LA RHÉTORIQUE DE PASCAL
Pascal, dans la y)reniicrc partie de sa vie, avait été uniquement i:('onnètre. Nalurelloinent porté par son génie extraordinaire à rétn<le des sciences mathématiques, il y avait encore élé ponssé par rexemide de son père; et la précaution môme (juavait prise Élienne Pascal de lui interdire cet ordre de travaux * n'avait fait qu'exciter sa curiosité par l'at Irait du mystère. Aussi, dès qu'on le lui avait permis, s'y élait-il adonné avec passion. Il semble que, pendant longtemps, il n'ait rien vu en dehors des mathématiques, et qu'il ait eu en leurs résultats comme en leur méthode une conliance absolue et une confiance sans réserve. Sans doute, comme nous ra[»|nend M"*'' Périer, il n'admettait point que le raisonnement fnt valable dans les choses de la foi. Mais — même à l'époque de sa prcMuière ferveur janséniste — il prétondait restreindre ce domaine réservé: il pensait que « beaucoup de choses » de la religion pouvaient être démontrées « suivant les principes du sens commun» ; que, si la foi était un don de Dieu, la raison en pouvait du moins établir les fondements^. Kt, pour les choses humaines, il ne faisait point de distinction : elles lui paraissaient toutes pouvoir être traitées more ycomctrico^ comme dira Spinoza^.
1, « Goumic il sav.'iit que l.i mathématique est une science qui rcnijjlit et ijui satisfait I)ejiU(MU[> Tospril, il ne voulut point que mon frère en eût aucune counaissunce » (M°" Périer).
'2. Lettre à sa sn'ur janvier 1()48;.
:{. Cf. la Lettre imi»crtineiite du chevalier de Méré à Pascal. Vous aviez, lui dit-il, pris <lans la géométrie l'habitude « de ne juger de quoi que ce soit que par vos longues démonstrations ».
Une nouvelle vie s'ouvrit pour lui, un plus large horizon se dévoila devant ses yeux, quand, « dégoûté » des sciences abstraites, il « commença l'étude de l'homme <». Introduit dans la société du duc de Roannez, du brillant chevalier de Méré, de Miton et de leurs amis, reçu dans les salons raffinés comme celui de M™*' de Sablé ou de la duchesse d'Aiguillon, il découvrit u le monde ». Tout d'abord, s'il faut en croire la lettre fameuse que lui écrivit un jour Méré, il essayait d'appliquer à la vie et aux hommes les formes rigides et les pro- (M'dés méthodiques de la géométrie. Mais, il s'aperçut bien vile — plus encore par son propre tact que par les avertissements de ses amis^ — qu'en cela il faisait fausse route. Moins '< [)ersuadé de l'oxcellence des mathématiques-'^ », il comprit que des études différentes demandaient des procédés différents. Ce n'est point qu'il ait absolument cessé d'avoir con- (iance en la logique : il était trop géomètre pour cela, et dans VArt de persuader, il soutient encore que la méthode de la géométrie surpasse toutes les autres, car c'est elle qui se rapproche le plus de la démonstration parfaite — et chimérique — dont il avait conçu l'idée, et qui consisterait à tout prouver. Mais, du moins, en face des « sciences extérieures », il vit un autre sujet d'études: « la science des mœurs* »; il reconnut que l'homme n'est pas une pure intelligence, qu'il est presque impossible de s'adresser toujours à sa seule raison par des arguments abstraits*, et que la logique, hors de son
\. If., VI. 23: M., -US;!}.. Ii4.
2. Méré iic lui inéiiage.iit pas ces avcilissemciils (Cf. la Lettre (ii'jà citée). Mais, ailleurs, il recniiiiaîl les propres que Pascal a su faire de lui-même : «Nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser; cei)en(lant, nnus lui parlions <le bonne foi. Deux ou trois jours s'étant écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments, et, ne faisant plus qu'écouter et qu'interroger pours'éclaircir sur les sujets qui se i)résentaient, il avait des tablettes qu'il tirait de temps en temps, où il mettait quelques observations, etc. » {f)e l esprit).
l\. Paroles de Pascal rapportées par Méré (Letlre). — « Excellence » a ici la plénitude de son sens : supériorité, prééminence.
■i. II., VI, 41; M., 226; B., 67.
:;. H., VI, :{«): .M., 340:1J., \q:\.
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domaine, devient absurde ^ C'est alors que se présenta à son esprit la théorie d'un art de persuader autre que la démon.^tration géométrique ; c'est alors qu'il se fit une rhétorique. A partir de ce moment, Pascal eut beau renoncer au monde, il ne cessa plus de s'occuper de ces questions. Ou, pour mieux dire, plus il renonçait au monde, plus il s'occupait passionnément de ces questions, car elles prenaient pour lui une tout autre importance. Jadis, quand il était adonné aux vanités de l'esprit, il les traitait pour son plaisir : il voulait atteindre à la perfection littéraire ou la mieux goûter chez les autres. Maintenant, il les traite pour son devoir : il se sent tenu de coopérer suivant ses forces et par les moyens naturels à Tœuvre surnaturelle de la gnlce, de répandre dans les âmes les semences de vérité que Dieu pourra rendre fécondes et salutaires. L' « honnête homme » a fait place au chrétien fervent; l'amateur ou l'artiste à l'apôtre; et c'est l'ardeur même de sa charité qui le pousse à mieux étudier l'art de persuader, jjour en mieux employer les ressources 2. Avant de parler, il supplie Dieu de rendre ses paroles convaincantes; c'est à Lui qu'il demande — si l'on ose ainsi parler — des leçons dt; rhétorique : « Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être inlîni et sans parties auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire 3. )) Ainsi s'expliciuent le nombre et la variété des pensées sur l'esprit, le style, la rhétorique -*; ainsi se comprend la phrase de la Logique de Port-Royal: « Feu M. Pascal qui savait autant de véritable rhétDrique que personne en ait jamais su... » ; ainsi se vérifie le jugeaient de M™® Perler: