PERVERSION DE LA GENTILITÉ
18 Revelatur enim ira Dei de caelo super omnem impîetatem, et injustitiam hominum eorum, qui veritatem Dei in injustitia detinent : i9 quia quod nofum est Dei, manifestum est in illis. Deus enim illis manifestavit. 20 Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi per ea quae facta sunt, intellecta, conspiciuntur : sempiterna quoque ejus virtus, et divinitas, ita ut sint inexcusabiles. 21 Quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum glorificaverunt, aut gratias egerunt : sed evanuerunt in cogitationibus suis, et obscuratum est insipiens cor eorum : 22 dicentes enim se esse sapientes, stulti facti sunt. 23 Et mutaverunt gloriam incorruptibilis Dei in similitudinem imaginis corruptibilis hominis, et volucrum, et quadrupedum, et serpentium.
Serait-ce donc dans la gentilité que s'est trouvée et se trouve la justice ? Hélas ! non. La gentilité nous donne le spectacle d'une manifestation terrible de la colère de Dieu. Un simple coup d'œil sur la presque unanimité du genre humain nous le montre en désaccord ouvert avec Dieu, et en butte à sa colère ; car si le monde païen était juste, Dieu ne s'armerait pas contre lui. Or, nous voyons le courroux de Dieu déchaîné contre l'impiété et l'iniquité du paganisme ; quelle est donc sa faute, et quel est son châtiment ? Sa faute, c'est d'avoir altéré la notion de Dieu ; son châtiment, c'est d'être livré à tous les vices. Car de soi et par une force naturelle d'expansion, la connaissance de Dieu tend à se traduire en justice et en vertu. Elle nous est donnée pour cela ; et malheur à nous, si elle ne se tourne pas à aimer. Or, tel a été le crime du monde païen, et ce qui a provoqué la colère de Dieu sur lui ; il a possédé la vérité, la vérité sur Dieu ; il aurait dû en faire de la vertu et de la justice ; mais la vérité connue est demeurée captive, prisonnière, stérile dans la geôle de son iniquité.
Est-il donc vrai que la gentilité a connu Dieu, et. qu'elle est devant lui comptable de la vérité méprisée ? Oui, sans aucun doute. Les Gentils ont connu Dieu. N'avaient-ils pas leur raison ? N'avaient-ils pas le spectacle de la création ? Le langage des cieux n'est-il pas intelligible pour toute pensée (Ps. XVIII, 4) ? La raison n'a-t-elle pas été donnée à l'homme afin de lui permettre de lire le nom de Dieu dans la création, au point que, selon l'Ecriture (Sap., XIII, 1), celui-là possède en vain l'intelligence qui ne s'en sert pas pour connaître Dieu, et qu'après tout, il est même plus aisé de connaître Dieu que de scruter son œuvre (Ibid., .9) ? Sans doute ce n'est pas le tout de Dieu que l'on peut connaître de la sorte ; au delà de cette courte science il reste son inépuisable infinité, il reste cette part de vérité divine à laquelle la création ne peut nous initier, et que l'homme ne peut connaître que si Dieu s'incline vers lui pour la lui dire. Mais enfin l'exercice de leur raison, le spectacle de la création,
FOLIE DES païens 579
cette lumière intérieure de Dieu qui éclaire notre pensée même dans l'ordre naturel, c'en était assez pour connaître de Dieu ce qui est accessible à la pensée humaine. Les païens l'ont connu. Dieu le leur a montré dès l'heure reculée de la création, car Dieu est dans l'intelligence qui regarde, et dans la création que regarde l'intelligence. Le simple mouvement de la pensée suffisait donc pour faire conclure à l'être, à l'éternité, à la nécessité, à la toute-puissance de Dieu ; car les choses nous parlent de Dieu, parce qu'elles sont, par ce qu'elles sont, et par ce qui leur manque, et les païens sont inexcusables. Sans doute, il y eut des différences et des degrés. Et ceux-là ont été coupables éminemment qui formaient l'élite intellectuelle, à la pensée de qui le monde ancien était comme suspendu, et qui furent les directeurs-nés de la pensée morale commune : les philosophes. Mais la critique de l'Apôtre ne laisse pas d'être universelle, et d'envelopper le paganisme tout entier.
Ils ont connu Dieu, et agi néanmoins comme s'ils ne le connaissaient pas. Ils ont retenu captive dans l'injustice la vérité qu'ils possédaient. Ils ont fait plus : autant qu'ils l'ont pu, ils ont déshonoré Dieu, et l'ont abaissé au-dessous de son œuvre. Ce Dieu dont ils ont aperçu les perfections dans la créature, possédait dans ces perfections elles-mêmes un titre à être honoré et adoré par eux. Le culte divin, dans son essence, et dans chacun des actes qu'inspire la religion, consiste dans la reconnaissance de l'excellence et de la supériorité de Dieu : Agnitio excellentiae Dei. C'est l'ensemble de ces perfections propres à Dieu, affectées du caractère de l'infinité et de l'indépendance, que l'Apôtre a résumé dans ce mot : Divinitas, QeiÔTTiç. Ce Dieu, ils l'ont connu comme Dieu, et lui ont refusé l'honneur qui lui est dû ; ils l'ont connu comme auteur de la création — car la création était un bienfait, et ils n'ont pas consenti à lui en rendre grâces. Ils se sont détournés de lui, et ont pris l'allure de ceux qui ne savent pas. Le châtiment ne s'est pas fait attendre : ils sont devenus vains et vides dans leurs pensées : c'est l'expression même du livre
de la Sagesse (XIII, 1). Ils se sont perdus dans de frivoles recherches, dans de chétives spéculations. La lumière, dont ils n'avaient pas voulu, s'est retirée. Car cette lumière de la pensée n'est pas un élément abstrait, indifférent, insoucieux de l'usage qu'on fait de lui ; c'est une lumière supérieure à nous et vivante. Même elle est vie, et comme telle, la lumière des hommes : Vita erat lux hominum. Méprisée, et fatiguée d'éclairer en vain, la lumière s'est retirée ; l'âme a été réduite à de simples lueurs, et, peu à peu, graduellement, est descendue dans la ténèbre et la nuit. Tout l'homme intérieur a été aveuglé en châtiment de cette folie qui avait méconnu Dieu. On ne cesse pas de se dire sages, les seuls sages ; mais on est en proie à la plus triste folie, en désaccord flagrant avec l'ordre de la réalité. Et facilement l'homme devient l'ennemi de la vérité qu'il a trahie : il est normal de se tourner contre le temple que Von a déserté. Dans ces questions vitales la neutralité n'est pas possible. Le paganisme ignorait Dieu, il l'ignorait volontairement ; mais Dieu l'importunait quand même ; ne pouvant l'anéantir, il voulut le déshonorer ; et ce culte qu'il refusait de rendre à Dieu, il l'a décerné à l'homme mortel, puis, comme s'il voulait épuiser l'injure, à moins que cela encore : à des oiseaux, à des quadrupèdes, à des serpents ; c'est à tout cela que le paganisme a assimilé Dieu.