‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 75 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

soit Democritus, cachée dans le fons des abismes, mais plustost eslevée en hauteur infinie en la cognoissance divine. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fairales plus belles courses. Autant peut faire le sot celuy qui dict vray, que celuy qui dict faux : car nous sommes sur la manière, non sur la matière du dire. Mon humeur est de regarder plus à la forme qu'à la substance , plus à l'advocat qu'à la cause , comme Alcibiades ordonnoit qu'on fît. Tout homme peut dire véritablement ; mais dire ordonnéement , prudemment et suffisamment, peu d'hommes le peuvent. Par ainsi, la fauceté qui vient d'ignorance ne m'offence point, c'est l'ineptie. J'ay rompu plusieurs marchez qui m'estoyent utiles, par l'impertinence de la contestation de ceux avec qui je marchandois. Je ne m'esmeus pas une fois l'an des fautes de ceux sur lesquels j'ay puissance; mais, sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allégations, excuses et defences asnieres et brutales, nous sommes tous les jours à nous en prendre à la gorge. Ils n'entendent ny ce qui se dict ny pourquoy, et respondent de mesme ; c'est pour désespérer. Je ne sens heurter rudement ma teste que par une autre teste, et entre plustost en composition avec le vice de mes gens qu'avec leur témérité, importunité, et leur sottise. Qu'ils facent moins, pourveu qu'ils soyent capables de faire : vous vivez en espérance d'eschaufîer leur volonté ; mais d'une souche il n'y a ny qu'espérer ny que jouyr qui vaille.

Or quoi, si je prens les choses autrement qu'elles ne sont? Il peut estre; et pourtant j'accuse mon impatience, et tiens premièrement qu'elle est également

vitieuse en celuy qui a droict comme en celuy qui a tort : car c'est tousjours un' aigreur tyrannique de ne pouvoir souffrir une forme diverse à la sienne; et puis, qu'il n'est, à la vérité, point de plus grande fadese et plus constante que de s'esmouvoir et piquer des fadeses du monde, ny plus hétéroclite, car elle nous formalise principallement contre nous ; et ce philosophe du temps passé n'eust jamais eu faute d'occasion à ses pleurs tant quMl se fut considéré. Combien de sottises dis-je et respons-je tous les jours selon moy-mesme , et volontiers combien plus fréquentes selon autruy! Voyre mais, pourquoy, sans nous esmouvoir, rencontrons nous quelqu'un qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouvons souffrir le rencontre d'un esprit mal rengé sans nous mettre en cholere ? Cette aspreté tient plus au juge qu'à la faute. Ayons tousjours en la bouche ce mot de Platon : « Ne suis-je pas moymesmes en coulpe? mon advertissement se peut-il pas contourner en moy?» Sage et divin refrain qui fouetela plus universelle et commune erreur des hommes. C'est véritablement dict et bien à propos :

Stercus cuiqu€ suum bcnc olet.

Somme, il faut vivre entre les vivans et laisser chacun courre sa mode, sans nostre soing et sans altération.

Les sens sont nos propres et premiers juges, qui n'apperçoivent les choses que par les accidens extrêmes; et n'est merveille si en toutes les pièces du service de nostre société il y a un si perpétuel et universel meslange de cérémonies et apparences superfi-

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