‹ Les époques du théatre français, 1636-1850Chapitre 28 sur 65 · ORONTE · texte numérisé non relu

ORONTE

Je ne m'en défends point, et je tiens qu'on ne peut réussir sur le théâtre qu'en suivant Molière pas à pas....

LE POÈTE

Molière a bien gâté le théâtre. Si Ton donne dans son goût : Bon, dit aussitôt le critique, cela est pillé, c'est Molière tout pur; s'en écarte-t-on un peu : Oh! ce n'est pas là Molière.

Dufresny s'en écarta, mettant même quelque amourpropre, quelque coquetterie d"auteur à donner, sous le titre de la Malade sans maladie, telle comédie dont ce Litre ne fait précisément qu'accuser la différence avec le Malj.dc imaginaire. îl essaya surtout de varier l'intrigue, de la rendre déjà plus « intéressante » ; et il est vrai qu'ayant moins d'invention que de bonne envie d'en avoir, il y a rarement réussi. Mais c'était une indication, et ses successeurs en allaient profiter.

D'un autre côté. Destouches, revenant d'Angleterre où le goût naturel qu'il avait pour le romanesque n'avait pu manquer de devenir plus vif ou plus prononcé, n'allait pas précisément en rapporter un théâtre nouveau, mais enfin, tout en continuant de composer des comédies de caractères, telles que le Médisant, le Philosophe marié, le Grondeur, il allait essayer, comme Dufresny, de mettre un peu plus d'imprévu dans sa fable; et déjà, comme La Chaussée, comme Diderot plus tard, de mêler le sentimental, sinon le tragique, au comique. Il allait s'efforcer aussi de « moraliser » le théâtre; et il faut convenir qu'après tout, — n'y ayant rien de moins « moral > que le théâtre de Regnard, si ce n'est celui de Dnncourt, — l'entreprise, assurément, ne partait pas d'un mauvais naturel. Et, pour toutes ces raisons, on peut croire, Messieurs, que dès lors, aux environs de

J72o ou de 1730, l'évolution de la comédie se seraitdéterminée dans le sens du drame, si un homme d'es-; prit n'était intervenu, très original et très particulier,' qui, lui, quoique romancier, n'aimant pas beaucoup les| histoires tragiques, ni même, — et après avoir cependant; commencé par en faire, — les romans trop romanesques, | allait s'aviser, pour maintenir la comédie dans lesj régions tempérées du sourire, de quitter les traces de Molière ; se mettre à l'école de Racine ; et, par une ingé-j nieuse imitation, adaptation, ou transposition, tirer; d'Andromaque et de Bajazet ces petits chefs-d'œuvre dej finesse, d'analyse et de préciosité, qui sont le Jeu de l'amour et du hasard et les Fausses Confidences, \

24 décembre 1891. '

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