DE LAVAUR
/ÉTAIT en son temps un compagnon de belle humeur que l'apprenti menuisier François Macary. Il avait le propos vif et jovial, et nul plus que lui n'était constamment disposé à se gaudir et à rire. Il avait le pied alerte et faisait son tour de France : à Nantes, à Cambrai, à Nîmes, à Marseille, à Lyon. Il avait la main habile, et cet apprenti ne tarda pas à passer maître.
Bon ouvrier et bon convive, il aimait le travail et ne dédaignait pas le plaisir. Les préjugés ne le gênaient guère. Après avoir achevé dans quelques mauvais romans et quelques méchantes feuilles son cours très complet de philosophie, il s'était prestement délivré de la moindre parcelle de superstition, jetant toute croyance par-dessus les moulins et se débarrassant ainsi de tout bagage, afin de voyager d'une allure plus leste dans le chemin de la vie.
A mesure qu'il roulait ainsi de par le monde pour se former de plus en plus dans la pratique de son métier, sa libre pensée devenait plus libre encore. Il n'obstruait point les églises. Sa voix chantait peu de cantiques : d'autres couplets avaient ses préférences.
Quand quelqu'une des bonne femmes chez lesquelles il prenait son gîte et sa nourriture lui parlait de prière :
« — Travailler, c'est prier ! » répondait-il brusquement à ces diseuses de patenôtres.
Et jamais, en prononçant une telle parole, il ne songea à cette seconde face de la Vérité : « Prier, c'est travailler. »
En matière de religion, comme en toute autre chose, son ardent caractère ne pouvait supporter ni tiédeur ni juste milieu. Macary avait donc bien vite fait sa trouée dans la fragile barrière qui sépare l'indifférence de l'hostilité....
Brave garçon, d'ailleurs, il en faut convenir : tête chaude et cœur droit. Loyal et avenant, serviable à tout camarade, franc comme l'or, doué de cet esprit naturel et de cette verve pittoresque que l'on rencontre fréquemment parmi les méridionaux, il était partout le bienvenu. Devant ce qui lui semblait noble et bon il s'émouvait facilement. Il savait compatir aux peines d'autrui, prompt à aider de son robuste bras quiconque était plus faible que lui, et à secourir de sa chétive bourse quiconque était plus pauvre....
Prompt aussi à s'emporter et vif comme la poudre. La moindre contrariété, une varlope ébréchée, un établi bran-
lant, une planche qui avait un nœud, lui faisaient pousser un cri, et ce cri d'impatience était invariablement un jurement, une imprécation, un blasphème.
Jamais le perroquet Vert-Vert, — perverti, lui aussi, par les voyages, — n'avait fait entendre de pires interjections que celles qui, du matin au soir, retentissaient, mêlées au grincement des scies et aux coups de marteau, dans l'atelier de François Macary.
Il entonnait tous les horribles mots
Des mariniers criant sur leurs bateaux :
« Jour de Dieu ! Mor... Mille pipes de diables ! »
Les B... les F... voltigeaient sur son bec,
Bien pis encor : des jurons effroyables !...
Les bonnes Sœurs croyaient qu'il parlait grec...
Lorsque, en 1833, après huit ans passés ainsi de ville en ville à la recherche de la perfection, le compagnon menuisier rentra à Lavaur, sa cité natale, il lui restait tout juste assez de Christianisme pour désirer le sacrement de Mariage (1).
Disons, avant d'aller plus loin, que s'il répudiait ainsi pour lui-même et pour les hommes en général toute idée d'un culte quelconque, il tenait pourtant, et beaucoup, à ce que les femmes eussent de la piété. £t à ceux qui lui cherchaient querelle à ce sujet et relevaient cette contradiction de principes, il opposait les arguments les plus inattendus.
(1) Lavaur est une sous-préfecture du département du Tarn. Avant la Révolution, cette petite ville de sept à huit mille habitants était le chef-lieu d'un Evêché et a eu l'honneur de compter parmi ses prélats l'illustre Fléchier, qui ne fut promu que plus tard au siège de Nîmes.
— Du temps que j'étais écolier, leur répliquait-il en riant, j'ai appris, dans ma grammaire, que « la Religion » appartient au genre féminin et non point au genre masculin.
— Mais enfin, si vous trouvez que la Religion est vraie et convient aux femmes, pourquoi ne conviendrait-elle pas aux hommes et n'en useriez-vous pas pour vous ?
— C'est absolument comme si vous alliez prétendre que, du moment où je trouve qu'une robe va bien à une femme, je dois moi-même me revêtir d'un jupon.
Le vrai motif qui se cachait derrière ces mauvaises plaisanteries et ces paradoxes, c'est que Macary, très- observateur de sa nature, avait remarqué dans ses voj^ages que les bonnes chrétiennes font les bonnes épouses et qu'il en est tout autrement des demoiselles sans religion.
Peu après son retour à Lavaur il conduisit donc à l'autel une jeune et pieuse ouvrière, qui semblait faite tout exprès pour lui donner le bonheur.
Elle avait de la grâce, du dévouement, des qualités charmantes. Fervente catholique et aimant tendrement son mari, elle voulut aborder la grande question et ramener François dans le giron de l'Éghse par un petit discours apostolique, soigneusement médité, qu'elle lui débita un soir à l'heure propice, en se promenant sous les arbres, aux doux rayons de la lune de miel.... Mais l'ouvrier coupa court à cette homélie :
— Ma chère petite Virginie, lui dit-il, je t'aime passionnément et tu prêches très bien, — presque aussi bien que M. le Curé. Mais puisque je ne vais pas chercher les sermons à l'église, c'est que sans doute ils ne me plaisent point. Il est, par conséquent, inutile de les porter chez moi. J'ai mes idées très fixes, — fixes comme mon cœur, ma chérie, qui est véritablementtoutàtoi. Au lieu de me sermonner, bornetoi à m'aimer et contente-toi d'être aimée. Ne fais pas la faute de vouloir imposer de force tes croyances à ton mari,
de le harceler à tout instant pour le conduire à la messe, au confessionnal, aux Pâques ; et ne compromets point notre paix, en prétendant diriger et violenter, suivant ta tête, celui à qui tu dois obéir.... Nous aurions des disputes perpétuelles, et cela finirait par me faire prendre en grippe la
religion, même chez les femmes
La pauvre Virginie avait des larmes dans les yeux.
— Allons, lui dit François en Tembrassant, ne parlons plus de cela, ou plutôt n'en parle plus. Si tu trouves que je n'ai pas assez de religion, j'accepte volontiers que tu en aies davantage : ton bon Dieu n'y perdra rien de ce côté, ni moi du mien. A chacun sa tâche dans le ménage, ma chère petite femme. Je travaillerai pour toi, et tu prieras pour moi. A toi ma peine et mes sueurs, à moi tes oraisons.
Virginie était intelligente. Elle comprit (ce que beaucoup de femmes ignorent) que la conversion d'un mari ne se fait point par pression extrême, insistance perpétuelle et flux de paroles, tous moyens rarement efficaces et souvent périlleux, mais par la voie plus patiente et plus sûre, quoique peut être moins aisée à suivre, des vertus chrétiennes pratiquées à toute heure et de mieux en mieux au foyer domestique, par la voie de la prière persévérante, frappant sans jamais se lasser à la porte du Ciel.
Refoulant sa peine en son cœur, la jeune femme se condamna à un mutisme absolu sur ce point délicat.
— Je me tairai désormais, se dit-elle, je prierai, j'attendrai l'heure de la grâce, et mon unique prédication sera de m'améliorer et de le rendre heureux.
Donc, François Macary fut heureux.
Mais le bonheur est un oiseau fugace . Et l'on a à peine mis la main sur lui, qu'il s'envole tout à coup et disparaît au loin en quelque branchage touffu. Telle fut, hélas 1 la rapide félicité de Macary.
Il n'était marié que depuis quelques mois, jouissant^ des premières douceurs de son union avec cette épouse excellente, lorsqu'un mal, dont il avait déjà été vaguement menacé dans les derniers temps de ses voj^ages, prit des proportions plus sérieuses. Il lui vint aux jambes de fortes varices. On sait combien ce mal est douloureux et accablant. L'infortuné qui en est atteint éprouve à se tenir debout une lassitude extrême et une souffrance vive. Macaiy en fit la pénible expérience.
Dur à lui-même, il se mit à lutter contre l'infirmité de son corps.
— Mes jambes sont des paresseuses ! disait-il. Elles veulent se lever tard, se coucher tôt et ne rien faire. Si c'étaient deux servantes, je les mettrais à la porte et j'en prendrais d'autres. Mais puisqu'il faut queje les garde, je leur secouerai si fort le tempérament que je les forcerai, bon gré mal gré, à remplir leur devoir.
Et se faisant violence toute la journée, rabotant et verlopant comme de coutume, il se refusait obstinément à aller
chez le médecin. Quelques années se passèrent de la sorte. Mais un incident, la maladie de sa mère, amena chez lui le docteur Rossignol.
— Eh bien, François, lui dit ce derniei% vous êtes donc toujours infatigable? Je ne pas^^e jamais dans la rue sans vous voir à la besogne.
— Infatigable? dit Macary, pas précisément ! Le matin, à peine levé, et durant toute la journée, j'ai du plomb dans les jarrets et parfois des élancements comme si vous m'y promeniez votre lancette. Le soir mes jambes sont tout enflées
— Vous travaillez trop, mon ami.
— Parole de riche ! le pauvre ne travaille jamais assez. Ma fillette et mon garçon mangent déjà comme des loups.
— Est-ce que vous n'auriez pas une grosse veine le long de la cuisse ?
— J'en ai deux qui sont devenues énormes ; une à chaque jambe.
— Vo3'ons un peu.
— Ce sont des varices, reprit le docteur, après avoir examiné . Elles sont énormes en effet et menacent d'atteindre des proportions tout à fait anormales. Il y a des nodosités considérables, avec engorgement très caractérisé. Vous avez à prendre les plus sérieuses précautions.
— Lesquelles?
— D'abord comprimer vos jambes avec des bandages de toile, emprisonnés eux-mêmes dans des guêtres en peau de chien. Et puis vous reposer et vous tenir étendu sur le lit à la moindre fatigue.
Les vitres durent trembler au formidable juron que fit entendre Macary.
— Me sevrer de travail à l'âge de vingt-six ans ? Vous voulez faire de François Macary un joli père de famille. Vous vous moquez de moi.
Il eut grand'peine à ne pas chasser le Docteur par les épaules.
Il continua son propre régime. Mais le mal s'aggrava rapidement. Macary alla consulter un autre médecin, celui de la société de secours mutuels de Saint-Louis, dont il était membre. Le docteur Ségur lui parla comme le docteur Rossignol.
— Si vous ne faites ce que je vous conseille, vous allez droit dans un fauteuil d'impotent. A quarante ans vous serez vieux.
Or Macary avait un sens très pratique. L'accord parfait des deux médecins, commenté d'ailleurs par d'invincibles accablements et des douleurs qui commençaient à devenir intolérables, le réduisit à la raison. Non sans fureurs, imprécations et tonnerres, il se résigna, comme le voulaient les docteurs, à se reposer de temps en temps, à emprisonner ses jambes depuis la naissance des orteils jusqu'au genou, dans des bandelettesjde toile, maintenues dans des guêtres en peau de chien, guêtres qui se laçaient avec une courroie, à la façon d'un corset de femme, et que l'on serrait fortement.
Malgré ces précautions, les varices se développèrent d'année en année. Vers l'âge de trente-cinq ou quarante ans, les deux veines saphènes internes s'étant enflées démesurément, faisaient saillie d'une épaisseur de doigt. Des nodosités se formèrent d'une dimension extraordinaire : une grosseur d'œuf . Elles ressemblaient, lorsque le malade retirait son appareil compresseur, à des loupes énormes. Un peu plus tard, il se déclara des ulcères, et on fut obligé de recourir aux pansements de charpie et de cérat.
Le malheureux ne pouvait dorénavant travailler que quelques heures par jour. Souvent même il était obligé de suspendre tout labeur pendant un mois et plus, et de garder le lit ou la longue chaise, recouverte d'un matelas. Comme l'avait prévu le docteur Ségur, la vieillesse arrivait prématurément, du moins quant aux jambes, car le reste du corps était parfaitement sain, et l'esprit, toujours vif, gardait sa jeunesse.
Ce triste état s'empirait lentement. Autour de lui, Macary voyait grandir ses enfants, et s'indignait de ne pas être le premier et le dernier au travail.
— Je ne vaux pas le quart d'un apprenti ! s'écriait-il souvent en assénant sur l'établi un coup de marteau formidable.
Parfois, hors de lui et grinçant des dents, il défaisait ses guêtres de cuir, ses bandages, ses ligatures, et les jetait par la fenêtre, comme si, en se débarrassant du remède, il eût expulsé la maladie. Puis, quelques instants après, il poussait des rugissements. Les varices et les nodosités n'étant plus comprimées, il s'y portait des flots de sang ; et des douleurs, cuisantes comme le feu, s'allumaient dans les chairs. Macary, souffrant comme un damné et jurant de même, redemandait alors son appareil avec la même fureur qu'il avait mise à s'en débarrasser.
— Allons ! allons, s'écriait-il, remettez-moi ma peau de chien sur ma chienne de peau.
Le mot remettez-moi n'est qu'un synonyme adouci du verbe qu'il employait, et que la dignité de l'Histoire ne nous permet aucunement de faire passer du langage parlé dans le langage écrit. Nul dictionnaire ne l'a encore osé.
Aussi triste que le présent, l'avenir n'offrait nul espoir de guérison. Le menuisier avait consulté encore d'autres médecins, notamment le docteur Bernet : partout et par tous il avait été déclaré incurable. La Faculté était unanime.
Il ne lui restait donc qu'à pi^endre son mal en patience et à se résigner. Mais Macary ne connaissait point la patience et la résignation était une fleur qui ne poussait point parmi les fruits âpres de son jardin. Cet homme actif et impétueux, condamné à l'immobilité ; cette nature de salpêtre et de poudre, violemment refoulée et tenue captive entre quatre murs, s'exhalait en imprécations. Il grondait, tempêtait et
fulminait du matin jusqu'au soir. C'était un tonnerre en chambre.
Cet orage de douleur et d'emportement dura dix ans, dura vingt ans, dura trente ans. Pendant trente années, Macary au supplice ne sut à quel saint se vouer, ou plutôt, le lecteur le devine, ne songea à se vouer à aucun saint, se donnant au contraire à tous les diables depuis le matin jusqu'au soir. Il ne s'adressait au Ciel que par des jurons; et, pour lui, le blasphème remplaçait la prière. No7i precabat, impy^ecabat. Le nom de Dieu ne retentissait à toute heure dans son logis que pour exprimer des formules de frénésie et des interjections de colère.
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Dans cette même maison cependant, ce même nom sacré se prononçait aussi tout bas. — La pieuse femme de Macary et sa fille Delphine priaient de tout leur cœur. . . Et Celui dont l'oreille entend ce que l'àme chrétienne murmure dans le secret était plus attentif sans doute à ces humbles paroles qui ne troublaient pas le silence, qu'aux bruyants éclats de voix de l'ouvrier exaspéré.
N'espérant point la guérison d'un mal incurable et ne demandant point l'impossible, elles suppliaient Dieu d'adoucir du moins l'amertume de l'épreuve, et d'apaiser cette âme frémissante.
Ajoutons, pour ne rien oublier, que si Macary se rebellait ainsi conti^ le Ciel par une sorte de guerre ouverte, il avait constamment vécu en paix avec la terre, étant demeuré — en son âge mûr et au second versant de la vie — l'homme franc, ouvert et serviable qu'il avait été^en sa jeunesse....
Il chérissait femme et enfants. Et assurément, s'il était mort en ce moment, on eût pu sur sa tombe graver en toute vérité répitaphe (si souvent menteuse !) que l'on lit à chaque pas sur le marbre des cimetières : « il fut bon père et bon époux ». Ses colères s'adressaient aux choses, à la malechance, nullement aux personnes. Il était doux et profondément affectueux pour la compagne de sa vie ; et quand, au milieu de ses impatiences et de ses jurons, arrivait près de lui quelqu'un de ses enfants ou petits-enfants (car, le temps ayant marché, il était déjà grand-père), il se calmait soudain et se prenait à sourire. Il était excellent voisin, charitable et cordial. L'indigent ne frappa jamais en vain à sa porte .
Macary avait peu; mais ce peu, il le partageait de grand cœur. Sa compassion des peines d'autrui lui faisait oublier les siennes ; et si son propre mal lui arrachait des cris, le mal du prochain lui arrachait des larmes. Combien de fois, faisant l'aumône de son travail, si pénible pourtant ! il se donna la noble joie de fabriquer un lit, une armoire, une table, pour quelque pauvre ménage manquant de tout. De même que la veuve dont parle l'Évangile et que loua le Sauveur, il donnait sur sa subsistance même, — comme si céder à la pitié lui eût été plus nécessaire que le nécessaire.
Quand un homme sans religion a ces qualités, parlons plus justement, quand il possède ces vertus envers le prochain, son apparente impiété envers Dieu n'est vraiment qu'un malentendu. Il ne blasphème que parce qu'il ignore, parce qu'il ne comprend pas, parce qu'il a de fausses idées.
Le mal qu'il commet alors (quelque monstrueux qu'il soit dans sa forme et qu'il paraisse à notre jugement), procède infiniment moins de la perversion de la volonté que d'une erreur de l'esprit et d'un enténèbrement partiel de la raison. — misères intellectuelles dont le Seigneur a pitié et dont il
tient grand compte dans le touchant verdict de sa pardonnante justice.
A travers lesfangesdu ruisseau, le regard de Dieu discerne le diamant pur. Aussi advient-il que ce Père de toute miséricorde se plaît souvent à prendre ses serviteurs et ses amis parmi ces égarés généreux. Tandis que ces blasphémateurs profèrent leurs blasphèmes et que ces furieux exhalent leurs fureurs, arrive le jour de grâce marqué par sa Providence : il les appelle alors tout à coup comme il appela saint Paul, et, d'une voix qui les fait tomber à genoux, il leur dit : « Pourquoi me persécutes-tu ?» A la stupeur de tous, il donne la préférence, entre mille autres, à la demeure de ces publicains, pour y recevoir l'hospitalité: « Zachée, descends vite ! je veux aujourd'hui loger en ta maison. » — Bien plus ! il les cite parfois pour exemple aux orthodoxes officiels, aux hommes de dogme strict et de pratique littérale ; et s'il veut montrer à ces derniers un type et un modèle à suivre, il s'en va, sur la route de Jérusalem à Jéricho, choisir quelque enfant perdu, qui, tout en étant hors de la voie par l'intelligence, est dans la droiture par le cœur, et il raconte à ses Disciples la divine histoire du secourable Samaritain.
Ne l'oublions jamais ! ce n'est point en vain que le Seigneur a voulu être nommé « le bon Dieu ». Parmi ses perfections sans limite et sans nombre, c'est en quelque sorte la bonté qui est sa perfection maîtresse ; et c'est avant tout la bonté qui constitue le vrai caractère de ses enfants. « Soyez miséricordieux, dit-il, comme votre Père lui-même est miséricordieux.... Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! » Aussi quiconque est bon, semblât-il hors du bercail, appartient au troupeau ; — et voici que le céleste Pasteur vient alors, dans un moment béni, chercher la brebis fuyante qui porte sa marque, la dragme perdue qui porte son effigie et sa devise : Deus chaiHtas est !
La Bonté, c'est le fond des natures augustes, D'une seule vertu Dieu fait le cœur des justes. Gomme d'un seul saphir la coupole du ciel.
Plutôt que de ne point sauver de telles âmes et de tels cœurs, Dieu accomplit un miracle. Faisant entendre, du sein de l'Invisible, une parole accessible au sens, il criera à Augustin : « Prends et lis : Toile, lege ! » et il placera sous ses }^eux la page apostolique qui le doit convertir.
Le bon blasphémateur Macary était donc depuis plus de trente années dans l'état que nous venons de décrire.
Ainsi que nous l'avons dit, s'il pouvait se tenir debout, travailler quelques heures et marcher un peu durant certaines périodes, il y en avait d'autres — et de bien longues ! — où il était contraint de demeurer étendu . Cela arrivait notamment lorsque ses ulcères variqueux suppuraient plus abondamment que de coutume.
La petite industrie de l'ouvrier avait dû être organisée en vue de ces chômages, qui eussent fini, si l'on n'y avait pourvu, par ruiner entièrement la famille, en lui faisant perdre toute clientèle. Macary avait formé son fils Charles à la profession de menuisier, et ce dernier l'égalait en habileté. Charles était marié et habitait une maison voisine ; mais il venait chaque matin pour le travail du jour et faisait marcher l'atelier paternel.
Vers la mi-juillet 1871, l'intensité du mal et les plaies vives des ulcères ayant ainsi condamné Macary à une en-
tière immobilité, il était depuis six semaines étendu sur la chaise à matelas. Ses souffrances ph3^siques et morales étaient grandes : son corps était rongé par la douleur, et toute son àme dévorée par un profond ennui.
Pour se distraire, il voulut lire, et demanda un livre dont on lui avait parlé comme contenant des récits extraordinaires. Il indiqua cet ouvrage, de même qu'il eût nommé les Contes de Perrault ou les Mille et une Nuits. La Providence cependant allait se servir, pour ses desseins, de cette lecture de hasard...
Lorsque Dieu, dans les heures d'hier, — il 3' a quinze siècles, mais pour Lui ce n'est pas un jour, — lorsque Dieu voulut conquérir le fils de Monique, il mit dans la main de ce philosophe, de ce penseur, de ce prince de l'intelligence et du savoir, le livre divin lui-même, le texte tracé par la plume du grand apôtre Paul et inspiré par le Paraclet. Mais pour le menuisier Macary, pour ce Samaritain peu lettré, pour ce pauvre publicain, pour cet ouvrier aux mains calleuses, maniant sur son humble établi la scie et le rabot, il n'était point nécessaire de recourir à ces profondeurs, ni à ces splendeurs ; ni à l'Epître d'un Saint, ni à un texte inspiré.
Le volume qu'avait demandé Macary était un ouvrage contemporain, une histoire d'Apparitions et de Miracles. Il était écrit par un laïque, par un homme du monde qui était le premier venu ou le dernier venu, — un publicain aussi !
Ce livre, intitulé Notre Dame de Lourdes, lui ayant été apporté assez tard dans la soirée, le malade le prit nonchalamment le lendemain à son réveil et se mit à en parcourir les premières pages, s'interrompant de temps en temps pour •donner quelques ordres de travail, pour s'informer si telle ou telle livraison avait été faite, pour intervenir, en un mot, dans les détails du ménage ou de l'atelier. Mais, peu à peu,
son attention devint captive et sa bouche muette. Il parut, pour ainsi dire, ne plus rien voir et ne plus rien entendre des choses extérieures. De même qu'un voyageur, quittant la grande route, toute brûlante sous le soleil de Tété, et entrant dans une forêt touffue, se sent peu à peu envahir par l'ombre épaisse, la fraîcheur et le silence; de même qu'en marchant sous la voûte des vieux arbres et dans les sentiers solitaires, il se voit séparé du reste des humains et comme perdu dans le sein majestueux de la grande nature : — de même Macary, à mesure qu'il avançait dans cette lecture, se sentait gagné par une émotion inconnue qui le pénétrait et l'absorbait invinciblement, de même il se voyait, hors de toute préoccupation d'ici-bas, comme entouré mystérieusement par l'atmosphère vivifiante et par la présence du Dieu souverain.
Les larmes inondaient l'énergique visage de l'ouvrier.
— Eh quoi ! tu pleures ? s'écria sa femme dans une profonde stupéfaction. Qu'a donc ce livre de si terrible?
— Ma pauvre amie, je ne puis l'exprimer... Laisse-moi ! laisse-moi !
— Lis-m'en quelques pages alors, que je sache au moins ce que c'est.
— Non ! non ! c'est impossible ! Les larmes m'étouffent.... Plus tard, nous le lirons ensemble. Mais pour le moment il faut qu'il soit pour moi seul.
Il semblait à François Macary qu'il s'éveillait d'un long rêve, et que se dissipaient brusquement les ténèbres d'une immense nuit. Il entrevoyait des clartés nouvelles, et une lumière inatte ndue pénétrait dans son œil ébloui. Sa patrie la patrie des âmes, depuis si longtemps oubliée, se retrouvait devant lui avec ses fleuves d'eau vive, sa paix rafraîchissante et ses célestes horizons. Le vieux Macary renaissait à la foi de son enfance.
Qui donc agissait si puissamment sur lui? Était-ce ce Livre lui-même ? Non certes ! — pas plus que n'agit dans le
146 LES ÉPISODES MIRACQLEUX
baptême Tonde vulgaire des terrestres fontaines ; — pas plus que n'agissaient les trompettes des Juifs quand s'écroulèrent, au son de leur musique, les murailles de Jéricho. Il n'y avait que la bénédiction de Dieu, se servant d'un moyen par lui-même sans valeur aucune. A Celui qui a créé le monde avec le néant, tout est instrument pour le bien.
Lorsque Macary fut parvenu aux divers chapitres où l'auteur raconte les miraculeux effets de la Source surnaturelle que la Vierge Marie a fait jaillir à la Grotte de Lourdes, il eut en lui-même comme comme un tressaillement.
— Et moi aussi, se dit-il, si je pouvais me procurer de cette eau, je serais guéri !
La foi ne rentrait point seule en son âme ; elle y ramenait l'espérance .
Ayant ouvert le livre aux premières lueurs de l'aube, il le termina aux derniers rayons du soleil.
Ce jour-là, qui devait être une date dans sa vie, était un dimanche, le 16 juillet 1871, fête de Notre-Dame du Mont- Oarmel, treizième anniversaire de la dernière Apparition de la très sainte Vierge à Bernadette Soubirous.
« Dès cet instant, écrivait-il plus tard à un ami, la main de Dieu fut sur moi et se mit à me guider. Et il le faut bien pour que, étant en ce moment cloué par mes varices sur ma chaise et ne pouvant me tenir debout sans éprouver d'atroces souffrances, j'aie pourtant eu l'idée de sortir et de faire les quelques pas qui devaient me conduire sur un chemin béni que je ne soupçonnais guère. »
Il était environ huit heures du soir. La chaleur était accablante.
— Je n'en peux plus sur ma longue chaise, dit Macaiy il faut que je prenne Tair ! Sortons un peu.
— Où veux-tu aller, mon pauvre homme ? lui répondit sa femme. Tu ne peux pas marcher.
— Tant pis ! ça m'est égal ; mes jambes se plaindront si elles veulent. Il y a assez longtemps que je les supporte : il faut bien que parfois elles me supportent aussi.
— Voyons! voyons! sois raisonnable....
— Je veux quitter cette chambre et respirer un peu dehors. Donne-moi ton bras.
Il était déjà sur ses pieds. Et, bon gré mal gré, on dut en passer par sa fantaisie.
. Appuyé d'une main sur sa bonne Virginie, fidèle bâton de vieillesse et de maladie, et de l'autre sur une grosse canne noueuse, il se traîna avec effort le long de la rue qui mène à Saint- Alain, la cathédrale de Lavaur.
Ses douleurs étaient violentes ; il ne fallait rien moins que son extraordinaire énergie pour marcher avec de telles souffrances.
Il parvint de la sorte jusqu'à la maison de sa sœur, Mme Bonafous, qui l'aperçut de sa fenêtre et l'interpella.
— Où vas -tu donc, François ?
— Pour deux liards j'irais me jeter au bas du pont. J'ai des fers rouges dans les jambes.
— Entre un moment pour prendre un peu de repos !
— Du repos? ma pauvre Marie !... Je n'en connais plus.... La pièce était au rez-de-chaussée. Il ouvrit la porte et
s'assit accablé.
On causa quelques instants. De quel sujet ?J- je l'ignore, et cela importe assez peu.
Le soir se faisait, on ne distinguait plus les visages.
Un prêtre passa dans la rue. C'était un vicaire de la cathédrale, M. l'abbé Coux (1).
Quand il fut en face de la fenêtre ouverte, ce prêtre reconnut la voix du menuisier, assez caractéristique d'ailleurs. Elle était nette et brève.
— Comment, Macary, vous voilà ? s'écria-t-il du dehors.... Ça va donc mieux ?
— Ça va plus mal au contraire, Monsieur l'abbé. Je voudrais bien vous vendre la peau de mes jambes. Mais je vous préviens qu'elle ne vaut pas grand'chose. Elle a des varices, des ulcères, des bosses et des nœuds. Devant, derrière, à gauche, à droite, aux chevilles, aux mollets, depuis le pied jusqu'au genou, elle est trouée comme un vieux bas.
M. l'abbé Coux entra dans la maison. Il exhorta Macary à être patient, à se résigner ; et, après quelques paroles échangées, il se leva pour prendre congé.
— Il faut que je vous quitte, dit-il, pour terminer mes petits préparatifs de voyage. Demain je pars pour Notre- Dame de Lourdes. Et je me chargerai volontiers de {vos commissions.
A ces mots : « Notre-Dame de Lourdes ! » Macary dressa la tête vivement.
— Certes, oui, j'ai une commission ! Si votre sainte Vierge a compassion des malheureux, elle peut bien avoir pitié de
(1) M. l'abbé Coux est aujourd'hui curé à Lagrave, près Gaillac, dans le diocèse d'Alby.
moi. Vous allez lui dire qu'il y a, à Lavaur, un pauvre diable qui a ses jambes pourries, et qu'on ne laisse pas un homme dans cette position quand on peut l'en tirer. Dites-lui que je suis à bout de souffrance : dites-lui que je n'y tiens plus.... Qu'elle me guérisse ou qu'elle me tue !...
— Je me refuse, croyez-le, à lui demander de vous tuer, répondit l'abbé en souriant. Et assurément elle n'aurait garde de m'écouter.
Le souvenir du livre qu'il venait de lire et des guérisons miraculeuses dont il contient le récit se présentait à l'esprit de Macary, et il ressentait en lui une espérance vague, et forte cependant.
— Monsieur l'abbé, reprit-il gravement, rendez-moi ce service ! Apportez-moi de l'eau et priez pour moi.
— Je vous le promets.
Le mercredi suivant 19 juillet, vers neuf heures du soir, François Macary vit arriver chez lui sa sœur Marie, cette même Mme Bonafous chez laquelle il s'était si péniblement traîné, et où l'abbé Coux l'avait rencontré. Le prêtre était de retour, et elle lui apportait de sa part un petit flacon d*eau de Lourdes, environ un cinquième de litre .
— Voilà mon affaire ! s'écrie Macary rayonnant. Maintenant je vais être bientôt guéri ! . . . Au revoir, ma sœur !
Boitant des deux côtés, tirant douloureusement le pied, s'accrochant aux murs, aux meubles, à l'épaule de sa femme, Touvrier quitte la chaise longue et se rend dans sa chambre. Il place sur une commode le flacon d'eau de Lourdes, et se met à genoux devant un crucifix qu'au premier jour de leur
mariage la piété de l'épouse avait appendu au-dessus de la cheminée.
— Je fis alors à la bonne Vierge, nous disait-il, une prière courte (la seule, je crois, que je savais encore !) et je la fis de toute mon àme.
C'était la prière « Je vous salue Marie », dont le souvenir avait surnagé en lui parmi tous les naufrages religieux de sa mémoire.
Puis il se débarrassa de ses appareils, de ses bandages, de ses guêtres de peau de chien, de ses lacets et, versant l'eau mystérieuse dans le creux de sa main droite, il en mouilla tout doucement ses deux jambes, ses varices, ses nodosités énormes, ses plaies suppurantes. Toute son âme priait : non plus, comme tout à l'heure, à l'aide d'une formule apprise, mais avec cet élan intime et profond, à la fois muet et éloquent, qui est la suprême prière en esprit et en vérité dont parlait le Seigneur Jésus, et qui monte tout droit à la pitié du Dieu tout-puissant .
Il y avait encore un peu d'eau dans la bouteille.
— Avale ça, mon garçon ! se dit à lui-même Macary .
Et portant le goulot à ses lèvres, il vida d'un trait tout ce qui restait.
Sur son lit étaient posées les bandes de toiles et les guêtres lacées dont il enveloppait ses jambes malades. Macary avait coutume, dès qu'il était couché, de rouler ces longues, bandes (elles avaient chacune cinq ou six mètres), afin de pouvoir le lendemain les remettre facilement. Ce soir-là il fit d'autre sorte. La foi de cet homme brusque devait avoir des formes de brusquerie. Prenant ensemble tout son appareil, le chiffonnant et le tournant dans sa main en un paquet informe, il le lança violemment dans un coin de la chambre.
— Je vous dis bonsoir, guêtres et bandages ! cria-t-il en les jetant; je vous dis adieu, peau de chien et lacets! Puisque la sainte A'ierge en a guéri tant d'autres, elle va certai-
nement me guérir aussi. Plus de la vie vous ne m'entortillerez les jambes.
Toute chrétienne qu'elle fût, la femme de Macary ne partageait point son imperturbable confiance. En voyant ce mélange de prière et de vivacité, elle ne put s'empêcher de sourire tristement en hochant la tête, et elle murmurait en elle-même :
— Hélas ! hélas ! mon pauvre cher homme ! il faudra bien que tu les reprennes demain, tes bandes de toile, et ta peau de chien!... Et c'est alors que nous allons en ouïr et des a Mille » et des « Tonnerre ! »
La foi générale en la puissance de Dieu et en la réalité des miracles n'implique pas en effet la foi particulière à tel miracle déterminé qu'il plaît à l'espérance d'autrui de proclamer comme indubitable. La nature est rebelle à croire ce qui la dépasse, et le prodige lui semble impossible. Ainsi, aux temps bibliques, avait ri la vieille Sara, épouse d'Abraham, quand elle entendit l'un des trois jeunes hommes prophétiser sa sénile maternité : ainsi riait, le mercredi 19 juillet 1871, la femme du menuisier de Lavaur, en le voyant annoncer avec cette audacieuse assurance, son immédiate et très certaine guérison .
Habituellement Macary était longtemps à trouver le repos de la nuit. Le sang, se portant à flots dans les veines des jambes après l'enlèvement de l'appareil compresseur, produisait pendant plusieurs heures dans toute l'économie une sorte de trouble fiévreux et de demi-insomnie.
A peine le menuisier fut-il au lit, ce soir-là, qu'il s'endormit d'un sommeil profond. Un peu surprise, sa femme se retira dans sa chambre sur la pointe des pieds et se coucha.
Une porte ouverte séparait les deux pièces.
Toutes les lumières s'éteignirent, et le silence se fit dans la maison.
A minuit, Macary s'éveille un instant . Contrairement à rétat ordinaire, il ne ressent aux jambes aucune douleur. Il y promène la main : nulle nodosité !
— Femme, s'écrie-t-il, je suis guéri !
— Tu rêves, mon pauvre François, répond celle-ci de la chambre voisine, tu rêves !... Allons ! dors.
— Je ne rêve pas, dit Macary : j'ai touché mes jambes...
Mais le sommeil, un moment interrompu, s'était de nouveau appesanti sur lui. Et malgré l'heureux étonnement dont il était saisi, il laissa retomber sa tête sur son oreiller, ayant tous ses sens maîtrisés et vaincus par un irrésistible assoupissement.
A cinq heures, il rouvre les jxux. Le soleil matinal de juillet éclairait la maison. Macary peut non seulement toucher ses jambes, mais les voir. Tout avait disparu : plus de nodosités, plus de varices, plus d'ulcères. Les veines avaient repris leur proportion normale. Sous le regard comme sous la main, la peau était lisse et unie.
Ah I si jusque-là les émotions de Macary s'étaient toujours traduites par des jurons retentissants, on peut dire que le cri qu'il poussa dénotait le complet renversement de sa nature. Le pauvre homme joignit les mains et les éleva vers le ciel :
— O mon Dieu ! ô très sainte Vierge de Lourdes !
Et en même temps que son cœur se tournait en haut, il se tourna aussi vers la vieille compagne de sa vie, et d'in accent qui laissait comprendre un indescriptible bouleversement, il cria :
— Virginie ! Virginie î
Effrayée, elle pense qu'il appelle au secours, et elle accourt à demi vêtue. D'un geste, son mari, le visage tout en larmes, lui montre ses jambes guéries.
Eh bien 1 dit-il, cette nuit tu ne voulais pas me croire. Regarde !
A ce spectacle, elle est saisie par un tremblement. Puis elle se prosterne et sanglote, la tête dans ses mains, appuyée sur le bord du lit.
Macary se lève et se tient debout. Il marche sans guêtres et sans bandages, et n'éprouve ni douleur ni fatigue. Il s'agenouille et prie. Puis il court à son établi! Il prend et porte sans effort une lourde planche sur son banc de travail, l'y assujettit et se met à la varloper. Un sang plus vigoureux circule dans ses veines. Il lui semble qu'il a retrouvé sa jeunesse.
Arrive son fils Charles, lequel venait, comme de coutume, pour travailler à l'atelier. Il pousse un cri de surprise.
— Comment? père ! vous voilà sur pied et à l'atelier?... Qu'est-ce qui se passe donc ?
— Ce qui se passe, mon ami ? c'est que l'eau de Lourdes a fait son effet. Approche I
Et, relevant jusqu'au-dessus du genou son large pantalon de toile, il découvre ses jambes.
Le fils, pas plus que la mère un instant auparavant, ne put trouver une parole. Il étreignit son père dans ses bras et il pleura silencieusement.
Durant a matinée, Macary aperçoit dans la rue, à travers les vitres de la fenêtre, la silhouette d'un ecclésiastique qui s'en allait rapidement dans la direction de la cathédrale. C'était l'abbé Coux. L'heureux menuisier se précipite ; mais le prêtre, qui marchait vite et qui avait de l'avance, avait déjà dépassé la maison de quinze ou vingt pas.
— Bonjour, Monsieur l'abbé ! lui crie Macary. La sainte Vierge vous a écouté et moi aussi : je suis guéri ! ... Venez donc voir.
— Très bien ! très bien ! répond l'abbé Coux, entendant mal ou craignant peut-être quelque mauvaise plaisanterie de l'ouvrier, et n'abordant même pas la pensée que la guérison d'un mal incurable, qui datait depuis plus de trente ans, eût
pu s'accomplir brusquement depuis la veille au soir... . Très bien! très bien! je suis pressé .
Et il continua son chemin.
Dans la journée, le prêtre ayant de nouveau longé le trottoir devant l'atelier, Macary court à lui vivement et le rejoint.
— Je vous ai crié
•ce matin que j'étais guéri, Monsieur l'abbé. Mais j'ai bien compris que vous ne me croyiez point. C'est pourtant vrai : •et vous pouvez le vérifier de vos yeux. La sainte Vierge m'a sauvé !
L'accent de Macaiy excluait toute idée de raillerie et de mensonge. L'ecclésiastique eut comme une terreur intime : le Surnaturel était passé à côté de lui et il avait failli ne le pas reconnaître.
— Est-ce possible ! s'écria-t-il en pâlissant.
Ils entrèrent dans la maison la plus proche. C'était celle où demeurait la sœur de Macary, et où, trois jours auparavant, le vieil ouvrier avait chargé l'abbé Coux de prier pour lui aux Roches de Massabielle et de lui rapporter de l'eau de Lourdes.
Un groupe s'était formé dans la rue, en entendant le dialogue de Macary et du vicaire. Plusieurs personnes pénétrèrent avec eux chez Mme Bonafous . Macary fit palper à tous ses jambes guéries, ses varices supprimées, ses nodosités disparues et ses plaies cicatrisées. . . .
— Et maintenant. Monsieur l'abbé, dit alors le menuisier, et maintenant que la sainte Vierge a guéri mon corps, il faut aussi guérir le reste, et c'est vous qui serez le médecin....
La main divine qui avait enlevé le mal physique, avait touché aussi le fond du cœur, et François Macary était transformé. L'incrédule, le jureur, l'homme des imprécations retenti«5santes, se leva, le dimanche suivant, du milieu de l'assistance fidèle, et alla, entouré de tous les siens, recevoir à la sainte table le Dieu qu'il avait si longtemps blasphémé.
Des larmes tombaient de ses yeux, et la même joie attendrie se traduisait sur tous les visages. S'il y a plus d'allégresse au ciel pour un pécheur qui se convertit que pour
cent justes qui persévèrent, cette félicité du Père céleste fait également tressaillir ici-bas le cœur de tous ses enfants : le peuple de la cathédrale de Saint- Alain était en fête.
Le bruit de cet événement se répandit bien vite dans la ville de Lavaur et dans la contrée environnante, et produisit partout une grande émotion.
Macary alla faire visite à ses trois médecins. Nulle stupeur ne peut égaler celle dont ils furent saisis en le voyant guéri.
La maladie était notoirement incurable ; elle l'emontait à trente années; iamais aucun Traité de Médecine n'avait relaté un semblable fait... et pourtant Macary était là sous leurs yeux, n'ayant plus ni ulcères ni varices. Une puissance, inconnue à la Science et supérieure à la Nature, avait tout enlevé. De ces nombreux et énormes paquets variqueux, de ces sortes de loupes monstrueuses qui donnaient aux deux jambes un aspect difforme, il ne restait rien, sinon à la jambe droite une seule nodosité, — la plus petite, — aplatie, diminuée, réduite à une proportion normale et sans nul engorgement. Le mal tout entier avait été enlevé et ces traces légères de l'état antérieur ne demeuraient que pour
rendre témoignage de Tinfirmité passée. Ainsi le lit desséché d'un torrent atteste à tous les regards l'antique passage des eaux.
— Décidément, décidément, s'écriait le docteur Ségur après l'examen le plus minutieux, )'e ne puis apercevoir o^e quelques traces de ces énormes varices.
— Oui vraiment, reprenait le docteur Rossignol, examinant à son tour, les accidents ont dispai^u tout à coup! Et de ces nodosités énormes, il ne reste que celle-ci, si sensiblement diminuée.
— Et dans laquelle il n* existe pas même l'ombre d'engorgem^ent ! faisait observer avec stupéfaction le docteur Bernet. Ce qui est surtout frappant, c'est que les paquets variqueux ont entièrement disparu, et qu'à leur place, la palpation fait percevoir des cordons petits, durs, vides de sang et roulant sous les doigts. A chaque jambe, la veine saphène a actuellement sa direction et son volume normal. . . Or Macary, nous le savons, était atteint d'une infirmité ^erpétuelle. Tous les médecins sont d'accord en effet sur ce point, que les varices abandonnées à elles-mêmes sont incurables ; qu'elles ne guérissent point par les moyens palliatifs, et encore moins spontanément ; qu'elles vont sans cesse en s'ag gravant.... Et voici cependant que [cette cure radicale s'est produite dans l'espace d'une nuit, et sous la seule influence de l'application de compresses imbibées d'eau de Lourdes !
— Ce cas de guérison spontanée me paraît d'autant plus surprenant, déclara le docteur Ségur, que ^e5^^^a/^S(^e la science ne mentionnentlaucun fait de cette nature.
— 11 faut en convenir, disait en concluant le docteur Bernet : nul auteur ne cite en effet une observation semblable ou analogue, et la Science est impuissante à expliquer une telle guérison. Ainsi, certains détails du fait affirmé par Macary ne seraient-ils pas prouvés par des témoignages authentiques pris en dehors de lui, il n'en reste-
rait pas moins pour nous un des faits les plus extraordinaires, et, tranchons le mot, un fait Surnaturel.
Tel fut le verdict textuel que prononcèrent l'un après l'autre, au nom de la science humaine, les trois éminents médecins dont nous citons les noms. C'est 'dans leurs déclarations écrites que nous venons de copier littéralement toutes ces expressions, si positives et si formelles. A la fin du volume (Note 1 de Y Appendice)^ nous reproduisons in extenso, comme pièces justificatives, ces trois certificats des membres de la Faculté, avec leurs signatm^es revêtues dela légalisation du Maire et du Sous-Préfet.
Les adversaires du Surnaturel demandent des preuves authentiques et des certificats émanant des hom.mes descience. En voilà.
Deux mois après, le 18 septembre, Macary portait en exvoto à la Grotte de Lourdes ses appareils compresseurs, témoins muets de ses anciens maux divinement guéris.
On peut les y voir encore aujourd'hui; mais peu à peu les intempéries des saisons détériorent et détruisent ces touchantes reliques, qui rappellent aux visiteurs le souvenir d'un miracle de Dieu (1).
(1) A cette occasion, qu'il nous soit permis d'exprimer le regret que des précautions ne soient point prises pour conserver à jamais à la piété des fidèles les ex-voto de cette sorte. Nous voudrions que ceux qui sont fragiles, fussent religieusement enfermés en des vases de cristal, comme des objets précieux. Nous voudrions que chacun d'eux portât une inscription qui marquât à quel événement, à quelle date, à quelle personne guérie il se rapporte, de façon que, à l'aide de cette indication, toutle monde pût, d'un côté, vérifier le fait, et, de l'autre, lire, dans les Annales de Notre Dame de Lourdes ou dans d'autres publications, le récit détaillé du Miracle dont tel ou tel ex-voto est le témoignage. — Ce serait la pierre de touche, mise dans la main de-
A Lourdes, à l'ombre de ces Roches Massabielle sanctifiées par la présence de Celle qui l'avait si miraculeusement secouru et sauvé, les émotions de Macary furent grandes. Il les a lui-même exprimées dans une lettre que nous avons sous les yeux.
« Je tombai à genoux, a-t-iljécrit, et pendant dix minutes au moins mon cœur fut tellement pénétré, que, voulant prier, je ne pus articuler aucune' parole. Mais enfin un torrent de larmes me dégagea, et il me fut possible de trouver des mots et d'adresser un acte de'remerciement à cette tendre Mère qu'il me semblait [voir en réalité. De ma vie. Monsieur, je n'oublieraijce moment.... Ah î.si nos libres penseurs pouvaient goûter un peu de ce bonheur que l'on éprouve en de tels instants, comme ils reconnaîtraient bien vite la différence qu'il y a en notre foi et leurs doctrines! »
chacun; ce serait, sur uu métal dont le public ignore la valeur^intrinsèque, ce serait le poinçon officiel Jde la Monnaie et la garantie de l'Autorité. Quel prix incomparable une pareille authenticité ne donnerait-elle pas à cette masse de documents anonvmes?
De telles paroles font deviner que le changement moral de cet homme n'avait pas été moindre que son changement physique. Sa vie s'écoula, dès ce jour, entre le travail, puis qu'il avait retrouvé sa force, et la prière, puisqu'il avait retrouvé sa foi.
De même qu'avait été renversé le persécuteur Saùl sur le chemin de Damas, de même avait été transformé, par la grâce de Dieu, le blasphémateur Macary.
Sans doute, son allégresse d'être délivré de son infirmité était vive; mais nous pouvons dire, après l'avoir vu et entendu, qu'elle n'était rien auprès de son bonheur d'être redevenu chrétien.
L'Évangile a parlé de la joie du Bon Pasteur recueillant sa brebis perdue, mais il ne nous a rien dit de l'attendrissement plein d'ivresse de la brebis elle-même, doucement rapportée au bercail, de l'Enfant prodigue embrassé par son Père, du pécheur réconcilié avec'son Dieu. Cet attendrissement, cette joie filiale, cette intime et inénarrable félicité, l'excellent François Macary les goûtait dans leur plénitude. Son âme était désormais une âme d'apôtre. Il eiit voulu convertir la terre entière, et faire participer tous les membres de la grande famille humaine à la connaissance et à l'amour de la souveraine Vérité.
A partir de sa guérison, il ne cessa de rendre à Dieujson action de grâces, [et aux hommes un; témoignage public de la faveur céleste dont il avait été l'objet. Chaque soir, après le labeur du jour, il allait passer une heure seul à l'église, devant le saint Sacrement. A quiconque venait le soir, il répondait scrupuleusement par un exposé net, succinct et vivant, de ce grand événement de son existence.
Si, par hasard, il lisait dans quelque journal une attaque contre les Miracles, ce brave ouvrier quittait le l'abot et prenait la plume pour adresser au rédacteur la relation circonstanciée de ce qui lui était advenu à lui-même.
Plusieurs des lettres qu'il écrivait ainsi nous ont été communiquées, et nous y avons largement puisé, essayant de transporter dans notre propre récit la saveur fruste de cette parole droite et franche. L'une d'elles se termine ainsi :
« ...Depuis ce moment, je n'ai plus à mes jambes que des bas comme tout le monde; je n'ai plus revu la moindre enflure, ni ressenti la moindre douleur; pourtant je travaille tous les jours depuis cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir.
« Voilà le détail exact de la merveille que Notre Dame de Lourdes a bien voulu opérer sur moi, et que je vous livre, sur la foi du serment, vous priant de la publier, de la proclamer partout ou bon vous semblera. Heureux si jamais j'apprenais de vous que ma lettre ait pu ramener quelque incrédule dans la bonne voie! Pour moi, qui ne priais jamais, je vous certifie que je répare le temps perdu, et que je ne cesserai de remercier le bon Dieu et la sainte Vierge de m'avoir choisi pour servir de preuve à leur gloire, de preuve à leur bonté . — Adieu. Veuillez vous rappeler de moi dans vos prières et me croire en Jésus-Christ, votre frère : François Macary. »
L'année suivante, le 24 juin, une procession d'environ un millier de chrétiens, hommes et femmes, laïques et prêtres, suivaient, en chantant des cantiques, la route qui conduit à la Grotte de Lourdes. Ces Pèlerins se souvenaient que la
Vierge Marie invoquée avait jadis délivré soudainement leur cité : — une première fois, de la peste, au xiv® siècle ; une seconde fois, de l'invasion ennemie, au xvi® siècle ; — et une magnifique Bannière armoriée, qui tenait la tête de ce grand cortège, rappelait, par deux millésimes cette tradition des aïeux.... Mais, entre ces deux millésimes du passé, se détachait, en grandes lettres d'or, une date toute moderne : 19 juillet 1871. C'était la date de la guérison surnaturelle que nous venons de raconter. Sur l'autre face de la Bannière, on lisait : A Marie immaculée, la Ville de Lavaur reconnaissante. L'homme qui portait ce drapeau de la gratitude de tout un peuple était François Macaiy .
Chaque année, depuis cette époque, il fit en actions de grâces le pèlerinage de Lourdes.
Il se rendit comme de coutume au sanctuaire de sa Bienfaitrice, en 1875, au commencement d'octobre.
Nous nous trouvions à Lourdes en ce moment. Macary vint frapper à notre porte. Nous n'oublierons jamais son loyal visage.
— Ah î monsieur, nous dit-il, que je désirais vous connaître î C'est par votre livre que je suis entré dans le chemin de mes deux guérisons I
Ce qu'il nommait sa seconde guérison, c'était celle de son âme.
En prononçant ces mots, le brave homme ouvrit ses bras et nous donna l'amicale accolade et le baiser fraternel si en usage parmi les Fidèles des premiers temps .
Tout en l'entendant parler et en examinant avec soin ses membres jadis malades, nous remarquions le caractère particulier de son état physique.
Depuis sa miraculeuse guérison, qui avait eu lieu quatre années auparavant, Macary avait été préservé, non seulement de toute rechute relativement aux varices et aux nodosités, mais de toute autre indisposition. Il semblait que la main divine eût voulu délivrer désormais de toute altération de détail la santé totale de cet homme, qui avait si longtemps souffert. Maigre, agile, vigoureux, droit et ferme, il avait, en son aspect, je ne sais quoi d'invulnérable. Soumis à la loi de la mort, il paraissait soustrait aux accidents de la maladie. Il était comme ces soldats revêtus d'acier, sur la poitrine desquels toute pointe glisse, sans laisser de trace. Un choc violent peut les renverser, nulle atteinte ne les entame.
Nous le priâmes de s'asseoir à notre table et de partager notre repas; et c'est durant cette agape cordiale qu'il nous raconta son histoire avec un merveilleux entrain de récit, une verve extraordinaire et une émotion communicative. Le curé Peyramale ; M. l'abbé Pomian, catéchiste de Bernadette; M. l'abbé Peyret, vicaire de Lourdes et aujourd'hui curé d'Aubarède ; M. et Mme Ernest Ello, étaient avec nous. Nous étions tous sous le charme de cette parole chrétienne, pittoresque et vivante.
Dans un angle de la salle à manger, mon secrétaire était assis à un bureau de travail .
— Que fait donc là ce jeune homme? me dit Macary vers la fin du dîner.
— C'est un sténographe. Il écrit aussi vite que l'on parle : a pris au vol et fixé sur le papier tous les mots sortis de vos lèvres.
— Eh bien! il n'y en a pas un seul à raturer. Du commencement jusqu'à la fin, vous venez d'entendre la vérité.
Il accepta notre hospitalité, et ne nous quitta que le lendemain ou le surlendemain... Je le conduisis à la gare, et je lui promis d'aller le voir, le mois suivant, àLavaur, en rentrant
à Paris. Je voulais l'interroger encore, pénétrer plus avant dans le cœur de cette histoire et dans l'histoire de ce cœur... Hélas ! l'homme propose, et Dieu dispose.
Deux semaines après, le 21 octobre 1875, la ville de Lavaur était en deuil. Une foule immense accompagnait au cimetière l'ouvrier le plus populaire et le plus vénéré de tout ce paj^s. François Macary avait été emporté subitement par la rupture d'un anévrisme.
Nulle souffrance, nul malaise, n'avaient précédé son trépas soudain. Le miraculé de la "S'ierge n'avait point été malade. Après ces quatre années de santé puissante, il avait cessé tout à coup de vivre ici-bas, pour entrer dans la vie de là-haut. Il était mort guéri.
« Ainsi, a écrit ailleurs une plume amie, ainsi Lazare ressuscita et puis mourut. Ainsi moururent également, après des années passées sur la terre, tous les personnages dont l'Evangile nous ra- ^
conte les surnaturelles guérisons par la main du Sauveur Jésus. Mais la santé et la vie qui leur furent rendues ont attesté au monde la puissance du Seigneur. Et une fois cette œuvre accom-
plie, Dieu leur permit de mourir comme au reste des hommes et de s'en aller, eux aussi au lieu de la récompense (1). »
Et voilà pourquoi, pieux et bon Macary, je n'ai pu vous revoir ici-bas, et tenir ma promesse de venir vous visiter. Priez Dieu pour que le rendez- vous ne soit que différé, et qu'un jour, avec tous ceux que j'aime, nous nous réunissions à vous, dans le rayonnement du trône de Dieu, aux pieds de Celle dont j'ai eu, quoique indigne, la profonde joie d'écrire l'Histoire, et dont, pour parler comme vous-même, la main puissante vous a guéri deux fois ! (2).
(1) E. Artus.
(2) L'événement miraculeux dont nous venons de raconter les détails a fourni le sujet de l'un des vitraux de la Basilique de Lourdes, celui de la chapelle du Rosaire^ la septième à droite en entrant. François Macary est représenté au moment même où il constate sa guérison par l'eau de Lourdes, A côté de lui sur une table est le Livre qui lui a donné la foi. Dans le haut du vitrail, Notre Dame de Lourdes envoie sur l'ouvrier les rayons de sa grâce. Accourue aux cris de bonheur qu'elle entend, la femme du menuisier de Lavaur joint les mains et remercie Dieu.