GUÉRI LE 15 AOUT
LE MIRACLE DE l'ASSOMPTIOX 107
Le paralytique guéri était saintement avide de tout ce qui touchait à Notre Dame de Lourdes, de tout ce qui se rapportait au mémorable événement dont le souvenir allait désormais remplir sa vie entière. Comme tout le monde, il cueillit çà et là quelques-unes des plantes qui avoisinent le lieu béni, poussant naturellement, ou semées jadis parle curé Peyramale sur le bord des lacets et les rives du Gave....
Avouerons-nous toutes choses? Bien que les administrateurs de l'Œuvre eussent fait écrire en gros caractères devant la Grotte : « Il est défendu de rien emporter >>, il advint, nous a-t-on raconté, que par une froide et ténébreuse nuit de décembre les deux frères parvinrent à détacher (sans doute sous les auspices du Bon Larron) quelques fragments des Roches Massabielle
Ils repartirent pour Digoine.
Nous pourrions terminer ici le récit de ce long épisode. Toutefois, nous nous tromperions fort sur le sentiment de ceux qui nous lisent, s'ils n'éprouvaient pas le besoin de savoir ce que le prêtre guéri a fait de sa vie ressuscitée, et aussi ce que sont devenus quelques-uns des personnages que nous avons rencontrés dans le cours de cette histoire et que nous avons appris à aimer.
Au milieu de ses joies et de ses émotions, le cœur de l'abbé de Musy avait gardé vif et tendre le souvenir du compagnon d'infirmité qu'il avait rencontré à la Crypte, du bon et innocent petit Pierre... . Dès son retour à Digoine, il avait écrit au père pour s'informer de Tangélique enfant. L'état du jeune malade était toujours le même. Il souffrait
cruellement. Plusieurs mois s'étant cependant écoulés depuis^ ce moment, l'abbé de Musy, inquiet, écrivit encore. La réponse du père fut celle-ci :
« Siros, le 28 janvier 1874.
« Monsieur l'Abbé, vous demandez des nouvelles de mon cher enfant.... Il n'est plus de ce monde. Il a rendu son âme à Dieu, et est allé au ciel, le 21 octobre, après avoir reçu les derniers sacrements. Avant de mourir, il me dit de nous souvenir de lui, et que lui à son tour ne nous oublierait point.
« Depuis notre retour de Lourdes, sa vie a été un vrai martyre. Quelque temps avant sa mort, il fut pris par une enflure qui peu à peu envahit tout son corps, grossissant les jambes et la poitrine. — « Papa, me dit-il, je ne puis plus « respirer. » Toutes les personnes qui étaient là me dirent : « Il va finir». Je répondis que non. Et l'idée me vint de prendre de l'eau de Notre Dame de Lourdes et de frotter son pauvre corps avec une éponge. Et à mesure que l'eau miraculeuse mouillait la peau, l'enflure disparaissait, et le corps et les membres reprenaient leurs proportions naturelles. Puis le mal l'envahissait de nouveau. Pendant trois fois, nous avons fait la même chose. Trois fois l'enflure a disparu immédiatement par l'eau de Lourdes, et trois fois elle est revenue ensuite. Et c'est ainsi que Dieu nous a fait connaître sa volonté. En nous montrant qu'il entendait notre prière, et qu'il pouvait le guérir, il nous a fait voir clairement que s'il ne le faisait point, c'est qu'il réservait à notre enfant une autre vie meilleure. Et c'est pourquoi, monsieur l'Abbé, je viens de vous dire qu'il est allé au ciel. Dieu l'a voulu ainsi : Dieu soit loué !
« Pierre Rochon. »
Durant le cours de ces pages, nous avons fait pénétrer nos lecteurs dans la pensée et dans l'existence intime d'une
îioble famille chrétienne, portant un des plus aristocratiques noms de Bourgogne. Et voici que nous rencontrons, dans l'échoppe d'un cordonnier de village, des sentiments qui ne le cèdent en rien en sublimité à ceux de la patricienne maison : tant la Religion, se jouant des différences ou des dissonances d'ici-bas, élève au même diapason les âmes de l'illettré et du savant, du misérable et du grand seigneur, tant elle les fait vibrer à la même tonalité et harmonise leurs accents dans le plus magnifique unisson. Les Mages et les Bergers chantent un même Hosanna !
Bien que Mme de Musy eût été frappée d'un coup irrémédiable par la joie du Miracle, il plut à Dieu de la laisser encore quelque temps sur la terre pour qu'elle eût, dès icibas, la consolation de voir l'aurore de l'apostolat de son fils, -et pour que, comme aux jours lointains où il s'éveillait à la vie, elle pût en sa vieillesse se réjouir également aux premiers pas de sa naissance nouvelle.
De toutes parts, dans le diocèse, on appelait l'abbé de Musy pour qu'il racontât lui-même devant le peuple chrétien rétonnante histoire de sa guérison.
A Paris on voulut l'entendre.
11 parla à Notre-Dame- des- Victoires.. . L'exposé de cet événement merveilleux, la minutieuse analyse des circonstances qui l'avaient préparé et entouré, rendaient manifeste l'acte de la main divine ; et partout cette parole émue, témoignant de ce qui s'était accompli, pénétrait l'âme des auditeurs, et les faisait entrer dans la route du ciel. La nature humaine est plus accessible aux faits palpables qu'aux idées spéculatives, à un simple récit vivant et vrai qu'à une savante dissertation. De là ces résultats extraordinaires.
L'abbé Antoine prêchait aussi en diverses églises, avec semblables fruits d'édification, la gloire de Notre Dame de Lourdes et la guérison de M. de Mnsy
Depuis de longues années, cependant, Mme de Mus}' avait pour confesseur un très vénérable prêtre, homme d'ardente piété et de rare savoir, M. l'abbé Genty, aumônier des Carmélites d'Autun. C'était pour elle une longue et douce habitude de lui ouvrir tout son cœur et de lui demander fréquemment, au saint Tribunal, le secours de ses avis pour l'incessant labeur auquel elle avait si vaillamment travaillé dès sa tendre jeunesse : celui de se rendre de plus en plus digne du ciel.
Or, M. Genty , ayant été appelé par son évêque, Mgr Perraud, aux fonctions de vicaire général du diocèse, Mme de Musy^ malade et dans l'impuissance de sortir de Digoine, avait scrupule de déranger, pour l'appeler à son chevet, ce bon et excellent prêtre, accablé d'occupations multiples. De sorte que, discrète en cela comme en toutes choses, elle se privait souvent des entretiens et des consolations dont sa sainte âme éprouvait le besoin.
Un jour elle lui écrivit pour solliciter une visite et l'envoya chercher en voiture.
Lorsqu'il fut introduit dans sa chambre, l'abbé de Musy s'y trouvait.
— Mon Père, dit-elle, j'ai voulu vous consulter une dernière fois sur une nouvelle phase de ma vie de chrétienne, sur un acte important dont j'ai conçu le dessein.
L'abbé de Musy fit le mouvement de se retirer. Elle l'arrêta d'un mot :
— Tu peux rester, tu dois rester.
Sa physionomie grave et solennelle faisait pressentir de sa part raccomplissement de quelque résolution d'un ordre exceptionnel.
— Mon Père, continua-t-elle, en vous-même et devant Dieu, persistez-vous à croire et à décider que je puisse, en tant que pénitente, avoir confiance en mon fils, l'abbé Victor de Musy, et le choisir désormais pour mon confesseur et mon directeur ?
— Oui, répondit le prêtre ; et je remets dès ce moment à ce fils la conscience de sa mère .
Mme de Musy regarda alors avec une indicible expression l'enfant qu'elle avait mis au monde et donné à Dieu. 11 était tombé à genoux et sanglotait.
— Mon fils, dit-elle, à partir de cette heure, tu seras mon confesseur : et c'est avec toi que je traiterai des affaires de mon âme et de mon éternité. Je serai ton enfant spirituelle et je t'obéirai comme à mon Père.
Quelques saisons se passèrent ainsi, d'une douceur incomparable. La maladie de Mme de Musy restait stationnaire, et on éloignait la crainte de toute fatale isssue. Prêchant, dans le diocèse et hors du diocèse, l'évangile de sa guérison, l'abbé de Musy poursuivait ses courses apostoliques. Puis il rentrait au vieux château de Digoine. Sa mère, à chaque retour de ces prédications, se réjouissait des belles gerbes de conversions qu'il avait à présenter au Seigneur : ses missions étaient des moissons.... Et les jours s'écoulaient rapides comme s'écoulent rapides les jours heureux.
Le bonheur cependant n'est ici-bas qu'une halte. Là-haut seulement il sera une permanente demeure. A peine le voya-
geur a-t-il repris des forces et s'est-il reposé un instant dans les joies d'une félicité passagère, qu'il entend sonner l'heure ■du travail et des peines, peines et travail qu'il faut bénir, puisque ce sont là les échelons successifs de notre graduelle ascension vers notre Père céleste, qui nous dirige mystérieusement par les voies cachées de sa Providence et qui nous attend au bout du chemin.
Il était à prévoir que, dans la pénurie de prêtres dont le diocèse d'Autun était affligé, l'Évêque pourrait avoir besoin de confier à M. l'abbé de Musy un poste fixe et régulier. Arrêtant parfois mélancoliquement sa pensée sur cette hypothèse, la Mère rêvait alors pour lui les fonctions d'aumônier de couvent, fonctions qui laissent quelque loisir et qui iîonvenaient à la haute spiritualité de son fils, à son penchant pour la retraite, à son amour de l'étude.
Emprisonné pendant tant d'années dans la maladie et l'infirmité, comme dans une cellule claustrale, qui l'avait «éparé du monde, accoutumé par suite et comme voué à la vie contemplative, l'abbé de Musy eût été effrayé de se voir jeté dans la militante existence du ministère paroissial. Le temps n'est plus où le pasteur du troupeau, tranquillement assis à l'ombre de la Croix et méditant les pages du Bréviaire, pouvait garder en paix, et presque sans effort, ses ouailles soumises. Hélas î les brebis fidèles sont rares ; les brebis égarées, innombrables ; les agneaux sont devenus des béliers ; les loups courent sus à la bergerie et au berger; l'irréligion a envahi les peuples ; les passions hostiles ont gagné les autorités, les administrations et les puissances. . .
Ce n'est pas, hâtons-nous de le dire, que les fatigues ou les dangers eussent fait reculer en quoi que ce soit le courage du bon prêtre ; mais son humilité n'ignorait point que la volonté, même la meilleure et la plus ardente, a besoin d'expérience ; et il eût considéré comme téméraire, au sortir de sa longue solitude, de se jeter présomptueusement parmi
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ces dilîîcultés pratiques, auxquelles rien dans sa vie ne l'avait directement préparé, et dont les prêtres les plus zélés ne parvenaient pas toujours à triompher. A Tépoque môme où nous porte notre récit, il n'était bruit dans tout le pays que des circonstances impérieuses qui avaient contraint le curé d'une des villes importantes du diocèse, le curé de Chagny, à renoncer à sa paroisse et à donner sa démission.
Le fait de cette démission du curé de Chagny avait beaucoup impressionné l'abbé de Musy. Bien qu'il ne se sentît menacé, pour ses débuts dans le sacerdoce actif, que d'un simple vicariat ou de la modeste cure d'un village, il s'effrayait cependant, et se disait, non sans justesse, que celui qui n'a jamais manié une rame peut tout aussi bien échouer sa barque contre le tronc d'arbre d'un petit étang que sur les récifs d'un grand lac.
Mgr Perraud, évêque d'Autun, connaissait ces dispositions, ces humbles désirs et ces vœux.
Sur la fin de septembre, le vendredi 25, M. l'abbé de Musy fut mandé à l'évèché. Il sortit très ému et presque bouleversé de son entretien avec Sa Grandeur.
Que s'était-il donc passé ? Une lettre de l'Évêque datée du surlendemain, et adressée au prêtre guéri, va nous l'apprendre.
« Évèché d'Autun, le 21 septembre 1874.
« Cher monsieur l'Abbé,
« .Je me suis acquitté, on ne peut plus consciencieusement, de la promesse que je vous ai faite vendredi. J'ai répété au Conseil, sans en rien retrancher ou affaiblir, les
objections que vous m'avez présentées ; et, bien qu'à mon corps défendant, je me suis constitué l'avocat de votre cause. Mais je l'ai perdue, et les membres du conseil épiscopal, plus aptes que moi à juger cette question, ont déclaré que M. l'abbé de Mus3% dont ils savent toute la filiale obéissance à son évêque, devait incliner la tète et plier les épaules.
« Nous comptons donc lui confier la paroisse de Chagny, et nous aurons soin de le faire seconder par un bon vicaire.
« Si je vous fais de la peine en insistant, mon cher abbé, vous voudrez bien me pardonner ; et Notre Dame de Lourdes saura bien, je l'espère, justifier le choix que nous avons fait.
« Veuillez agréer tous mes dévoués sentiments en Notre- Seigneur.
« f Adolphe-Louis, Evêque d'Autun. »
Cette lettre produisit le plus profond émoi et les impressions les plus diverses dans la patriarcale famille deDigoine.
Le père, qui avait craint peut-être qu'une aumônérie de couvent ne fût pour son fils le vestibule du cloître, n'accueillit point sans satisfaction la décision épiscopale. De même Humbert, qui voyait dans cette nomination à l'un des postes les plus diflîciles du diocèse un témoignage de haute estime pour les vertus et les capacités de son frère.
Mais bien différents étaient les sentiments qui s'agitaient dans le cœur de Mme de Musy et dans l'âme de Victor. Au premier moment, tous deux furent atterrés : le Prêtre, par la pensée de son insuffisance ; la Mère, par la perspective de la séparation. Les quatorze mois qui venaient de s'écouler avaient été pour Mme de Musy la délicieuse oasis de sa vie. Elle s'était laissée aller à se reposer pleinement dans cette béatitude anticipée, elle s'était comme endormie dans les délices presque célestes de cette idéale existence avec son fils ressuscité, devenu son Confesseur et son Père....
La Femme forte, paraît-il, se sentit iaiblir un instant. Mais ce ne fut qu'un instant, — à peine quelques heures de trouble violent et de combat intérieur, — le temps de se vaincre, fallùt-il en mourir, et de gagner une palme nouvelle.
La vaillante Chrétienne releva le courage de son fils, abattu et accablé de tristesse. Elle s'était dit à elle-même et elle lui répéta le mot qui fait les saints, les vrais héros et les martyrs : Dieu le veut !
— Oui, Victor, Dieu le veut ! Notre Dame de Lourdes ne Va. point guéri pour le repos, mais pour le labeur, non pour moi ni pour toi, mais pour ce peuple. Elle t'envoie vers lui et te donnera la force.
Ainsi parla la Mère, faisant passer dans le cœur de son fils tout ce qui était en elle-même. Elle l'avait nourri de son lait ; elle le nourrissait de son âme.
Mlle Geneviève était absente de Digoine depuis quelques jours.
Citons ici la lettre que son frère lui écrivit la semaine suivante, et qui laisse voir le fond admirable de ces natures limpides.
« Ma chère sœur, lui disait-il, j'ai encore revu Monseigneur. Il a été très bon. Je lui ai parlé de moi avec une franchise qui me donne la paix du cœur ; mais son Conseil et lui ont la pensée absolument arrêtée de me placer à Chagny.
« Cette nomination, je le vois, est l'œuvre de la sainte Vierge .* il m'est impossible d'en douter. Notre bonne Mère d'en-haut veut éprouver ma foi et mon cœur. Je suis à Elle pour faire tout ce qu'elle voudra. L'humiliation comme l'honneur, la paix ou le trouble, les peines ou la joie, je dois être prêt à tout.
« Tous attendent de moi la sainteté : — l'évêque, les paroissiens, les quinze curés de mon canton, le clergé du diocèse et les administrations civiles. Notre Dame de Lourdes
me laisse en pleine eau : Elle seule peut me faire arriver au port. Ma confiance en Elle, doit être aveugle et sans limites. Que je serais heureux, si, à force de confiance et d'abandon en Elle, je parviens à accomplir le bien qu'il faut que je fasse !
« Notre mère semble contente ; notre père est toujours très satisfait ;Humbert est touché de Festime qu'on a de moi. Et toi, que penses-tu de cette terrible affaire?
« A Chagny, paroisse de 4400 habitants, il y a une église très laide, un presbytère misérable, presque pas de jardin. Le poste est pénible, difficile.... Marie Immaculée m'a fait le très grand honneur de me placerlà, malgré mon incapacité, et peut-être pour cela.... Elle saura bien s'en tirer : je suis sous sa sainte garde. Adieu, chère sœur. »
Les formalités gouvernementales qui entourent la nomination d'un curé de canton prirent deux ou trois mois; et ce fut seulement le 17 janvier suivant qu'eut lieu l'installation de M. l'abbé de Musy dans l'église de Chagny.
Le provicaire de révêché, M. l'abbé Gardette, archiprêtre de Saint- A^incent de Châlon, venu pour VUE DE DiGoiNE l'installcr au nom de
Sa Grandeur, malade en ce moment, esquissa dans son discours le portrait du pasteur catholique, du véritable envoyé du Seigneur.
« Ce prêtre vous arrive, dit-il, avec l'auréole du Miracle. Et ce n'est pas sans dessein que Dieu fait des miracles ; ce n'est pas au profit d'une âme ordinaire, mais bien d'une âme qui l'a mérité par la sainteté de sa vie passée, et que la Providence destine à de grandes choses.... » (1).
L'abbé de Musy, gravit, à son tour, les degrés de la chaire. 11 s'agenouille, prie quelques instants, et tourne vers le peuple, qui désormais sera sa famille, son visage profondément ému.
« Tout à l'heure, dit-il, vous écoutiez une parole pieuse et savante, vous faisant le portrait du vrai prêtre, du « curé de Paroisse » selon le cœur de Dieu.... Dans toute la sincérité de mon âme, j'ai promis d'être ce prêtre-là ; je l'aï promis à Notre-Seigneur et à sa divine Mère.
« Je viens parmi vous, et me voici, dès ce moment, chargé
de vos âmes contre toute prévision naturelle Je n'avais
jamais exercé le saint ministère. Depuis vingt ans j'étais malade ; je ne pouvais me servir de mes yeux. Onze ans, j'ai été privé du bonheur de dire la sainte Messe. Cette voix
(1) Semaine religieuse du diocèse d'Autun, du 30 janvier 1875.
Eu citant textuellement ces paroles (très vraies assurément dans la circonstance particulière où elles furent prononcées), qu'il nous soit permis de ne point les approuver sans réserve, et de leur refuser le caractère d'un principe général. Le Miracle n'implique en rien la sainteté~de l'homme qui en est l'objet. Il s'accomplit parfois en faveur de certaines âmes endormies dans la tiédeur ou plongées dans le mal, et par eUes-mêmes très indignes de telles grâces. L'auteur de ce livre, guéri jadis miraculeusement n'a qu'à se regarder lui-même pour avoir la preuve que la Providence fait des miracles, non seulement pour les justes, mais aussi pour les pécheurs. Elle en fait pour les incrédules, et même pour les païens : à preuve le blasphémateur Macary, guéri subitement à Lavaur ; à preuve les Turcs de Constantinople, guéris, en si grand nombre dans ces derniers temps, au sanctuaire ériffé dans cette ville à Notre Dame de Lourdes.
que vous entendez, pendant plusieurs années, j'en avais perdu l'usage. Résigné à mon mal, je n'espérais ni demandais ma guérison. On la demandait pour moi, on m'a comme contraint de l'implorer, et Notre Dame de Lourdes a daigné me l'obtenir.
c( J'ai reçu avec joie cette insigne faveur, et chaque jour j'en remercie cette bonne Mère.... Mais c'est pour vous, mes frères, qu'elle me l'a accordée, pour vous, qui allez être et qui êtes déjà ma première et ma plus chère affection. Aussi vous donnerai-je tout ce que j'ai : mes journées et mes veilles, ma santé et mes forces, retrouvées à la Grotte de Lourdes. J'ai laissé ma famille, mes amis, un ministère de missions que j'aimais, tout cela pour vous; et je l'ai fait avec bonheur. Je ne regarderai pas en arrière, je ne regarderai pas en avant, mais seulement le sillon à creuser dans vos âmes ; et pour cette œuvre importante, je ne compte que sur Marie. Non, non ! grâces à Dieu ! je n'ai pas eu confiance en moi-même. C'est à Notre Dame de Lourdes de continuer son Miracle. C'est Elle, c'est Marie immaculée, qui sera le pasteur de cette paroisse, je veux qu'elle soit vénérée et aimée parmivous,jeveux qu'elle y soit laReine... Oui, mes chers frères, vous lui donnerez la plénitude de vos cœurs, et vous aurez pour elle un culte fiUal. Et Elle achèvera ce que, pour le salut de vos âmes, elle a commencé à Lourdes.
a Tous les jours je la prierai pour vous. — Je la prierai pour vous, vieillards blanchis par les ans, et qui approchez du Paradis, afin qu'elle prolonge et bénisse le soir de votre vie: je la prierai, afin qu'elle vous assiste à l'heure redoutable et qu'elle vous ouvre alors les portes du Ciel. Je la prierai pour vous, hommes de l'âge mûr, qui portez le poids du travail et qui avez souvent tant de difficultés et de peines à mener toutes choses dans la conduite de la vie : je la prierai afin qu'elle vous aide, vous éclaire et vous dirige. Je la prierai pour vous, jeunes gens, en proie aux tentations et
aux orages de radolescence, afin qu'elle vous prései*ve de tout mal, et qu'elle vous lasse la grâce d'employer au bien les énergies puissantes qui bouillonnent en vous. Je la prierai pour vous, jeunes filles, afin qu'elle garde de tout péril votre belle innocence et qu'elle vous embrase de l'amour du Seigneur. Je la prierai pour vous, enfants, afin qu'elle vous fasse grandir comme son divin fils Jésus, en sagesse, en âge et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. Je la prierai pour les égarés, afin qu'elle les remette dans le chemin ; pour les méchants, afin qu'elle les rende
bons ; pour les bons, afin qu'ils deviennent meilleurs Et
vous aussi, vous la prierez pour moi, afin qu'elle me donne quelque chose de son cœur, pour vous aimer de plus en plus quelque chose de sa puissance, pour vous servir de mieux en mieux.... »
Tels furent quelques-uns de ses accents apostoliques et paternels. La multitude qui se pressait dans l'église versait des larmes.
Dans l'après-midi, un employé du chemin de fer vint au Presbytère apporter quelque colis ou quelque dépèche. C'était l'un de ceux qui, un an et demi auparavant, dans la nuit du 6 août, avaient transbordé, delà voiture dans la salle d'attente, et de la salle d'attente dans le wagon, le prêtre sans mouvement et sans force, qui allait chercher, à Lourdes, le plus étonnant des prodiges. Se souvenant de tous ces détails et les rappelant aux uns et aux autres, il ne pouvait détacher son regard de ce même prêtre, miraculeusement guéri, et devenant, par une particulière disposition de la Providence, curé de cette même paroisse où, dans son pèlerinage d'espérance, il avait fait sa première halte nocturne, sa première station douloureuse.
Tous les cœurs chrétiens dans la paroisse de Chagny, et même bien des cœurs encore incroyants, étaient dans l'allé-
gresse. Cette installation de l'homme du Miracle, cette parole qui remuait les plus nobles sentiments de l'âme, étaient Tannonce du plus heureux avenir. Durant cette fête radieuse, un mot retentissait sur toutes les lèvres : le mot de l'aube sans nuage et de la confiance joyeuse : — C'est le commencement d'un beau jour !
Mais il en est de toutes choses en ce monde comme de la terre qui tourne sur son axe, perpétuellement emportée, par son mouvement mystérieux, de la clarté aux ténèbres et des ténèbres à la clarté. Tandis que ces rayons d'aurore se levaient à Chagnj', les ombres mélancoliques du couchant descendaient peu à peu sur le vieux manoir de Digoine.
Quelques jours après le départ de son fils pour la prise de possession de sa cure, Mme de Musy sentit s'aggraver soudainement lamaladie de cœur que lui avait donnée la joie du Miracle, — et dont, sans la guérir, hélas I — la période heureuse n'avait fait que suspendre le cours. De nouveaux symptômes plus alarmants se déclarèrent, et les médecins ne tardèrent point à reconnaître leur impuissance à arrêter le mal.
— Elle n'en a que pour peu de mois, dirent-ils.
La Femme forte descendit cette pente suprême, elle suivit cette avenue de la tombe, avec la sublime sérénité de sa vie habituelle.
— Sivous deviez mourir demain, demandait-on à un Saint, occupé à travailler ou écrire, que feriez-vous ?
— Je continuerais ce que je fais .
Mme de Mus}^ n'eut rien à changer et ne changea rien à l'ordonnance de ses occupations quotidiennes.
LE MIRACLE DE L'aSSOMPTION 121
Elle continua de s'entretenir avec Dieu, par la lecture, la méditation et la prière ; elle continua de gouverner sa maison ; elle continua d'accomplir ses œuvres de miséricorde ; elle continua de secourir les pauvres et les malades. La nature de son mal lui permettait d'être levée et de se tenir dans son fauteuil. Il n'y eut donc qu'une seule différence : c'est que ceux vers qui elle allait durent venir à elle. Les malheureux, conduits par Claudine, arrivaient autour de ce siège de mourante.
Quand sa fin lui apparut toute proche, elle demanda à panser encore les plaies de Jésus-Christ dans la personne d'un indigent de la contrée. De ses doigts défaillants elle plaça elle-même et assujettit la charpie et les bandages. Héroïne de la charité, elle expirait sur son champ de bataille.
De temps en temps, son fils bien-aimé retournait auprès d'elle. Quelles heures douces et amères ils passaient l'un près de l'autre !
Le 7 juillet, elle l'envoya chercher à Chagny.
— Madame désire vous voir, lui dit le domestique.
— Serait-elle plus mal ?
— Je ne sais.
M. l'abbé de Musy accourut en toute hâte.
— Mon fils, lui dit-elle, je veux régler aujourd'hui toutes mes affaires, spirituelles et temporelles.
Elle se confessa alors à l'enfant qu'elle avait confié à Notre Dame de Lourdes, si infirme et si accablé de maux, et qiie la Mère de Dieu lui avait rendu si fort. Soumettant à la sagesse et à la puissance du Prêtre toutes ses difficultés ou ses inquiétudes, elle épancha une dernière fois son âme dans la sienne avant de quitter ce monde. Et quand quelque mouvement, quelque accent de la voix, quelque signe, lui laissaient deviner les sanglots intérieurs qui étouffaient la
■poitrine de son fils, elle s'interrompait doucement : « — Allons, mon cher Victor, du courage ! » Et elle poursuivait sa confession.
— Et maintenant, reprit-elle, quand elle eut reçu l'absolution, il faut également mettre ordre à toute affaire temporelle.
Cela disant, elle tendit à Victor la clef du secrétaire pour qu'il dépouillât sous son regard, en recevant ses instructions et éclaircissements, divers papiers de famille. Sa mémoire était nette, son esprit tranquille, sa parole claire et précise, sa physionomie parfois souriante : la lumière de cette lampe brillait sans intermittence de son éclat accoutumé....
Cette paix profonde rassurait un peu l'àme filiale de l'abbé •de Musy, et, sans lui enlever sa tristesse, mêlait à ces suprêmes entretiens des dernières semaines ou des derniers
jours une souveraine douceur Malgré les médecins, il se
laissait aller à une vague espérance. Il est des réalités que le cœur se refuse à croire.
Mme de Musy lui remit, pour un pauvre infirme, le prix "d'un voyage à Lourdes :
— Il y priera pour moi ! dit-elle.
— Pour votre guérison ! ajouta le fils. Elle secoua la tête et répéta gravement :
— Il y priera pour moi !
Ayant à Chagny des malades dont la vie était doublement en danger du côté du corps et du côté de l'àme, l'abbé de Musy devait y rentrer, ce soir-là, pour être de retour le lendemain. Mais un peu avant son départ pour sa Paroisse •et comme le beau soleil de juillet descendait vers l'horizon, Mme de Musy se tourna vers lui :
— Mon fils, dit-elle, le moment est arrivé de me donner le sacrement de l'Extrême-Onction, que je veux recevoir <de tes mains.
— Eh quoi ! ma mère ! . . .
— Allons, mon enfant, encore du courage ! L'heure est Avenue.... »
11 obéit et, au milieu de la lamille en larmes, il procéda à cette cérémonie solennelle.
Mme de Musy guidait elle-même son fils, profondément troublé et contenant ses sanglots. Il oignit de l'huile sainte ces yeux maternels si souvent fixés dui^ant le cours de la vie sur l'image du Christ Jésus; ces oreilles, qui, à travers les bruits discordants de la terre, avaient écouté les harmonies du ciel et les enseignements de la sainte Église ; cette langue, aux paroles chrétiennes, qui avait répandu tant de vérités et consolé tant de douleurs ; ces pieds, qui connaissaient si bien le chemin, du pauvre et qui avaient marché dans la voie droite ; ces mains charitables, qui avaient répandu l'aumône et pansé les plaies de tant de malheureux. Il disposa à la mort celle de qui il avait reçu la vie ; il prépara à l'entrée du cercueil celle qui l'avait jadis couché ^ui-même dans le berceau. Quand tout fut terminé, elle dit à son fils :
— ■' Me voilà en règle maintenant, et toutes choses sont accomplies.... Retourne dans ta Paroisse. Il y a des âmes qui ont besoin de toi.
Mais le prêtre, bouleversé autant que sa mère était calme, la conjure de lui permettre de rester.
— Non ! dit-elle, ton devoir est à Chagny, auprès de ceux Kjui vont mourir.... Moi, je suis prête.
L'abbé de Musy, le cœur déchiré, insiste :
— De grâce, de grâce, laissez-moi auprès de vous !
— Eh quoi ! manquerais-tu de courage ? dit-elle. Dieu t'appelle là-bas î . . .
Et la Femme forte donna le baiser d'adieu à son enfant iDien-aimé.
Puis, quand il fut parti, elle écarta le rideau de la fenêtre,
et demeura là, le regardant s'éloigner jusqu'au moment où
la voiture qui emportait son fils eut tout à fait disparu, et
où elle cessa d'entendre le grelot lointain du cheval. Alors
elle fondit en larmes.
Quelques instants après, elle fut saisie par la fièvre. Durant toute la nuit elle demanda Victor.... Hélas ! lorsque le lendemain Vicriva, sa mère vé- , étendue sur le lit chapelle ardente, endormie pour
Yoici que six ans et plus se sont passés depuis cette mort(l). Le comte de Musy et son fils Humbert reposent à côté de la chrétienne admirable dont nous avons essayé de faire revivre ici ^ la physionomie si suave et si ferme.
Symphorien de Musy,
le fils d'Humbert, habite
le château de Digoine.
(1) Ce récit a été écrit en février 1882.
Sa sœur Marie, devenue Mme la comtesse de Pi'unelé, y vient souvent avec tous las siens. Pour marcher dans la voie du bien, les uns et les autres n'ont qu'à suivre la route tracée.
11 y a, à travers bois, un sentier moins long que l'avenue, qui mettait en communication plus directe et plus proche les malades et le remède, les pauvres et le secours, les misères du dehors et la charité du dedans. Un poteau, placé à l'entrée, porte le nom que la contrée entière a donné à ce chemin béni : Passage de la Bonne-Dame.
Notre ami, M. l'abbé Antoine, après avoir été professeur au séminaire d'Autun,est Directeur de la Maîtrise deChauffailles, préparant les âmes au sacerdoce, comme lui-même y fut préparé, et rendant au centuple à l'Église le bienfait que lui-même a reçu.
Mlle Geneviève de Musy s'est fait construire une petite habitation attenante au presbytère de Chagny, et s'associe aux bonnes œuvres de son frère.
Ainsi qu'il Tavait annoncé à ses paroissiens, le prêtre guéri a voulu que Notre Dame de Lourdes fût son secours de toutes les heures et la Reine de cette contrée . Le trône où il l'a assise est semblable à celui qu'EUe s'était elle-même choisi au pied des Pyrénées. M. l'abbé de Musy a érigé dans son Église une reproduction de la Grotte de Massabielle, avec la statue de Marie. Devant cette Grotte est un autel où chaque matin celui qui fut silongtemps paralytique vient remercier sa Libératrice et lui dire : « Que voulez-vous que je fasse aujourd'hui ? »
Employant tout son cœur, toute son intelligence et toutes ses forces au soin de la vigne que Dieu lui a confiée, il travaille à convertir la génération actuelle et consacre sa fortune à préparer une génération meilleure. 11 a bâti à ses frais de vastes écoles où sont élevés des centaines d'enfants.
A ces écoles on le voit tous les jours ; — de temps en temps il visite Digoine ; — chaque année il va à Lourdes,
pour l'anniversaire de sa miraculeuse guérison. Et c'est ainsi, s'il lui advient une foison l'autre de rencontrer quelque tristesse dans le présent, qu'il retrempe constamment et réconforte son âme, par la contemplation de l'avenir et la mémoire du passsé.