‹ Les époques du théatre français, 1636-1850Chapitre 10 sur 65 · Cf. Femmes savantes · texte numérisé non relu

Cf. Femmes savantes

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits.... Od verrait le public vous dresser des statues ..

naires, mais à la liste seulement des personnages où Hespérie est ainsi désignée : « Hespérie, qui croit que chacun Taime ».

Vous le voyez donc, la dette de Molière envers Corneille n'est pas plus considérable qu'envers Desmarets ou tout autre des contemporains de Corneille. Et cela ne saurait faire à coup sûr que le Menteur ne soit une date importante et caractéristique dans l'histoire du théâtre français. Je veux dire seulement, je répète que le Menteur est loin d'avoir l'importance du Cid^ et, — toute question de personne mise à part, — on peut, je pense, en donner deux ou trois bonnes raisons.

Pour que la comédie pût égaler, sinon la dignité, mais au moins la fortune littéraire et la popularité de la tragédie, il fallait donc, en premier lieu, que le goût général du temps se fût quelque peu détourné du romanesque et porté vers l'étude ou Tobservation de la réalité. Or, Messieurs, c'est ce qui ne pouvait sans doute se faire avant que la Fronde et ses suites eussent rabattu quelque chose des fumées héroïques dont on se payait encore aux environs de 1645. C'est ce qui ne pouvait se faire davantage avant que les différentes classes de la société française, rapprochées les unes des autres par les circonstances, se fussent mêlées plus intimement, et qu'en achevant de se mieux connaître, elles fussent devenues les unes pour les autres je no sais quoi de moins vague et de moins général. Au temps de Corneille encore, un grand seigneur, pour un bourgeois, n'était qu'un grand seigneur; mais, pour un grand seigneur, un bourgeois n'était qu'une c espèce », autant dire l'expression, uniformément identique, en quelque sujet que ce fût, des qualités ou des défauts qui caractérisaient c le bourgeois ». On avait quelque idée du genre; on n'en avait pas de l'individu. On commençait à connaître

Vhomme; on ne savait pas encore les hommes; — et qiril n'en est pas un qui ressemble à un autre.

Il fallait, en second lieu, que la comédie se fût achevée de débarrasser des influences étrangères qui pesaient toujours sur elle, et qu'abandonnant enfin Timitation de l'Espagne ou de l'Italie, elle se fût rendue, je ne veux pas dire Parisienne, — elle n'y aura bientôt que trop de tendances, — mais Française et nationale. Car, en un certain sens, et pour bien des raisons, dont les unes se tireraient de sa définition ou de son objet même, et les autres de ce qu'elle doit toujours exprimer dïdéal, la tragédie n'a pas besoin d'être « nationale ■>, ou, si vous l'aimez mieux, elle a des moyens à elle de Tètre assez jusque dans les sujets romains, grecs, et bibliques. Mais comment la vraie comédie se passerait-elle de l'être, elle qui doit exprimer, sous peine de n'être pas, ce que les ridicules ou les vices d'un peuple ont de plus particulier, de plus intime? Je dirais de plus ethnique, si je n'avais peur que le mot ne parût un peu prétentieux. Oui, la vraie comédie d'un grand peuple doit avoir quelque chose de presque inintelligible à tous ceux qui n'en ont pas, comme l'on dit, sucé le goût avec le lait. Il fallait être Grec pour goûter Aristophane; il faut être Anglais pour goûter les comédies de Shakespeare.... Mais au temps de Corneille, et du moment que l'on ne voulait plus de ces gauloiseries qui avaient presque seules défrayé la gaieté de nos pères, les ridicules français ni les mœurs mêmes n'avaient rien encore d'assez caractérisé.

Enfin, Messieurs, il fallait que l'observation morale ou psychologique eût fait, elle aussi, de certains progrès qu'elle était précisément à la veille de faire entre 1640 et 1650, mais qu'elle n'avait pas encore faits. Sous le même habit de cour ou de ville, comme il fallait que l'on apprît à discerner l'être humain, individuel et par-

ticulier, il fallait qu'on apprît à démêler les nuances d'un même caractère, ses alternatives en un même sujet, et Tort de ramener à un même principe Tillogisme apparent de ses contradictions. Il fallait, en un mot, que nos moralistes eussent passé par là, ces observateurs ingénieux ou profonds de la nature humaine dont l'auteu: des Sermons, et celui des Maximes, et celui des Pensées, nt sont que les plus éminents... Molière pourra venir alors, et la comédie française, maîtresse enfin d'elle-même, de sa forme et de son fond, produire librement ses chefsd'œuvre.

12 novembre 189i.

TROISIEME CONFEREXCE

— Importance de Rodogune dans Ihistoire de la tragédie française et dans l'œuvre de Corneille. — C'est dans Rodogune que la critique étrangère a le plus vivement attaque le système dramatique français. — Les défauts de Corneille ne paraissent nulle part plus étroitement mêlés à ses qualités. — Enfin, comme étant la plus mélodramatique des tragédies de Corneille, Rodogune en est l'une des plus contemporaines et des plus romantiques. — IL Grandes qualités de Rodogune. — L'intérêt de l'intrigue et Ihabileté de la disposition dramatique. — L'union des intérêts particuliers et de la peinture d'histoire. — L'emploi de l'histoire dans la tragédie de Corneille. — L'histoire lui sert à authentiquer les situations les plus extraordinaires. — Elle est par excellence le théâtre des passions. — Elle est enfin le domaine de l'exercice de la volonté. — IIL Comment l'abus de l'histoire corrompt déjà dans Rodogune la notion de la tragédie. — Une citation de Beaumarchais. — Comment l'intérêt général diminue à mesure que Corneille s'inspire plus exclusivement de l'histoire. — Gomment et en même temps l'invraisemblance augmente. — S'il est vrai que le triomphe du devoir sur la passion soit l'âme du théâtre de Corneille. — Du style de Rodogune. — Que déjà par sa Rodogune Corneille s'engage dans une direction fâcheuse.

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais bien que chacune de ces conférences vous apparût dans son indépendance et dans son unité.

d6 les époques du théâtre français.

c'est-à-dire comme n'ayant besoin, pour être parfaitement entendue, ni d'avoir été précédée ni d'être suivie d'aucune autre. Mais, d'un autre côté, puisque j'essaye, puisque je vous ai promis d'essayer d'établir un visible enchaînement entre elles toutes, puisque vous avez admis que là même serait, ou pourrait être le véritable intérêt de notre commune tentative, il doit m'être permis, de loin en loin, de vous le rappeler, et vous trouverez sans doute naturel que, de temps en temps, je tâche à vous faire toucher du doigt ce que cet enchaînement a de plus sensible, de plus extérieur et presque de plus matériel. Si donc j'ai pu vous montrer, en vous parlant du Cid, comment, en 1636, par un effet du génie de Corneille, l'idée ou la notion de la tragédie, confondue jusqu'alors avec tant de contrefaçons d'ellemême, et toujours embarrassée dans ses langes, s'en était dégagée tout à coup pour devenir presque aussitôt c grande fille » ; et si vous avez bien vu, quand je vous ai parlé du Menteur, comment la comédie, s'en mêlant à son tour, avait achevé, par son premier succès, d'opérer pour deux siècles et demi la séparation des deux genres, destinés désormais l'un à nous faire rire, et l'autre à nous faire pleurer; il faut que je tâche de vous faire voir maintenant ce qu'il est advenu de la tragédie livrée à elle-même, et comment elle a profité de son émancipation pour se perfectionner; — ou déjà peut-être pour se corrompre. Car vous n'ignorez pas que l'équilibre des choses de ce monde est éminemment instable; que tous les progrès se payent, qu'ils se payent même quelquefois chèrement ; qu'il n'y a guère de qualités, après cela, qui n'aient quelque défaut, ou pour revers, ou pour rançon, ou pour condition même; et nous allons, je crois, en trouver une preuve dans l'examen de la Rodogune de Corneille.

Mais pourquoi Rodogune ? me demanderez-vous peutêtre, — et au fait on me l'a déjà demandé, — pourquoi Rodogune plutôt qu' Héradius, que JSicomède, que Don Sanche d'Aragon^ Messieurs, pour beaucoup de raisons, si nombreuses, et si diverses, que ne pouvant ici vous les énumérer toutes, je vous serai reconnaissant de vous contenter des principales.

En voici la première : c'est que Corneille lui-même a toujours et publiquement professé pour sa Rodogune une prédilection toute particulière et, comme qui dirait, une tendresse de cœur pour cette enfant de sa maturité :

On m'a, — nous dit-il dans son Examen de Rodogune, — on Jïi'a souvent fait une question à la Cour, quel était celui de mes poèmes que j'estimais le plus, et j"ai trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid, que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendre-^se que j'ai touiours eue pour celui-ci... Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments, mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de l'amitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisièrrce est au-dessus du second et le de?'nier l'emporte sur tous les autres.

Voilà ce qu'on appelle au moins ne pas se méconnaître! Et sans doute il n'est pas inutile d'ajouter que ce témoignage étant de 1660, — c'est-à-dire de quinze ou seize ans postérieur à Rodogune, — Corneille ici ne parle point dans la joie toute récente encore d'un glorieux enfantement, mais avec le sang-froid, le désintéressement relatif et Tautorité d'un vrai juge de luimême...

Nombre de contemporains ont partagé son avis, à la

ville surtout; et, sans nous embarrasser de tant de citations caractéristiques, c'est ce que suffisent à prouver quelques chiffres. Nous voyons en effet, Messieurs, que, de 1680 à 1715, dans le temps de la plus grande faveur de Racine, le Cid, il est vrai, n'a pas été représenté moins de 129 fois, tandis que Rodogune, elle, ne l'était pas plus de 133; mais, dans le même intervalle de temps, on ne donnait que 123 représentations d'Horace, — 10 de moins que de Rodogune, — et 95 de PolyeiicteK

Aussi n'est-il pas étonnant qu'à la fin du xviii^ siècle, lorsque Lessing, dans sa Dramaturgie de Hambourg, se proposa d'affranchir l'Allemagne du tribut que ses théâtres payaient toujours à notre répertoire, il ait attaqué la Rodogune de Corneille avec plus de violence et plus d'acharnement qu'aucun autre de ses chefs-d'œuvre. Pardonnez-moi de ne pas vous en remettre les preuves tout au long sous les yeux. Si je le faisais, je ùq saurais en effet m'empècher, pour répondre à Lessing, de hasarder à mon tour une incursion sur ses terres, de vous parler de JSathan Le Sage ou d'Émilia Galotti... et Dieu sait ce que j'en dirais peut-être ^\ Ce n'en est ni le moment ni le lieu; et si j'ai tenu à vous rappeler en termes généraux comment cet homme d'esprit avait parlé de la Rodogune de Corneille, c'est uniquement pour vous donner par là quelque idée de ce qu'elle

1. A une autre époque, où l'on ne saurait dire que le souvenir encore tout récent de Corneille pesât, comme alors, sur le choix des comédiens ni sur le goût du public, de 1800 à 1830, nous trouvons encore 277 représentations du Cid, — qui se détache décidément pour se porter lui tout seul en avant de l'œuvre entière de Corneille, — 193 d'Horace, 85 de Rodogune, et 37 seulement de Polyeucte. Cela fait un peu plus de deux représentations de Rodogune pour une seule de Polyeucte.

2. Lessing n'a rien compris à la tragédie française, non plus qu'à la fable de la Fontaine, mais en revanche il a beaucoup admiré Diderot.

RODOGUXE. 59

avait toujours de popularité, non seulement en France, mais ailleurs, et jusqu'en 1705.

Voici cependant une autre raison : c'est que, — pour emprunter l'expression bien connue de Boileau, — Rodogune a vraiment marqué le midi de l'inspiration ou de la poésie de Corneille; et s'il la préférait lui-même à toutes ses autres tragédies, c'est qu'il s'y retrouvait en quelque sorte plus complet et plus ressemblant. Et, en vérité, il n'avait pas tort! Oui, pour la complication ou l'obscurité de l'intrigue, pour l'exagération des caractères, pour la nature de Féloquence et la force du style, c'était bien lui, sa Rodogune; c'était lui tout entier, avec toutes ses qualités, vous l'allez voir, sauf peut-être cette flamme de jeunesse et de passion que je crains qu'il ne prisât pas assez haut dans son Cid; et c'étaient bien aussi tous ses défauts, sans en excepter ceux dont il était presque plus fier que de ses qualités. Les grands artistes, vous ne l'ignorez pas, Messieurs, savent toujours leur mérite; mais, en quoi ce mérite consiste, c'est quelquefois ce qu'ils savent moins bien...

Enfin, dernière raison, qui devait fixer notre choix sur cette même Rodogune : de toutes les tragédies de Corneille, elle est l'une des plus voisines de nous, la plus contemporaine, « la plus romantique », si nous voyons le romantisme où il est, non pas dans la disposition de l'action ou dans l'abus de la couleur locale, du décor et du costume, mais plutôt dans l'exagération des caractères, dans la violence des passions, dans l'énormité des catastrophes, et là enfin où l'a surtout mis l'auteur dWngclo, de Marie Tudor, de Lucrèce Rorgia. Je pourrais, je devrais peut-être même insister à ce propos, et vous montrer dans Rodogune une analogie de construction remarquable avec Ruy Blas. Comme Ruy Blas, Rodogune est une pièce machinée ou « truquée > par le fond, si je

puis ainsi dire. Dans Rodogune comme dans Ruy Blas, si < le dernier acte l'emporte sur les autres », c'est qu'il les commande ou même c'est qu'il les- engendre. Comme Hugo dans Ruy Blas, c'est par la beauté de la catastrophe et par l'horreur du dénouement que Corneille a été séduit dans Rodogune. Enfin, dans Rodogune comme dans Ruy Blas, on peut dire que quatre actes et demi n'ont d'autre objet que de préparer ou d'amener la dernière scène du cinquième. Et aussi, pour être justes envers Corneille et envers Hugo, ne devons-nous les chicaner ni sur le choix de leurs moyens, ni sur le détail de leur intrigue, mais il nous faut nous demander uniquement si le dénouement de Ruy Blas et la catastrophe de Rodogune contiennent en soi l'un et l'autre assez d'émotion dramatique et de c vérité humaine », pour justifier l'artifice des moyens qui les ont procurés K

J'en ai dit sans doute assez, Messieurs, pour vous rendre compte du choix que j'ai fait de Rodogune, et je

1. Je n'ai pas voulu me servir ici du mot de procédés, mais comme il n'est pas impossible que ces observafions le suggèrent au lecteur, je ne puis m'empêcher de protester contre l'acception fausse qu'on lui donne et femploi dangereux qu'on en fait. « Celui qui prétendrait faire des vers sans chevilles, a dit un humoriste, ressemblerait à un homme qui voudrait faire tenir deux planches sans colle ni sans clous »; et je suis de son avis. Un « procédé • n'est pas condamnable comme tel; et dans l'art, de même que dans la vie, il y a de « bons procédés ». Il faut des procédés. Mais ce qui est tout à fait abusif et d'une critique inconsciemment déloyale, c'est de crier au • procédé » toutes les fois que l'on voit, ou que l'on croit voir, les raisons qu'un poète ou un artiste a eues de préférer un moyen à un autre et de ne pas s'en cacher. Appelons donc « procédé » l'application maladroite, et en quelque sorte écolière, de moyens connus à des effets également connus, ce qui est la définition même de l'absence d'originalité dans l'art. Mais ne tombons pas dans cet excès de n'admirer que ce que nous ne comprenons pas, et ayons quelquefois cette vanité de croire qu'une intention que nous saisissons, dont nous pouvons rendre compte, n'en est pas moins pour cela une intention d'art.

RODOGUNE. 6t

viens à la pièce; dont je crois devoir, coucre notre habitude, vous rappeler en deux mots le sujet assez compliqué.

Deux hommes, deux princes, deux frères, Antiochus et Séleucus, sont entre deux femmes, dont ils veulent tous deux épouser l'une, Rodogune, princesse des Parthes, et dont Fautre. Cléopâtre, reine de Syrie, est leur mère. Elle est aussi la meurtrière de leur père. Nés à quelques moments de distance l'un de Fautre, et, depuis leur première enfance, élevés en Egypte, il est convenu, quand l'action s'ouvre, que la main de Rodogune et le trône de Syrie appartiendront à l'aîné des deux, que Cléopâtre est seule encore à connaître. Mais cette mère barbace, qui ne descend du trône qu'à regret, s'imagine de déclarer que celui-là sera l'aîné pour elle qui la débarrassera de Rodogune, en l'assassinant; Rodogune, de son côté, fait de l'assassinat de Cléopâtre une condition de son consentement au mariage qu'on sollicite d'elle;... et voilà le sujet de Rodogune \ l'un des plus dramatiques assurément qu'il y ait, si toutefois l'atrocité des situations est la mesure de la beauté d'un drame.

Comment Corneille Fa-t-il traité?

Il Fa traité d'une manière nouvelle, qui est à la fois un progrès et un recul sur Polyeucte et sur le Cid, et c'est ce que je vais m'efforcer de vous faire bien voir.

Le progrès, vous le trouverez d'abord dans la construction même du drame, plus ingénieuse, plus habile, plus savante, plus une et mieux liée, plus fortement, en toutes ses parties, qu'aucune des tragédies anté-

rieures de Corneille. Selon la curieuse et spirituelle expression de Le Sage ^ , le drame est ici vraiment e purgé d'épique >. Plus d'épisodes qui rompent ou qui ralensent la rapidité logique de l'action ; plus de c duels » ni de « batailles ». Pas de comparses non plus : d' c infante > comme dans le Cid, ou de Sabine, comme dans Horace, ou de Sévère ^ comme dans Pohjeucte. Tout sort ici de la donnée première, tout s'y rapporte et tout y est d'abord contenu. Quatre personnages : Cléopâtre et Rodogune, Antiochus et Séleucus; les deux ou trois c domestiques » ou confidents nécessaires, et l'action

1. Gil Blas, X, ch. v. « 0 divin Lope de Vega, rare et sublime génie... et vous, moelleux Calderon, dont la douceur élégante et purgée d'épique est inimitable!... » Calderon veut dire ici Racine, et Lope de Vega est mis pour Corneille.

2. Je ne voudrais pourtant pas que l'on m'accusât là-dessus de méconnaître ce que l'invention du personnage de Sévère, dans Polr/eucte, a d'extrêmement ingénieux ni ce qu'elle ajoute non seulement d'intérêt au drame, mais de grandeur encore au gacrifice, et par conséquent au personnage lui-même de Polyeucte. Ou plutôt, c'est justement ce que je voulais dire, quand, dans une précédente conférence, je parlais de Polyeucte comme de l'un des chefs-d'œuvre à la fois du génie et de « l'esprit » de Corneille. Il n'en est pas moins vrai que si le « christianisme », ainsi qu'on le croyait au xvii* siècle, est le véritable objet de Polyeucte; si ce que Corneille s'est proposé d'y peindre c'est l'ardeur ou la soif du martyre; si l'idée de son drame est enfin la victoire de l'esprit de Dieu sur les affections du monde, il eût pu la traduire par d'autres moyens, tirés eux-mêmes du fond du sujet au lieu de l'être du dehors. C'est en ce sens que je trouve encore de l'épisodique, pour ainsi parler, dans le personnage de Sévère. Le « moyen » qu'il est sent encore la tragicomédie; et ne pourrait-on pas dire que l'on s'en aperçoit en plusieurs endroits du rôle?

Oh: trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, Est-ce là comme on aime et m'avez-vous aimé!

Ou encore

Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices

Eussent de votre hymen honoré mes services.

Je n'aurais adoré que l'éclat de vos yeux,

J'en aurais fait mes rois, j'en awais fait mes Dieux, etc.

résultant du seul jeu de leurs sentiments réciproques. On peut dire qu'à cet égard la Rodogune de Corneille annonce ou fait déjà pressentir la tragédie de Racine, — son Andromaque ou son Bajazet, — ces chefs-d'œuvre « faits avec rien », chargés de si peu de matière, et dont l'élégante simplicité de lignes n'a d'égale, comme nous le verrons, que la richesse, la profondeur, la complexité d'observation morale.

Elle l'annonce encore d'une autre manière et en cet autre sens, que, pour la première fois, les intérêts d'amour nous apparaissent dans Rodogune comme étroitement unis au destin même des empires. C'est ce qui n"avait lieu ni dans Polyeucte ni dans le Cid. Nous nous intéressions à l'amour de Rodrigue et de Chimène, et notre sympathie pour Pauline le disputait à notre admiration pour son « chrétien de mari >; mais, après tout, quoi quïl en pût advenir, nous' savions bien qu'il n'y allait ni du sort des Espagnes, ni de celui de l'empire romain. Leur histoire était encore une histoire privée; leur passion, en un certain sens, n'intéressait qu'eux-mêmes; la fortune de tout un grand peuple ne dépendait pas de la leur. Mais, au contraire. Messieurs, songez à Bérénice et songez à Bajazet. N'est-il pas vrai que le destin de l'empire ottoman y dépend de savoir si Bajazet acceptera l'amour de la sultane? que l'avenir même de Rome est engagé dans les résolutions que va prendre Titus à l'égard de sa Bérénice? Quoi qu'ils décident l'un et l'autre, les effets de leur décision vont s'étendre comme en une succession d'ondulations bien au delà d'eux-mêmes et de leur bonheur ou de leur malheur privés. Nous le savons; nous le sentons; et que c'est là même une partie de la grandeur du spectacle ! Corneille, qui devait plus tard affecter de dédaigner, comme indignes de la tragédie, les passions de l'amour,

en a cependant bien vu limportance dans sa Rodogune. C"est pourquoi Fintérèt en a quelque chose aussi de plus général que son Polyeucte ou son Cid; et, à cet égard encore, il y a réellement progrès, si toute œuvre d'art approche dautant plus de la perfection de son genre qu'elle réussit à envelopper dans son plan, si je puis ainsi dire, de plus grands intérêts, plus vastes, plus durables et plus généraux.

Enfin, ce que n'étaient non plus ni le Cid, ni Polyeucte même : des tragédies de caractère, appuyées sur l'observation morale, et riches d'enseignements sur le cœur humain, c'est ce que Rodogune est encore, et c'était encore un progrès. L'effort de Corneille est visible, et quelquefois un peu gauche, mais aussi quelquefois singulièrement heureux, pour peindre des nuances diverses de l'amour dans les caractères différents d'Antiochus et de Séleucus. Ils parlent bien un peu le même langage, mais ils ne disent pas les mêmes choses; l'un est plus vif et plus bouillant, l'autre plus timide et plus mélancolique : dans ces deux rôles élégants, il ne dépend que des acteurs de mettre, s'ils le veulent, ce que Corneille s'est contenté seulement d'indiquer. Je ne dis rien du rôle de Rodogune, qui a quelque chose d'assez énigmatique. Mais assurément, vous l'allez voir. Messieurs, celui de Cléopâtre est l'une des plus belles peintures, des plus énergiques surtout, que l'on ait jamais tracées de l'ambition politique, de l'audace dans le crime, et de la volonté dans la passion.

D'où viennent donc ces progrès? Pour une partie, de l'expérience acquise par Corneille dans le maniement des moyens de son art. Rodogune est sa quinzième pièce, et nous n'en avons que douze en tout de Racine. Pour une autre partie, de la soumission de Corneille aux règles contre lesquelles il avait plutôt résisté ou

regimbé jusrpj'alors. Je vous ferai remarquer, en effet, que, quoi que Ton pense de ces règles fameuses, — dont je ne vous ai rien dit encore, dont le moment nest pas venu de parler plus à fond, — nous voyons que, de nos jours mêmes, quand nos auteurs dramatiques veulent obtenir des effets plus saisissants, de ces effets qui ne nous laissent, comme l'on dit, le loisir ni de réfléchir ni de respirer, ils commencent par enfermer leurs trois ou leurs cinq actes dans un même décor, et par resserrer leur action dans les vingt-quatre heures. Ajoutez aussi, Messieurs, si vous le voulez, que, par une suite nécessaire du mouvement naturel des choses, les genres une fois séparés, la distinction ne pouvait manquer de s'aggraver d'elle-même entre la tragédie et la comédie; elle devenait tous les jours plus profonde. Vous ne trouverez plus trace dans Rodogune de ce mélange de tons qui choquait Voltaire dans Polyeucte. L'allure est ici constamment tragique. Mais la vraie raison, la bonne, celle qui pourrait toute seule nous tenir lieu de toutes les autres, c'est ailleurs que je la reconnais, dans la pénétration singulière avec laquelle Corneille a vu ce que l'histoire offrait à la tragédie de ressources uniques.

On a écrit, vous le savez, tout un petit livre sur Corneille historien, — livre savant, livre ingénieux, livre contestable d'ailleurs en beaucoup de ses parties, — pour démontrer que Corneille avait eu plus qu'aucun de ses contemporains ce que nous appelons aujourd'hui « le sens du passé », celui de la différence des temps et de la diversité des époques. Je le veux bien; je n'en sais rien; je ne le crois pas ^ ; mais ce n'est pas cela que je

1. Non seulement je ne le crois pas, mais je crois même tout le contraire. S'il faut bien que le Cid soit espagnol, puisqu'enfln c'est à un Espagnol que Corneille en a emprunté le sujet, rin-

veux dire. Je ne parle pas davantage ici de ce prestige que rhistoire exerce de tout temps, — par cela seui qu'elle est l'histoire, et que l'histoire c'est le passé, — sur l'imagination des hommes en général et des poètes en particulier. Presque tous les grands poètes ont eu les regards tournés vers le passé. Ce prestige du passé, cette séduction du souvenir, ce charme subtil de l'histoire, j'essayerai de vous montrer à quel point Racine l'a subi. Mais, dans l'histoire, c'est autre chose, si je ne me trompe, que Corneille a vu, d'autres ressources, d'un autre genre, et qu'il ne me paraît pas que l'on ait jusqu'ici suffisamment définies.

Et d'abord, à ses yeux, l'histoire a cela pour elle d'authentiquer l'extraordinaire, si je puis ainsi parler, de prêter ou plutôt de donner à l'invraisemblable le cachet de la vérité. Par exemple, vous ne voulez pas croire qu'un jour deux villes, Albe et Rome, aient remis le soin de vider en champ clos leur querelle à trois frères chacune, liés entre eux six d'une ancienne amitié? Et, en effet, dit Corneille, ce n'est pas une aventure ordi-

trigue et les personnages, je ne vois rien de très romain dans Horace, qu'un parti pris d'héroïsme féroce, à la Balzac, dont il n'y a pas de trace dans Tite Live; et je ne vois rien non plus dans Cinna qui diffère comme couleur de ce que l'on trouve dans Horace. Dirai-je à quoi Cinna me fait surtout songer? C'est à Cinq-Mars, au Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, ou plutôt encore au Cinq-Mars de l'histoire. Pareillement, avec un peu plus de raideur, d'allure et de « vertu, » c'est à la duchesse de Chevreuse que l'Emilie de Corneille me paraît surtout ressembler, ou à celle que l'on voudra de tant de belles dames que le grand Cardinal a si souvent rencontrées sur sa route. Et d'autre part nous savons assez que les Maxime n'ont pas manqué à la cour de Louis Xlll. Il y a ainsi, dans la tragédie de Corneille, en général, toute une part d'actualité, comme nous dirions, que l'on n'y a pas assez remarquée et qui est précisémeVit le contraire de tout ce que l'on appelle du nom de couleur historique ou locale.

naire; mais quoi! lisez Tite-Live!... Ou bien encore : la vertu de Polyeucte vous paraît surhumaine 1 Après quinze ou vingt jours de mariage, vous vous étonnez, vous admirez, non seulement qu'un époux abandonne sa femme pour courir au martyre, mais encore, selon son expression, froidement, et sans verser une larme ou pousser un soupir, qu'il la < résigne > à un rival, à un ancien fiancé! Peut-être même, à ce propos, vous souvient-il que l'ancienne Église interdisait à ses fiidèles de provoquer bruyamment la persécution? Je n'ai pourtant rien inventé, dit Corneille, et, si vous ne m'en croyez pas, consultez Surius et Siméon Métaphraste!... Mais maintenant, c'est ma Cléopâtre, meurtrière tour à tour d'un mari, d'un premier fils, et d'un second, qui vous paraît sortir de la nature et de l'humanité dont même vous vous demandez si vous n'imputerez pas les crimes à la noirceur de mon imagination?

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier;

allez, retournez à l'école; lisez Appian Alexandrin, en son livre des Guerres de Syrie c sur la fin » ; lisez Josèphe, en ses Antiquités judaïques « au livre 13 » ; lisez Justin, c qui commence cette histoire au trente-sixième livre, et, l'ayant quittée, la reprend sur la fin du trente-huitième et l'achève au trente-neuvième ».

Voilà des autorités, je pense, nous dit le poète, heureux de notre embarras; et vous. Messieurs, si vous voulez sentir toute la force de son argument, songez de combien de pièces toute la critique que nous faisons se réduit à demander, d'un air incrédule et moqueur, où, en quel temps, dans quel monde, en quel pays se sont passés les événements ou rencontrés les caractères que Ion nous développe à la scène? L'emploi de l'histoire sauve Corneille de cette objeclion, et, appuyé sur les

Paul Diacre ou les Erycius Puteanus i, il peut désormais se livrer en sécurité à son goût de l'invraisemblable et de l'extraordinaire. Il s'est convaincu que son imagination échauffée ne saurait rien inventer de si difficile à croire que Ihistoire de la Grèce ou de Rome, celle du Bas-Empire, celle des Lombards ou des Huns au besoin, n'offre à notre étonnement quelque chose de plus incroyable encore, et pourtant d'an-it-é. Il nous en a convaincus nous-mêmes; et, pour nous faire accepter les horreurs tragiques de sa Rodogune ou la mystérieuse complication de son Héradius, nous n'exigeons même plus qu'il nous produise ni témoins ni garants : nous l'en croyons sur sa parole.

Autre ressource, non moins féconde : l'histoire, vous le savez, n"est pleine, elle ne l'était surtout au temps de Corneille, que de personnes souveraines, que de princesses ou d'impératrices, que de satrapes et de généraux d'armée, que de consuls, que de rois, que d'empereurs; et vous savez aussi. Messieurs, ce que ces grands de la terre tiennent de place dans notre tragédie. Croyez-vous cependant que si Corneille en a rempli son répertoire, ce soit naïve admiration des grandeurs humaines, effet et conséquence en lui de la superstition monarchique, éblouissement d'un c bourgeois de Rouen » devant la majesté d'un Louis XIV ou le pouvoir d'un Richelieu? Peut-être! mais c'est aussi qu'à vrai dire, n'y ayant pas de € terrain >, si je puis ainsi parler, ou de milieu plus favorable au développement des passions que l'âme des grands de ce monde, il n'y a donc pas non plus d'âmes plus tragiques. Où les passions jetteraient-elles en effet de plus nombreuses, de plus vivaces, de plus tenaces racines? où grandiraient-elles plus vite? où s'épanoui-

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