INTRODUCTION
TOUTES les fois que l'émotion populaire a été surexcitée, l'art a jailli plus impétueusement. Non pas l'art dans sa formule la plus haute, mais l'art dans sa formule la plus populaire: l'image.
Le peintre et le sculpteur ne sont, certes, pas moins sensibles que le dessinateur de feuilles volantes aux grands mouvements de leur nation. Mais l'improvisation n'est pas dans leur nature; ils aiment la méditation et il leur faut un certain délai. Ou'un Daumier, d'un pouce hâtif, ait modelé dans la glaise les portraits qui devenaient ses admirables charges lithographiques ; qu'un Monticelli ait brossé, avec une prestesse qu'égalent seuls Fragonard et Marcellin Desboutin, les tableautins brillants qu'il vendait pour quelques deniers aux terrasses des cafés de Marseille, ces exceptions, et d'autres que Ton pourrait citer, ne prouvent pas que l'improvisation soit du domaine de la peinture ni de la sculpture. Elle est prépondérante, au contraire, dans le dessin d'actualité.
Le dessinateur d'actuahléest le journaliste du crayon. Comme le Journaliste, il obéit à la nécessité de noter le fait du jour, d'en tirer la conséquence ou l'enseignement; tantôt il contresigne l'opinion publique et tantôt il la prépare.
Son rôle est immense dans les périodes de crise. Quand il n'est pas bridé par la censure, le dessinateur d'actualité est extrêmement fécond. On le constata aux Guerres de religion, à la Fronde, à la Révolution, aux journées de Juillet, à celles de Février. Muselé sous le second Empire, comme il l'avait été sous le
premier, qui imitait en cela la monarchie absolue, il reprend activité et vie au 4 Septembre 1870, avec la République et la liberté. Puis, que le régime devienne plus autoritaire ( Ordre moral, Seize-Mai), ou qu'il se stabilise, entraînant l'apaisement, l'image cesse d'être politique pour se retourner contre les mœurs. Mais, surgisse une ambition ou un scandale (Panama, Boulanger, affaire Dreyfus), l'image à nouveau se multiplie, brandie comme une arme aux mains des partis.
Les moyens de reproduction n'ont pas été indifférents, loin de là, à sa diffusion. Au xvi*^ siècle, où elle commença à prendre de l'importance, elle n'avait guère que la ressource du burin; plus tard, elle utilisa l'eau-forle et le bois. Ces procédés lents et coûteux ne permettaient de suivre l'actualité que d'une manière espacée et traînante. 11 est vrai que le peuple, qui comptait peu jusqu'à la Révolution, était habitué à attendre les nouvelles sans impatience. On était moins pressé, en toutes choses, alors qu'aujourd'hui.
Un grand pas fut fait à la découverte de la lithographie, un plus grand encore lorsqu'apparurent les procédés photomécaniques : trait, simili, héliogravure, trichromie, phototypie, photocollotypie, etc., et leurs dérivés aux noms éclos au jardin des racines grecques. Par ces procédés, la photographie rivale rendit à l'artiste le service signalé de multiplier sa pensée sans délai et pour ainsi dire sans frais. Plus rien ne ralentit dorénavant sa verve; il eut toute licence de publier dans le journal son dessin, comme le journaliste son article, et de tirer de son dessin une estampe, comme le journaliste tire de ses articles un livre.
A l'heure présente, les estampes suscitées par la guerre, sorties d'un dessin de journal (il y en a beaucoup) ou entièrement originales (il n'y en a pas moins), forment, gravures, affiches, programmes, diplômes, albums, imagerie, un total de plus de huit mille pièces! Jamais tel chiffre ne fut atteint dans un temps si court. C'est tout un monde à part qui réclame une étude à part.
Cette étude, nous la tentons, mais non sans quelque crainte. N'est-elle point prématurée? N'aurions-nous pas dû attendre le
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nouveau flot d'estampes qui nous viendra de tous les pays alliés, neutres et ennemis?
11 y aura, de ce fait, un apport considérable fort intéressant à coup sûr, même au point de vue technique où nous nous sommes si souvent placé, — car nous n'avons jamais oublié que nous étudions des œuvres de gravure et de lithographie, — mais un apport différent de l'ensemble que nous connaissons aujourd'hui. Celui-ci a un caractère bien défini : il est exclusivement français. Il reflète notre tempérament, notre intelligence des événements et notre réaction sentimentale à leur contact.
C'est pourquoi les œuvfes d'imagination, qui seules peignent ce reflet, y abondent. Rien de l'étranger n'en modifie le style, ou si peu! Puisque nous voulions l'étudier, l'heure était venue, et il ne fallait pas différer davantage. D'ailleurs, depuis un an, celte production s'est presque arrêtée, et chacun a dit sur la guerre ce qu'il avait à dire.
La période, très nettement circonscrite, qui va du 4 août 1914 à l'automne de 1918 renferme la première phase de l'estampe de guerre, — la phase nationale. Demain, elle sera modifiée par les alliages. La vision américaine, ainsi que l'anglaise, commence à nous pénétrer. C'est le moment de baisser le rideau sur le premier acte.
L'utilité de cet essai est donc de fixer un moment et un aspect de cette dure époque. Il montre, à côté du livre et de l'écrit périodique, ce que fut la France, sa gravité, sa confiance imperturbable, son patriotisme. Pas une défaillauce, pas un abattement, même aux pires heures ; un sursum corda qui résonne comme un impératif, à chaque coup de crayon ! C'est très beau cette constance, cette vaillance et cette maîtrise de soi. Des cris de rage, oui; de la pitié, oui encore; de la raillerie, du sarcasme ou du rire, — mais tout cela comme enveloppé dans les lambeaux déchiquetés du drapeau, hors des atteintes du doute et du désespoir.
Là est, au fond, la caractéristique de notre art de guerre. Il combat, à son poste^ avec ses armes légères. Lu guerre nous est
imposée : il ne déclame plus contre la guerre, mais il proclame la nécessité de la défense. Jadis, les armées étaient la « soldatesque » et Callot, Hogenberg, Tortorel et Périssin, Goya, en pouvaient représenter les excès, où les amis se reconnaissaient comme les ennemis. Aujourd'hui, il n'en est plus de même. Les atrocités ne sont point de notre fait, car nous n'utilisons pas la terreur comme mécanisme de victoire. Notre imagerie exalte le devoir et le droit. Elle ne pousse point aux représailles contre tant d'abominations dont il faut que le nom germain reste à jamais souillé, et elle demeure devant elles frémissante et calme. Elle s'inspire des paroles de Joffre, de Lavisse, de Poincaré, de Clemenceau, de Lloyd George, de Pélain, de Focli, de Wilson. Elle est pure. Elle est le pays, comme les soldats ! N'est-ce pas lui, tout entier, que, par une sorte de prescience, Daumier représenta, il y a soixante-dix ans, dans la lithographie qui porte ce conseil : « Ne vous y frottez pas! » Mais aujourd'hui ce que défie cet ouvrier robuste, aux poings serrés, ce n'est plus un parti de réaction, c'est le Boche! Et changeant à peine de formule, il dit : « On ne passe pas! »
Il faut pieusement recueillir ces images de la guerre : elles sont des témoins de moralité. Leur étude s'imposera à l'historien, frappé de leur unité merveilleuse. La Révolution s'attriste de la guerre civile et 1871 aussi. En d'autre temps les Français se ridiculisèrent, s'accablèrent les uns les autres. Depuis la grande guerre il n'en est plus de même. L'union sacrée ne fut pas un vain mot. Toutes les volontés furent dressées contre l'envahisseur, contre lui seul, soit que l'on montrât ses dévastations et ses crimes, soit que l'on décrivît nos permissionnaires pittoresques, nos infirmières touchantes, nos « poilus » intrépides, nos généraux, nos hommes d'Etat, nos alliés. Tout servit à la même fin.
C'est ce sentiment commun qui fait des estampes de guerre une collection précieuse. Encore facile à former aujourd'hui, sera-t-elle facile à former demain? Déjà ces estampes se raréfient. Que sera-ce, alors (|ue revenu aux labeurs féconds de la paix, chaque combattant voudra conserver le souvenir d'un