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Les étapes d'un volontaire

Déjà les rangs des Piémontais s'éclaircissaient a vue d'œil, lorsque, dans Tinlention d'en finir plus vite avec eux, l'on nous donna l'ordre de les charger a la baïonnette.

— Oui, c'est cela, pas de grâce! qu'ils meurent tous! s'écria le servent Picard

qui, placé a mes côtés, montrait un entbousiasme presque féroce !

A peine le jeune homme achevait-il de prononcer ces paroles , qu'atteint d'une balle au milieu du front, il tomba sur moi , en me couvrant , souvenir affreux et hideux tout à la fois, de débris de cervelle.

Je ne sais pourquoi, mais cette mort qui arrivait, pour ainsi dire, si juste a point comme un châtiment, me causa une impression que je n'oublierai jamais ; je crus voir, dans ce fait, le doigt de Dieu!

Au reste, mes réflexions furent de

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courte durée, car nous abordâmes, presque de suite après la mort de Picard, J'eunemi à la baïonnette.

Les Piémontais, se voyant perdus, se défendirent avec un acharnement héroïque; on voyait r|ue ces hommes, résignés a la mort, ne songeait plus qu'à la vengeance.

Quelle horrible boucherie! que de sang! que de cruautés!... Ah! le souvenir de cette heure de carnage me poursuit encore parfois dans mon sommeil; jamais elle ne sortira de ma mémoire!

Je ne saurais trop le répéter : c'est une triste chose que la nature humaine ! Quelques secondes avant d'attaquer l'ennemi,

je me sentais pour lui plein de pitié, mais ime fois que nous fûmes Ipncés contre ses colonnes, une fois que l'odeur de la poudre eut remplacé les parfums des fleurs, la vue du sang, celle de la verdure, je me sentis pris d'une haine immense, d'une rage insensée, et ma baïonneîte remplit, aussi complètement que pas une du bataillon, son affreux ministère!

Ce ne fut qu'après une heure de boucherie, je le répète encore, car c'est le mot, el lorsque quinze cents cadavres piémontais furent couchés a nos pieds, que je rentrai en moi-même.

Alors une réaction violente s'opéra dans mon esprit; je me fis honte, et je me de-

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mandai commeDt, après que j'avais versé tant de sang, Dieu me permet îail de vivre encore!

Pendant tout le temj»s qu'avait duré la bataille, j'avais été trop dominé par l'action pour songei" b aure chose l'u'a tuer le plus d'ennemis possible; ruais une fois que mon sang fut calmé, »»ue la mémoire me revint , ma première pensée fut pour Anselme.

En vain je cherchai mon ami du regard, en vain je parcourus les rangs qui venaient de se reformer, nulle part je n'aperçus Anselme.

Me rappelant le pressentiment de mau-

vais augure qu'il avait éprouvé pendant la nuit qui avaU précédé l'attaque des Piémontais, je me rendis, en désespoir de cause, a l'ambulance que l'on achevait d'improviser afin de secourir les blessés qui ne pouvaient attendre leur retour au camp.

Hélas! la première personne que j'aperçus fut Anselme! Un chirurgien agenouillé devant lui sondait, tout en branlant la tête d'un air de doute, une blessure profonde que mon pauvre et brave ami avait reçue en pleine poitrine.

— Pensez-vous qu'il ait été dangereusement atteint? demandai-je avec anxiété au chirurgien.

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Celui-ci me re^^arda d'un air narquois, puis, avec ce flegme qu'il tenait de sa profession :

— Vous feriez mieux, adjudant, me répondit-il, de me demander s'il est mort!...

— Ainsi, m'écriai-je avec désespoir, Anselme est perdu!

— Tellement perdu, que je vais le laisser de côté pour m'occuper d'autres blessés. Si vous voulez le faire enterrer, ma foi vous en êtes libre ! il n'a peut-être pas encore rendu le dernier soupir, mais c'est tout comme.

Gitb rj|)3;i53 bii'bare m'exaspéra.

— Citoyen, dis-je au carabin , d'un ton qui n'admelicit pas de réplûjue, vous venez de parler, non comme doit le faire un chirurgien qui a 1 honneur de servir sous les drapeaux de l'armée française, mais comme un homme sans cœur et sans délicatesse! Oh! fâchez-vous si bon vous semble; je prends la res['onsal>ilité de mes paroles, et vous me trouverez plus tard prêt a vous en rendre raison. Pour le moment, j'exig:e, je veux, entendez -vous bien, que vous vous occupiez de mon amil

Le chiruri^ien , voyant a la pâleur de mon visage et a la colère qui brillait dans mes yeux que, s'il se refusai! k,ce que j'exigeais de lui, j'étais capable de me porter a quelqu'exlrémité, jugea plus prudent de m'obéir que de discuter.

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Il dégraffa l'uniforme d'Anselme, et tirant une sonde de sa trousse, il chercha la balle piémontaise qui avait frappé la poitrine de mon malheureux ami.

— C'est réellement peine perdue que d'essayer l'exlraclion de ce projectile, ditil en haussant les épaules.

— Faites toujours, m'écriai-je.

Le chirurgien, sans pouvoir parvenir a dissimuler la mauvaise humeur que lui causait mon insistance, commença l'opération.

— Eh bien? lui ais-je en me sentant prêt a m'évanouir.

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— Eh bien, voila la balle, — me répondit-il en me montrant an petit morceau de plomb de forme irrégulière; — vraiment, je ne me serais jamais attendu à un tel succès ; cela tient du miracle! Au reste, si cette opération a été faite avec un rare bonheur, il ije s'en suit pas que le sujet soit hors de danger. Mon opinion sur son compte est toujours la même, c'est à dire qu'il n'a plus que quelques jours à vivre.

— Je ne prétends pas le contraire, docteur; mais comme vous vous êtes déjà trompé en déclarant impossible une opéralion qui vient de réussir parfaitement, vous me permettrez de mettre en doute ce second pronostic.

Le chirurgien ne jugea pas à propos de

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me répondre; mais il plaça un appareil sur la blessure d'Anselme; c'était tout ce que je demandais.

Le son du tambour m'arracha d auprès de mon pauvre ami, et je dus me rendre a mon poste ; mais j'eus soin de recommander auparavant Anselme a ceux de nos amis qui , trop grièvement blessés pour pouvoir rentrer dans les rangs, mais pas assez maltraités pour avoir perdu connaissance, pouvaient veiller sur lui.

Deux camarades de notre compagnie , un entr'autre qui avait reçu une balle dans la cuisse, et qui était assez lié avec Anselme, me promit de ne pas perdre de vue ce dernier.

Le général, nous ayant réunis en bataillon carré, nous adressa une magnifique harangue pour nous complimenter.

Cette harangue, entremêlée des mots :

« Liberté, satellites des tyrans, enfants de la patrie, troupeaux d'esclaves, vengeurs des peuples, gloire, honneur, etc., etc.,» ne signifiait rien de plus eî présentait ce même pathos inintelligible que toutes celles que j'avais déjà entendues jusqu'à ce jour. N'importe! Elle eut un succès fabuleux.

Les soldats crièrent : Vive la République ! en agitant au bout de leurs baïonnettes ensanglantées leurs chapeaux en lambeaux; on eût dit une troupe de fous furieux.

Ce que l'on appelle la gloire, vu de près, n'est pas grartd chose!

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Nous allions nous remettre en route pQur regagner notre camp, lorsque je reçus rordr3 de notre chef de bataillon de rester avec une compagnie pour surveiller et proléger à la fois les pionniers chargés d'en ter rerj les morts.

Cette mission, qui en toute autre circonstance m'eût paru fort pénible, me causa en ce moment une vive joie, car elle me permettait de rester auprès d'Anselme, dont l'état désespéré s'opposait a ce qu'on le transportât a bras au camp.

Un chariot devait venir chercher les blessés confiés a ma garde. On me laissa un chirurgien.

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