IMPRIMERIE DE GEORGES JACOB
CLOÎTRE SAINT-ÉTIENME, 4.
(iiTiiiT N Buunn M u soaiTi iRciioLOGiQiii n l'orUaiiis.)
NOTICE NECROLOGIQUE.
M. LEMOLT- PHAL ARY,
CONSEILLES A LA COUR IMPÉRIALE ])*0RLÊAN8, CHEVALIER DE L'ORDRE IHPCRIAL DE LA LÉGION- D'HONNEUR, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE DE L*ORLtANAIS.
C'est avec le sentiment d*une assez vive salisfaction que j*ai accepté la tâche de rendre un dernier hommage à la mémoire de M. Lemolt-Phalary, notre collègue. L'accomplissement de ce devoir adoucit le profond chagrin que m'a causé la mort de cet homme aimable, auprès duquel j*ai vécu dès notre plus tendre enfance jusqu'au jour où la mort est venue le frapper.
Je le connaissais dès avant que nos deux familles nous eussent réunis à la môme école primaire ; nous avons commencé ensemble nos études secondaires; nous nous sommes retrouvés à Técole de droit de Paris, et enfui au Palais-de-Justice de notre ville natale, où il semblait que notre commune destinée nous eût donné rendezvous.
Cette marche que j'appellerais parallèle, si l'ordre hiérarchique n'avait élabli une certaine distance entre nous, Télait cependant, car cette distance disparaît devant la persistance des relations personnelles, lorsqu'elles commencent avec la vie et ne doivent finir qu'avec elle; et d'ailleurs, le cœur de M. Lemolt-Phalary n'était pas de ceux qui acceptent un prétexte pour les interrompre et même les modifier.
Ce lien, qui établit entre les hommes une sorte de consanguinitéy a été, s'il est possible, resserré par une double et précieuse
confraternité ; nous avons été tous les deux, et ensemble, membres de celle Société, aux travaux de laquelle il a pris peu de part, mais dont il suivait assidûment et avec intérêt les séances, et de la Société d*agi*iculture, belles-lettres, sciences et arts d'Orléans, dont il était le secrétaire particulier, et dont ses collègues l'avaient, quelques jours avant sa mort, iuim«é vice-président.
C'est ainsi que, rapprochés par tous nos devoirs et nos occupations de chaque jour, nous sommes arrivés à celui où la Providence Ta enlevé à tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, et qui, par conséquent, Taimaient, Testimaient et le regrettent.
Je puis donc rappeler avec fidélité tout ce qu'il a été, en le suivant dès son entrée dans le monde jusqu'au moment où il en esl sorti.
M. Alexandre-Marie-Paulin Lcmolt-Phalary, né à Orléans le 15 vendémiaire an XII (8 octobre 1803), était fils de H. Joseph- Hubert Lemolt-Phalary, né en Tannée 1756, à la Marche (Vosges), et de H"^* Rosalie Janot de Miron. Le père de H. Joseph-Hubert Phalary, M. Charles Lemolt-Phalary, prenait les titres d'avocat en parlement, dernier capitaine-prévôt chef de la police en la prévôté royale de Châtiilon-sur-Saône.
M. Joseph-Hubert Lemolt-Phalary, nommé juge au Tribunal d'appel d'Orléans, est mort, en l'année 1838, conseiller à la Cour royale de cette ville, sans avoir jamais quitté la haute juridiction à laquelle il avait été appelé au moment même de son institution.
Il n'est pas sans utilité, pour apprécier un caractère, de se reporter à l'éducation à laquelle il doit ses premières impressions ; elles sont, ordinairement, l'unique principe de toutes les habitudes de l'esprit et du cœur.
Quoique M. Phalary père, au moment où la révolution de 1789 éclata, eût atteint l'âge qui lui permettait de s'associer à l'un des partis en présence, pendant cette trop longue crise politique et sociale, et quoiqu'il eût été secrétaire de Mirabeau, et peut-être à
cause de cela, tout indique qu'il se tint éloigné du théâtre ou se jouait le terrible dran;e dont il attendait le dénoûment dans le silence, et qu'il n'en sortit qu'au jour où l'ordre se rétablissant, la société essayait de se reconstituer.'
Son éducation, son esprit vif et tant soit peu sarcasiique, la distinction de ses manières, durent le lancer dans le monde élégant de ce temps de transition connu sous le nom de Directoire, dont les formes d'un républicanisme usé par ses propres excès préparaient les formes robustes du Consulat et de l'Empire; temps où la gailé française, prenant sa revanche des terreurs auxquelles elle venait d'échapper, s'épanchait avec une entière liberté.
M. Lemolt-Phalary père, qui n'avait pas quitté Paris, appartint à celte société brillante par l'esprit, par le sentiment critique et littérriire, et par la charmante légèreté de ses allures et de son lanîragc.
Cette supposition est justifiée dans le souvenir de ceux qui l'ont connu arrivé au dernier terme de la vieillesse la plus avancée, privé de la vue, et attirant encore auprès de lui, par les récits les plus piquants, la vivacité et la soudaineté de ses réparties.
Elle est justifiée par son alliance avec une nièce de Beaumarchais, femme élégante, poète, et visant quelque peu à la science.
C'est entre ces deux personnes que M. Paulin Lemolt-Phalary, leur fils unique, passa toute sa jeunesse. C'est auprès de son père, à la vieillesse et à la cruelle infirmité duquel il prodigua, avec une véritable piété, tous ses soins et ses consolations, après avoir adouci, avec le même dévoùinent, les cruelles souffrances auxquelles sa mère a succombé, qu'il passa une grande partie de sa vie.
C'est h elles seules qu'il a dû son éducation : l'une le dirigeant diins ses études classiques et le façonnant aux formes de sa propre conversation; l'autre, après lui avoir transmis, comme un héritage anticipé, cette vivacité d'esprit dont elle avait recueilli sa part dans la famille à laquelle elle appartenait, lui inspirant le goût littéraire le plus délicat, mais un peu énervé par son séjour dans un esprit féminin.
On ne peut donc être surpris quand, reportant la pensée sur
H. Lemolt-Phalary, on voit, cachée sous les apparences les plus attrayantes de la légèreté du langage, une grande justesse d'appréciation qui, appliquée aux fonctions les plus élevées do Tordre judiciaire, ne peut être que le résultat d'études sérieuses et d'une persistante méditation.
Cet heureux mélange de facultés si diverses. me conduit naturellement à considérer M. Lemolt-Phalary comme magistrat, comme littérateur et ami des arts, et comme homme du monde.
Le magistrat possédait la science du droit, l'intelligence des affaires, le (aient de la parole.
Il a rempli tour à tour les fonctions de juge auditeur, de substitut du procureur du roi, de substitut du procureur général, d'avocat général et de conseiller.
Dans l'exercice de ses fondions de membre du parquet, et particulièrement dans celles de membre du parquet delà Cour, il a accjmpli, souvent avec éclat, les devoirs qu'elles lui imposaient.
C'est laque le jurisconsulte se montre dans tout son jour; il parle devant une assemblée composée de magistrats auxquels ne peuvent échapper ni les négligences, ni les erreurs, ni les omissions de l'exposé et de l'argumentation; devant un barreau composé d'hommes réunissant la pratique à la théorie, et possédant, avec la science du droit, l'art de dissimuler les faiblesses de leurs causes, d'échapper aux difficultés qu'elles présentent, et de cacher, sous les artifices du raisonnement, leur côté vulnérable; d'officiers ministériels expérimentés, guettant, dans l'observation la plus attentive, tout ce qui peut faire valoir ou compromettre les intérêts qui leur sont confiés.
C'est avec bonheur et respect que se remarquent encore aajourdliui quelques membres de la Cour restés sur le siège qu'ils occupaient à celte époque, où florissaicnl au barreau iM. Légier, dont il suffit de rappeler le nom pour résumer toutes les qualités qui doivent distinguer l'avocat : la science, la puissance de la dia-
leclique allant jusqu'à Téloquenee, la probité et le désintéressement, et dont le souvenir fait naître dans le cœur de ceux qui l'ont connu une émotion que le temps ne peut aflinblir; M. Baudry, doué d'un talent analytique d'une telle puissance, qu'il était presque toujours couronné de succès; M. Jules Johanet, dont le front calme, le regard limpide rempli de douceur et d'intelligence, provoquaient la sympathie; dont la parole élégante jusqu'à l'atticisme commandait l'attention, et quise jouail, sans jamais sortir du cercle classique le plus étroit, des difficultés de la discussion qu'il savait charmer^ quelle que fût son aridité, par les considérations les plus élevées, les observations les plus piquantes et les mots les plus heureux ; M. Lafontaine, remarquable par une droiture du cœur si grande, que ses pldidi»yers, à cela près d'une certaine, bien naturelle et très-excusable partialité, pouvaient être assimilés à un réquisitoire d'un organe du ministère public, et qui, par sa méthode un peu rigide, rappelait l'art oratoire chez les anciens; M. GeiTrier, l'un des lutteurs les plus énergiques et les plus incisifs du barreau, excellant dans l'art descriptif et dans l'analyse des caractères; à cet égard, grand dessinateur et un peu trop grand coloriste, qu'une mort prématurée a enlevé aux honneurs de sa profession, à l'estime et à l'affecion de ceux qui l'entouraient.
A ces noms doivent se joindre les noms des avocats les plus célèbres des barreaux de Paris et des déparlements, se rendant fréquemment à la barre de la Cour dans les occasions les plus solennelles.
£n présence de tous ces talents d'élite dont il devait reproduire, analyser, rejeter ou adopter la pensée, et avec lesquels il devait quelquefois engager le combat, M. Lemolt-Phalary se montra toujours digne de la compagnie à laquelle il appartenait.
Dans les causes civiles, il se faisait remarquer par une connaissance approfondie de toutes les questions; il suivait l'argumentation contradictoire dans chacune de ses parties, et, ce qui est plus difficile, dans toutes ses nuances; et son opinion, se dégageant de ce travail, éfôit toujours juridique.
Au criminel, et sous une législation où cette partie de l'administration judiciaire était fréquemment saisie d'accusations en ma-
tière politique, il s*esl trouvé en présence de devoirs nouveaux, el on peut dire hautement, au sein même de la ville où il les a accomplis, que si la fermeté du magistrat n*a pas fléchi devant la dilTicullé de la tâche, elle a élé, non seulement exemple de passion, mais qu*elle a toujours élé accompagnée des égards que devait commander le sentiment dans lequel la plupart des actes reprochés aux accusés prenaient, alors, leur origine.
Devenu conseiller, fonction dans laquelle, il est superflu de le dire, les études et l'expérience de Tavocat général le suivirent, il présida souvent los assises, et il le fit avec un incontestable succès; personne mieux que lui ne connut et n'observa la nuance considérable, et cependant en apparence assez difficile à connaître et à observer, qui sépare les attributions du président de celles des membres du parquet. 11 se fit constamment remarquer par la dignité, rimpartialité avec lesquels il les dirigeait et résumait les débats les plus longs et les plus compliqués; par la connaissance qu'il avait du cœur humain, qui lui permettait, en suivant les voies les plus tortueuses et les plus cachées, d'arriver toujours à la découverte de la vérité.
Tel fut M. Lemolt-Phalary, magistrat.
J'ai dit qu'il avait reçu dans l'intérieur de la famille deux directions : avec celle lui ouvrant pour l'étude des lettres anciennes et du droit, celle qui lui inspirait le sentiment littéraire, et je puis ajouter, comme conséquence nécessaire, le sentiment artistique.
M. Lernolt-Phalary a cultivé ces deux derniers genres, en publiant quelques ouvrages, dont deux surtout doivent être le sujet d'un examen particulier comme étant : le premier, celui auquel il attachait le plus de prix, quoiqu'il ne l'ait pas signé ; le second, dont il s'est publiquement reconnu l'auteur, comme intéressant tout à la fois les lettres et l'art.
L'un, imprimé en 1835, porte cet .intitulé : Lta, avec cette épigraphe tirée de Montaigne : Lui c'est mot, et se compose de
pièces de poésie légère alternant avec un assez grand nombre de nouvelles et d*hislorieltes appartenant, les unes au genre que j'appellerai dramatique, comme celle ayant pour titre : Le poignard du Capucin ; les autres au genre gai, telles que celles ayant pour titre : Le Chien du théâtre et Les Poulets normands.
Je passerai rapidement sur les poésies. Je me bornerai à dire qu'elles sont toutes écrites avec élégance et facilité, et que la plupart d'entre elles expriment avec grâce les rêveries du cœur à l'âge où l'auteur les a composées.
Je ne ferai exception que pour l'une d'elles intitulée : A moi le bonheur de la via, qui, j*en suis sûr, si j'en crois la bonté de son cœur et la tendre affection qui a présidé à l'union la plus heureuse entre les plus heureuses, est l'épithalame qu'il a composé à l'occasion de son propre mariage. Je ne citerai que trois couplets, dont le premier revient après chacun des autres :
A moi le bonheur de la vie»
A moi la jeune ûUe aux gracieux atours, A la bouche fleurie, La fille aux naïves amours.
Tout me Ta dit, loi faite homme et vivante, Le magistrat à la voix grave et lente,
LVglise aux nuages d'encens, Aux légères coupoles;
L'église aux saints enseignements,
Aux pieux et parlants symboles ;
Un anneau^ gage d*union ; Une main dans ma main, un nom près do mon nom.
La voyez-vous, la mariée, La voyez-vous agenouillée Sur ces moux carreaux de velours?
Oh! regardez, oh! qu'elle ébt belle!
Plus que ne Test la fleur nouvelle, Plus que ne Test le plus riant des jours.
Ciel qui la contemplez et la savez si pure, Entendez que par vous je jure De l'aimer seule et toujours.
Je crois qu'il n'est pas besoin de commentaire pour que ces passages, empruntés à une seule, donnent la plus heureuse idée de toutes les autres.
Aussi, sans plus insister, je passe aux œuvres en prose composant ce volume.
J'y remarque quelques récits vifs, rapides, spirituels, intéressants, mais dont le caractère se ressent un peu de la qualité dominante de Tesprit qui les a dictés.
Chez H. Lemolt-Phalary, on remarquait deux facultés différentes et qu*on dirait opposées : le littérateur n'avait rien de commun avec le jurisconsulte, l'homme du monde avec le niagis'rat; et cette séparation s'opérait avec une telle promptitude, que l'un disparaissait au moment même ou l'autre se montrait.
Le littérateur se confondait avec le causeur: M. Lemoll-Phalary écrivait comme il conversait. On dirait, en lisant ses œuvres, autant de monologues absolument semblables à ses conversations; et on pourrait croire qu'il n'attachait pas plus d'importance à ses écrits qu'à ses charmantes causeries. Mais, s'il en était ainsi, il se trompait; et, de même que ses conversations épuisées restaient, pour Ja merveilleuse facilité qu'il avait à les reprendre sans jamais se répéter, de même ses écrits resteront comme un témoignage de la variété de ses pensées.
Il en est, surtout, quelques-unes qui sortent du cadre qu'il avait adopté, et sur lesquelles je dois m'arrêler avec complaisance, parce qu'elles révèlent une assez grande intuition archéologique à une époque où ce genre d'étude était à peine soupçonné, et parce qu'elles portent Tempreinle des sentiments d'humanité dont le cœur de H. Lemolt-Phalary était animé.
Dans celle intitulée : UHôpital, je trouve des notions, alors absolument inconnues, sur la fondation de cet établissement de charité dans la ville d'Orléans; sur la statistique des diverses classes d'indigents qui l'habitent, et enfin une appréciation judicieuse du caractère architectural de la chapelle qui, alors, était inachevée.
Voilà pour ce qui a rapport à l'archéologie et à l'art. Pour ce qui est des sentiments d'humanité, l'auteur nous donne les détails les plus touchants sur les enfants abandonnés, sur les ruses alten-
drissantes que le sentiment maternel inspire aux pauvres femmes forcées par la rigueur de leur sort à se séparer de leurs enfants, pour conserver la consolante espérance de les reprendre dans un jour meilleur, et pouvoir les reconnaître sans les avoir jamais vus.
Et après avoir décrit la partie non encore restaurée de la maison destinée à Fhabitation des fous, où il se rendait en qualité de juge auditeur chargé de constater Tétat mental d*un insensé qu*on venait d*y conduire, il fait un tableau tellement saisissant du sort de ce malheureux et de tous ses compagnons dinfortune, abandonnés alors, en proie à leur délire, dans de misérables cabanons, sans soins hygiéniques, sans consolations et sans secours intellectuels, qu*il associe le lecteur à ses vœux, réalisés depuis, pour que ce régime soit transformé, et au sentiment douloureux qui le force à fuir ce séjour en prononçant ces mots : Lnsciate ogni speranza voi che intrate, et ceux inscrits dans la chapelle, et qu'il croit convenir bien plus au séjour de désolation dont il est '^cnlrainl de s'éloigner, entraîné par rhorreur qu'il lui inspire, qu'à un lieu consacré à la prière : Quam terribilis iste locus.
Si je continue, je retrouve encore le sentiment archéologique et artistique, se révélant par l'appréciation du monument et de la Ira-, dilion légendaire, dans la nouvelle intitulée : Alice ou la fille du peaussier j et Gehendrin de Beauce. Il y décrit la cathédrale de Chartres, et raconte Tincendie allumé par la foudre qui en détruisit le clocher en Tannée 167^.
Il y rappille l'ancien usage, pratiqué encore aujourd'hui, de placer dans ce clocher un guetteur ou veilleur de nuit; comment ce guetteur, qui était un beau jeune homme, fut trouvé brûlé avec Alice Texier, charmante jeune fille d'un riche peaussier, venue se réfugier auprès du guetteur qu'elle aimait, pour se soustraire à un mariage d'argent que son père voulait la forcer à conlracler; et le moyen assez inefficace, en apparence, adopté par les chanoines pour éviter une rencontre de cette nature dans ce clocher, après sa reconstruction.
Je passe rapidement sur la tradition légendaire, retracée cepen* dant avec un véritable intérêt et exhalant un véritable parfum de XVII* siècle; mais j'insiste sur la description de l'église, de ses vi-
traux cL de ses arabesques, de ses tapisseries de Flandre, de la vie de la Vierge engravée en pleins et savants reliefs presque dans le style de Forfévrerie, par Michel Bourdin; elle est vive, rapide, et il ne lui manque que d'être plus technique et plus ample pour mériter de prendre rang parmi les meilleures descriptions artistiques, telles qu'on les a comprises depuis que celle-ci a été écrite.
Cette partie du volume, dont j'ai fait connaître le titre, d'une difTicile application si la lecture de ce qu'il contient ne justifiait que Fauteur se Fest faite à lui-même, a été accueillie avec empressement par les habitants de Chartres, fiers de leur magnifique cathédrale et curieux de tous les souvenirs qui s'y rattachent ; et aujourd'hui même, un libraire de celte ville édite de nouveau La fille du peaussier avec un grand luxe, dans l'intention de la déposer au palais de l'Exposition universelle qui se prépare. M. Lemoll-Phalary, au moment où la mort l'a surpris, en corrigeait les épreuves.
Enfin, dans cet ordre d'idées, je dois signaler une autre pièce intitulée : Une église, qui n'est autre que Fhistoire de la basilique de Ciéry, considérée au double point de vue artistique et légendaire, et dans laquelle il étudie ce remarquable monument religieux dans son ensemble, et dans les riches détails qu'il possède encore, malgré les dévastations qu'il a subies.
Je voudrais m'arrêter ici; mais il m'est impossible de passer sous silence le second de ces ouvrages, intitulé : Les amours de Psyché, d'après Raphaël ; véritable chef-d'œuvre graphique dû au crayon de Réveil, accompagné d'un texte explicatif des scènes que chacune des planches représente, dû à la plume de M. Lemolt-Phalary ; commentaire dans lequel, par la fraîcheur du style et par l'art de dire ce qu'il ne dit pas, il complète l'œuvre de l'artiste et lui donne le coloris qui lui manque.
Cet ouvrage, qui appartient certainement autant au sentiment artistique et poétique qu'au sentiment littéraire de l'auteur du texte, a été traduit en anglais ; la bibliothèque publique d'Orléans en possède un charmant exemplaire.
M. Lemolt-Phalary a encore publié quelques articles bibliographiques dans le journal politique et littéraire YOrléanaiSy sous le pseudonyme du chevalier de Timaury; quelques articles dans le
Journal du Loiret; et enfin, le texte de i' Album-guide dans la ville d'OrléanSy dessine par M. Pensée.
Toutes ces œuvres, à l'exception de la dernière, appartiennent à la jeunesse de leur au(eur ; elles portent toutes leurs dates de 1829 à i835. Mais avec le temps, l'esprit abandonne la fantaisie pour les sujets sérieux; et M. Lemoll-Phalary occupait ses derniers loisirs à un Essai sur Nicole^ qu'il est regrettable qu'il n'ait pu terminer.
Les œuvres de M. Phalary, comme on peut en juger par le rapide examen auquel elles viennent d'être soumises, lui assurent une place honorable dans le monde littéraire; et par l'extrême facilité qu'à son propre insu il nous a révélé de s'assimiler la science avec le même bonheur qu'il a suivi la carrière des lettres, elles nous font regretter qu'il ait cru devoir s'imposer à lui-même cette limite dont il aurait pu si utilement et si honorablement sortir, pour se livrer à des travaux d'un ordre plus élevé.
Hais pourquoi ce regret ? Chacun cède à la pente de son esprit. Celui de M. Lemolt-Phalary, malgré sa dualité très-accusée, obéissait à son irrésistible besoin d'expansion. Il faisait succéder une pensée à une autre avec une extrême rapidité ; il n'aurait pu, sans peine et sans effort, abandonner l'aspect riant et gracieux auquel il s'était placé, pour considérer tout ce qui devait frapper son intelligence et ses yeux.
C'est ainsi qu'il était littérateur, poète, et qu'il aimait les arts; qu'il poursuivait cette conversation inimitable donnant à ses relations un attrait plein de séduction, et qu'il se livrait avec un tel abandon et une telle naïveté au plaisir de tous les genres de spec- • tacle, qu'il était parvenu â faire comprendre une vivacité d'impressions sans cesse renaissantes, inaccessibles à la fatigue et à la satiété.
Ce que je viens de dire d'une vie partagée entre l'étude et les loisirs les mieux ménagés, entre la méditation et la rêverie, forme un tout complet qui se produisait avec le plus grand avantage chez l'homme du monde.
Ici ma tftche est terminée ; tout ce que je dirais à ce sujet ne serait que Técho affaibli de tout ce qui a été dit pendant la vie de M. Lemolt-Phalary, et surtout, comme il arrive toujours, au moment où la nouvelle de sa maladie et de sa mort s'est répandue.
L'opinion publique a rendu sa sentence, se renfermant dans une formule universellement répétée.
On a parlé de la douceur de son caractère, de sa bienveillance; on a dit que son absence serait un vide considérable dans la compagnie judiciaire, dans les sociétés savantes dont il faisait partie, et dans le cercle de ses nombreuses amitiés ; que ce vide serait péniblement remarqué par ceux qui n'avaient que des relations passagères, et je puis ajouter par ceux-là même qui n'en avaient aucune avec lui ; et tout cela est l'expression d*un sentiment sincère; car il est de ces natures qui se communiquent comme une sorte de fluide sympathique, non seulement à ceux qui les entourent, mais encore à ceux qui s'en tiennent le plus éloignés.
Je m'arrête ici. J'ai résumé toutes les parties d'une existence qui offre à l'observation un type d'une grande variété, mais cependant une par celte variété elle-même, réunissant la mobilité à la constance, la gravité à la légèreté, la méditation aux entraînements d'une imagination vive et impatiente , et par conséquent, l'une des personnalités les plus elles-mêmes qui aient vécu au milieu de nous. M. Lemolt-Phalary était en effet lui-même; et telle était son originalité, ce mot pris dans sa meilleure acception, qu'il a vécu, malgré l'expansion invincible de son esprit, dans un isolement relatif, et que, de même que son intelligence, son langage et ses habitudes n'ont jamais rien emprunté à 1 intelligence, au langage et aux habitudes de personne, de même personne n'a pu leur faire le moindre emprunt.
Que dirai-je des qualités de son cœur? Qu'il était bon et sensible? S'il était besoin de justifier cette proposition, j'invoquerais, comme je l'ai fait déjà, ses écrits; j*ajouterais qu'elles se manifes-
taient encore dans Texercice de ses fonctions judiciaires par les terreurs que lui inspirait la responsabilité qu'il assumait lorsqu'il se chargeait de présider les assises, son éloignement profond pour les condamnations infamantes et de longue durée, la vive et presque dangereuse émotion que lui faisait éprouver la possibilité d'une condamnation à mort, et aussi par la bienveillance et les encouragements qu'il prodiguait aux jeunes avocats au moment redoutable de leurs débuts.
Que ne pourrais-je dire si j'entrais dans son intérieur calme et animé, élégant et modeste?
Là je verrais deux époux que le choix avait unis, et qui s'étaient confondus à ce point, qu'à tous les deux ils n'étaient plus qu'un seul.
Je les verrais oublier l'absence de postérité par h bienfait répandu sur les membres de leur famille; j'y verrais l'hospitalité simple et gracieuse, l'amitié fidèle, et la charité se prolongeant au delà de la vie.
C'est ainsi que j'ai essayé de remplir la mission tout h la fois pénible et douce de jeter quelques fleurs sur cette tombe trop tôt fermée. Pour cela, je n'ai eu qu'à interroger le caractère dont j'ai esquissé les principaux traits; je n'ai eu qu'à dire ce que je savais, ce que tout le monde sait.
Puissent-elles ne pas se ressentir de la froide atteinte de la vieillesse ! puisse ce dernier témoignage d'une longue amitié ne pas être indigne de celui auquel il est rendu, et de la Société qui me l'a demandé ! Je l'ai exprimé avec la sincérité qui convient au sentiment qui l'a dicté.
Qu'une consolation nous vienne, cependant : la vie de M. Lemolt-Pbalary s'est écoulée doucement. Si elle n'a pas été exempte de quelques épreuves (et quelle est celle qui en est exempte?) elles ' ont été passagères, et il a su les adoucir et y mettre fin par les actes les plus honorables. Sa fortune suffisante, sa santé robuste jusqu'au jour où la mort s'est approchée de lui, ont été la source où il puisait sans cesse le calme et la liberté d'esprit qui l'ont distingué, et qui lui sont restés, même pendant qu'en proie aux atteintes dont il n'a pas un instant méconnu la conséquence, il engageait le combat