‹ Les etapes de la veriteChapitre 4 sur 14 · L'INSTRUCTION · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION

L'instruction fut coniée à un officier des moins qualifiés pour cette délicate besogne déjuge enquêteur ; l'avenir devait le prouver, a Esprit fumeux, compliqué, hanté d'intrigues romanesques,... s'occupant de spiritisme et d'occultisme », le commandant du Paty de Clam allait employer pour mener son information des « moyens de romans-fêuilletons » et non des procédés judiciaires. Tout d'abord il fait venir Dreyfus au ministère de la guerre le 15 octobre. L'arrestation était déjà décidée et le directeur de la prison du Cherche-Midi, le commandant Forzinetti avait déjà reçu l'ordre de préparer une cellule On avait en même temps prévenu M. Forzinetti « .de

se mettre en garde contre les démarches probables que tenterait la haute juiverie » dès qu'elle connaîtrait l'incarcération.

Ces précautions prises, on fait subir au capitaine Dreyfus un premier interrogatoire, ou plutôt on le soumet à une première épreuve.

En présence du chef de la Sûreté, le commandant du Paty de Clam lui dicte le bordereau. A la troisième ligne, le capitaine Dreyfus qui arrivait du dehors s'arrête un moment. Le commandant du Paty de Clam, l'apostrophe et lui demande pourquoi il s'interrompt? — J'ai froid aux doigts, dit le capitaine. Et il' se remet à écrire.

Mais pour le commandant du Paty de Clam, la preuve est faite. Sa conviction est définitive. Dreyfus n'a pas froid aux mains, Dreyfus a compris que son crime était découvert. Il a eu une défaillance. Sans doute, il s'est ressaisi et a continué la lettre jusqu'au bout, mais ce calme après ce trouble passager n'est qu'une preuve de son endurcissement et de son cynisme (1). *

Dreyfus est conduit au Cherche-Midi par le commandant Henry (2) et un agent de la Sûreté. Contrairement à la règle, le gouverneur de Paris n'avait été prévenu de rien. v

(1) Une autre épreuve convainquit M. du Paty de Clam. Pendant un des interrogatoires qu'il fit subir au capitaine, il observa le pied de Dreyfus dont les jambes étaient croisées. A une question qu'il posa, le pied de Dreyfus fit un mouvement. Suivant une vieille croyance ecclésiastique, M. du Paty de Clam s'imaginait que les mouvements du pied correspondaient à des mouvements de rame. Il n'eut plus de doute !

(2) Le commandant Henry était dès lors attaché au deuxième bureau des renseignements sous les ordres du colonel Sandher, (mort fou Tannée suivante) .

A partir de ce moment, a conté plus lard le directeur de la prison, M. Forzinetti (dont nous citons le récit) Dreyfus fut muré vivant dans sa chambre. Nul ne pouvait voir le prisonnier, dont la .porte, pendant tout le temps de sa présence au Cherche-Midi, ne devait s'ouvrir qu'en ma présence.

...Peu d'instants après, je me rendis auprès du capitaine Dreyfus. Il était dans un état de surexcitation impossible ; j'avais devant moi un véritable aliéné, aux yeux injectés de sang. Il avait tout bouleversé dans sa chambre. Je parvins, non sans peine, à le calmer. J'eus l'intuition que cet officier était innocent.

Il me supplia de lui donner les moyens d'écrire ou de le faire moi-même pour demander au ministre de la guerre à être entendu par lui, ou par des officiers généraux du ministère. Il me raconta les phases de son arrestation, qui rie furent ni dignes ni militaires.

Du 18 au 24 octobre, le commandant du Paty de Clam, qui avait procédé à l'arrestation de Dreyfus au ministère de la guerre, vint, muni d'une autorisation particulière du ministre de la guerre, pour l'interroger. Avant de voir Dreyfus, il me demanda s'il ne pouvait pas pénétrer sans bruit dans sa cellule porteur d'une lampe assez puissante pour pouvoir projeter un flot de lumière au visage du capitaine, qu'il voulait surprendre de façon à le démonter. Je répondis que* ce n'était pas possible.

Il lui fit subir deux interrogatoires et lui dicta chaque fois des fractions de phrases puisées dans le document incriminé, dans le but d'établir la comparaison entre les écritures...

Pendant cette période de temps, la surexcitation du capitaine Dreyfus était toujours très grande.

Du corridor, on l'entendait gémir, crier, parlant à haute vqix, protestant de son innocence. Il se butait contre les meubles, contre les murs, et il paraissait inconscient des meurtrissures qu'il se faisait.

Il n'eut pas un instant de repos, et lorsque terrassé par les souffrances, la fatigue, il se jetait tout habillé sur le lit, son sommeil était hanté par d'horribles cauchemars.

Il avait des soubresauts tels qu'il lui est arrivé de tomber du lit.

Pendant ces neuf jours, d'une véritable agonie, il ne prit que du bouillon et du vin sucré, ne touchant à aucun aliment.

Le 24 au matin, son état mental, voisin de la folie, me parut tellement grave que, soucieux de mettre ma responsabilité à couvert, j'en rendis compte directement au ministre ainsi qu'au gouverneur de Paris.

Dans l'après-midi, je me rendis sur convocation, près du général de Boisdeflre, que je savais chez le ministre de la guerre. Le général m'ayant demandé mon opinion, je répondis, sans hésitation : On fait fausse route, cet officier n'est pas coupable.

C'était ma conviction, et elle n'a fait que se confirmer.

Entré seul dans le cabinet du ministre, le général en ressortait quelques instants, après, me paraissant fort ennuyé pour me dire : o Le ministre part pour aller assister au mariage de sa nièce et me laisse <r carte blanche » ; tâchez de me conduire Dreyfus jusqu'à son retour, il s'en arrangera ensuite. »

Je fus porté à penser que le général de BoisdefTre était resté étranger à l'arrestation ou qu'il ne l'approuvait pas. Néanmoins, le général m'ordonna de faire visiter secrètement le capitaine par ie médecin de l'établissement, qui prescrivit des potions calmantes et Une surveillance incessante.

A partir du 27, le commandant du Paty de Clam vint presque journellement lui faire subir de nouveaux interrogatoires . . .

Jusqu'au jour où ce malheureux fut livré aux magistrats rapporteurs du Conseil de guerre, il se savait accusé du crime de « haute trahison » sans toutefois en connaître la nature. . .

Le jour même de l'arrestation, le commandant du Paty de Clam avait fait une perquisition au domicile de Dreyfus. Il avait annoncé son incarcération à la femme du capitaine accusé, mais il lui avait fait jurer de n'en parler à personne : la vie de son mari dépendait de son silence.

La perquisition n'amena aucun résultat. Voici la conclusion qu'en tira plus tard le rapporteur, M. Besson d'Ormescheville :

« Il est permis de penser que, si aucune lettre même de famille, sauf celles des fiançailles adressées à Mme Dreyfus, aucune note même de fournisseurs n'ont été trouvées dans cette perquisition c'est que tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant avait été caché ou détruit de tout temps. »

Durant tout le cours de l'enquête, on ne trouva rien, absolument rien de sérieux contre l'accusé. Mais la volonté accusatrice était si forte que son calme comme son émotion, la précision de ses réponses comme son embarras, tout démontrait sa culpabilité à ses accusateurs.

On a l'impression qu'il voile souvent la vérité, écrit le rapporteur, et toutes les fois qu'il se sent serré de près, il s'en tire sans trop de difficultés grâce à la souplesse de son esprit.

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