez époux.
la fiancée
L'anneau du sacre est à mon doigt ; Il est la chaîne et la couronne.
LE BERGER
Ma bien-aimée, la gloire sonne Dans Tàmour répandu sur moi.
LA MERE
Au nom de ma ferveur et de votre jeunesse, Au nom des grands berceaux
Désertés mais toujours emplis de ma. tendresse Et qui dorment sous leurs rideaux,
Au nom des lits du soir et des lourdes armoires, Du sarment, de l'amphore, au nom
Du pain, du sel, de l'eau, de ce qui fait la gloire De l'hôtesse et de la maison,
Au nom de la Noël et des veilles pascales, Au nom des feux de la Saint-Jean,
Au nom du tambourin dans la nuit provençale. Au nom de Mistral qui fut grand,
Je vous bénis ! soyez époux.
LA FIANCÉE
Mère, ma mère,
L'anneau du sacre est à mon doigt.
Le voyez-vous dans la lumière ?
Il est le chêne, il est le lierre,
Il est l'espérance et la foi.
LE BERGER
Au nom de mon épouse et des Saintes Maries, Au nom de mes taureaux, au nom de ma patrie, Je combattrai, je combattrai !
LA MERE
Tout le ciel est une fournaise, Tout l'univers est empourpré.
Peuple, chante La Marseillaise !
LE BERGER Je combattrai ! je combattrai !
{La M'irscillaise retentit. Les hommes et les femmes de la campagne sortent en chantant),
LA MÈRE (^^r îe seuil de la porte)
L'épervier affamé s'élève de son aire
Et traverse le Rhin.
Entre les cris du ciel et le sang de la terre
Il cherche son butin.
D'un vol qui se souvient de son dernier carnage
L'horizon est troublé.
L'épervier affamé convoite nos villages
Et jalouse nos blés.
Déjà son aile en feu jette la cendre et l'ombre
Sur nos purs oliviers.
Déjà son appétit et sa fureur dénombrent
L'espace du charnier.
L'épervier tourne. C'est la guerre.
Du Rhin descendent les hiboux.
(les mains étendues sur le Berger et la^Fiancée)
Je vous bénis, je suis la mère.
Je vous bénis ! Soyez époux !
(Elle sort. Les chants sont au loin un murmure confus),
LE BERGER
Venez, ma bien-aimée, que les dernières heures
Ne soient autour de nous, dans la sainte demeure,
Qu'une va?te auréole et qu'un chant nuptial.
Venez, ma bien-aimée, le parfum virginal
De votre royauté me consume et me couvre.
Je suis du blé qui lève et vous du ciel qui s'ouvre !
Vous êtes, sur mon cœur, une aube qui déploie
Ses colliers, son azur et ses cheveux de soie.
Puisqu'on ne peut quitter ce qui ne se sépare.
Je grefferai l'amour sur la haine barbare
Et vous serez ainsi présente à mes combats.
Que vos }'eux nouent mes yeux ! Que vos bras nouent mes bras !
Ma bien-aimée, ma bien-aimée, je vous emporte...
LA FIANCÉE Je suis votre cuirasse et je suis votre escorte.
LE BERGER
Que nous sommes unis ! Que vous me protégez ! Ma flamme ! Ma raison !
LA Fiancée Mon maître ! mon berger !
LE BERGER
Ma bien-aimée, ma bien-aimée, l'Europe tremble.
LA FIANCÉE Vénus tend ses épis à Mars qui les rassemble.
LE BERGER
Sur le monde en courroux quelle fraternité !
LA FIANCÉE
Mon gardien, mon époux, mon guerrier, ma victoire, Vous qui ferez entrer dans ma maison la gloire, Je vous jure fidélité.
LE BERGER
Venez ma bien-aimée...
Je SUIS votre tribu...
LA FIANCÉE (sur le cœur du Berger) Au chef je m'abandonne.
LE BERGER
Vous êtes ma couronne.
O fervent témoignage !
LA FIANCÉE O solennel émoi î
LE BERGER
C'est la France, par vous, que je serre sur moi !
(Les voix lointaines se rapprochent).
LA FIANCÉE (après un grand silence)
Ils reviennent... c'est pour le prendre... Mon espoir brise ses rameaux...
(se serrant plus étroitement dans les bras du Berger).
O gardez-moi pour vous défendre !
LA MÈRE (au seuil de la porte)
Mon fils, désenlace l'ormeaa ; C'est l'heure sainte !
LA FIANCÉE (éperdue au Berger) Je VOUS jure
Fidélité.
LA MÈRE
C'est l'heure sainte !
LA FIANCÉE
A votre armure Mon âme noue sa liberté.
LA MÈRE C'est l'heure sainte !
LE BERGER
On m'appelle !
LA FIANCÉE
Je suis l'épouse nouvelle Gardez-moi contre vos ailes !
LA MÈRE
Au combat ! Au combat !
LE BERGER
Peuple je suis à vous !
Adieu ma servante, ma treille, Adieu, ma ruche, mon abeille, Adieu, ma rose, ma corbeille, Adieu, je combattrai pour nous...
(Il s'élance au dehors. La Mère et la Fiancée le regardent
rejoindre le peuple qui chante.
La Kiancée revient à l'avant-scène et éclate en sanglots. La
Mère gravement descend vers elle. Les voix se sont tues).
LA FIANCÉE
Celui que vous m'avez promis,
Votre fils, mon époux, doit-il mourir aussi ?
LA MÈRE On donne tout à la patrie.