BUREAU DE L INGENIEUR EN CHEF
« Gharleston, le 13 avril 1863.
« Cher ami,
« La flotte fédérale est sortie du port, hier soir, sous toute vapeur : l'un des moiiitors et VIronsides (1) étaient en remorque; ce dernier, protégé par un navire à chacun de ses bords, est très-endommagé, et ses pompes sont tenues en mouvement permanent afin de le maintenir à flot. Cependant, il reste à l'ancre, en dehors de la barre. Pourquoi ne le conduisent-ils pas dans un port voisin pour réparer ses avaries ; c'est là un mystère. Ce serait le moment maintenant pour Tucker (2) d'aller l'écraser pendant que les monitors sont absents. Tous les transports de l'ennemi ont quitté la rivière Stono, et les troupes qui avaient été débarquées il y a quelques jours sur
(1) Le vaisseau amiral. (Ed.)
(2) Le capitaine de pavillon John R. Tucker. (Ed.)
les îles maritimes [Sca islands), se sont de nouveau rembarquées. La question de savoir s'ils renouvelleront leur attaque est beaucoup débattue ici pour le moment, et l'opinion générale est qu'ils en sont rassasiés. Je crois, cependant, qu'ils feront encore une nouvelle tentative par mer, soutenue par une armée de terre, et qu'ils essayeront de prendre Morris Island, d'oii ils pourront assaillir le fort Sumter avec plus d'espoir de succès. Ceci paraît être la carte qu'ils se préparent à jouer; mais je parierais deux contre un que le « général (1) » parera aux éventualités.
« Lorsqu'il devint évident que l'ennemi était sur le point de nous livrer bataille, le vieux Sumter le salua par une salve de treize coups de canon à poudre, et la musique, du haut du parapet, entonna l'air de Dixie (2). Les navires s'avancèrent dans un ordre parfait : quatre monitors formaient la première ligne d'attaque; puis, au centre, venait VIronsides, suivi de quatre autres monitors. Ils formèrent leur ligne de bataille à une distance d'environ quatorze cents yards du fort; puis le Passaïc s'élança pour ouvrir le bal (3).
« Les garnisons du fort et des batteries étaient toutes à leur poste, le général Trapier, qui se promenait sur le parapet de Moultrie, et le colonel Rhett sur celui de Sumter, tous deux en gants blancs, pouvaient être aperçus distinctement lorsque
(1) Beauregard. • (Ed.)
(2) Chant national du Sud. (Ed.)
(3) Le feu. (Ed.)
la fumée ne les dérobait point à la vue ; ceci contribuait grandement à encourager les hommes à remplir leur devoir jusqu'au bout. Le fort Moultrie fut le premier à ouvrir le feu et, immédiatement après, des décharges simultanées par batteries vomirent leurs projectiles de tous les points à portée du Passaïc; les ordres étant de concentrer le feu sur le navire le plus rapproché. Dans l'espace d'environ vingt minutes, le Passaïc se retira, détachant de sa proue le balayeur d'obstructions ou « diable des Yankees, » lequel flotta sur le rivage de Morris Island, et se trouve maintenant en notre possession; il est construit en bois et en fer, et pourvu à sa face inférieure de nombreux élançons en fer auxquels sont suspendues des chaînes munies de crochets pour amener à la surface de l'eau les torpilles (i) et les faire sauter. Le Passaïc est maintenant à Port-Royal pour réparer ses avaries. Ce fut ensuite le tour du Keokuk de quitter la ligne de bataille; il s'avança d'une manière splendide, comme s'il allait culbuter le fort hors de l'eau. A une distance d'environ neuf cents yards, il fit une décharge générale avec ses mortiers de quinze pouces et ses canons rayés de deux cents. Le lieutenantcolonel Yates, officier du génie de grand mérite, qui commandait la batterie de canons Barbette sur le fronton Est, s'élança sur le canon Brooke, de sept pouces, et, le pointant lui-même, il envoya quatre décharges successives qui atteignirent le Keokuk,
(i) Machines infernales'sous-marines. (Eu.)
La première frappa la guérite du pilote et, déviant en bas, on suppose que le boulet traversa la cale ; la seconde frappa la poupe, lui arrachant de grandes plaques en fer et déchirant son pont; la troisième frappa sa tourelle et la quatrième pénétra sa coque de part en part, tandis que toutes les autres batteries l'assaillirent, et lui portèrent nombre de coups. Le malheureux navire ne tira que quatre décharges, s'en alla flottant du côté de Morris ïsland, avec toutes ses pompes en jeu, et sombra à peu près à mille yards du rivage, le lendemain matin à neuf heures.
« VIronsides qui, jusqu'à ce moment, semblable à un cheval de bataille, avait chevauché çà et là, s'aventura à environ 1700 yards du fort Sumter ; il fut le troisième auquel le bon vieux fort eut à rendre ses hommages. Deux feux de bordées ajoutés à ceux du fort Moultrie et des batteries de Cummings Point et de Wagner, l'achevèrent d'une bonne façon et alors il se retira comme un grand chien atteint par une pierre à la jambe de derrière.
« 11 vînt ensuite un petit monitor noir qui vomit des projectiles eu bon nombre avec ses mortiers de treize pouces. Plusieurs fois sa tourelle fut frappée par des boulets Columbiades de dix pouces, mais sans effets apparents, volant en éclats à leur contact sur les flancs du navire, comme s'ils étaient de verre.
« Je ne pense pas qu'il ait été atteint par le canon de Brooke.
<t Un autre monitor de ceux qui étaient en ligne de bataille, se retira bientôt eu mauvais état, et immédiatement après ils s'éloignèrent tous avec
raccompagnemeiU de <r Dixic i> entonné de nouveau sur le parapet du fort et l'envoi d'une salve d'adieux; mais celte fois les canons n'étaient pas chargés seulement h poudre.
<r Le fort n'a pas été sérieusement endommagé, et les avaries faites semblent établir de la manière la plus indubitable la supériorité des fortifications en sable sur celles construites en maçonnerie. Trois boulets traversèrent entièrement les travaux en briques. Toutefois, ces derniers étaient de construction récente ; c'étaient des embrasures nouvellement bouchées dont le ciment n'était pas de première qualité ; on ne saurait donc les comparer aux murailles des vieux forts. L'ennemi tira cent dix coups, dont plus des deux tiers ont été dirigés contre le fort Sumter, sur lequel il avait concentré toute l'attaque. 11 fut atteint quarante fois par des boulets et obus et dix-huit fois par des fragments d'obus.
« Beaucoup de ces obus de quinze pouces, en frappant dans l'eau, produisirent une colonne permanente de poussière d'eau au-dessus du fort ; de sorte que l'action du soleil y développa le plus bel arc-enciel qu'il soit possible de voir; il planait au-dessus de la garnison.
<( Le fort est dans d'aussi bonnes conditions de combat qu'avant l'engagement qui vient d'avoir lieu. Je dirai même qu'il est dans des conditions meilleures, car nous faisons usage de sacs de sable exclusivement pour réparer les brèches. Le pouvoir écrasant des obus de grande dimension dont l'ennemi fait usage est très - considérable , et s'il voulait
seulement s'approcher et ne pas sMnquiéter de voir
couler une demi-douzaine de ses navires blindés,
il parviendrait probablement à culbuter les fortifications : mais ceci est un mode de se battre pour lequel les Yankees n'ont aucune prédilection, et je crois qu'ils se sont beaucoup plus approchés de Sumter qu'ils ne le tenteront à l'avenir.
« Pendant le combat il y avait à peu près quatrevingts nègres dans le fort, où ils travaillaient depuis quelque temps. L'un d'eux rampa à travers une embrasure sur le fronton Ouest du fort (faisant face à la ville) et s'assit sur les pierres des fondations, le dos appuyé contre le mur, afin d'être hors de tout danger. Un obus de quinze pouces, en frappant le parapet immédiatement au-dessus de lui, lança dans l'air une pluie de briques dont l'une le frappa droit sur le sommet de la tête ; mais cette dernière paraissant être invulnérable, l'incident n'eut d'autre effet que celui de le faire revenir sur ses pas.
« LaBatterie (1) était encombrée d'hommes, de femmes et d'enfants, tous jaloux d'être témoins de l'échec de l'ennemi qu'ils avaient considéré comme inévitable et, lorsque les navires se retirèrent, les nègres spectateurs rirent à cœur-joie avec force contorsions en montrant leur râtelier d'ivoire.
« Les batteries sur les îles et le fort Moultrie n'ont éprouvé aucune avarie. »
« Tout à vous,
(1) Le quai de la ville de Charlcston. (Ed.)
Le Président des États Confédérés, dans une tournée d'observation qu'il vient de faire à travers les États du Sud-Ouest , a été partout l'objet d'une réception enthousiaste et chaleureuse de la part du peuple et de l'année. A. Mobile, à la suite d'une revue de la garnison, il a été acclamé par toute la population et toute la troupe ; du haut du balcon de l'hôtel oii il était logé, il a prononcé un discours improvisé que nous rappelons en le traduisant.
« Concitoyens !
« Je suis heureux de pouvoir déclarer devant vous, que la situation dans laquelle notre pays se trouve aujourd'hui est meilleure qu'elle était il y a une année. Arrivant du champ de bataille de Chickamauga, je ne puis guère me dispenser d'y faire allusion, bien que pour des raisons que vous comprendrez facilement, je ne puisse vous initier aux mouvements ultérieurs de nos troupes. Les braves vainqueurs de ces sanglantes journées, je puis le dire avec satisfaction, se montrent impatients de frapper le coup décisif qui doit leur assurer tous les fruits de la glorieuse victoire qu'ils ont remportée : je dirai plus, je crois qu'ils frapperont ce coup et
que les lourdes légions de Rosencranz seront ou détruites ou se verront réduites à chercher un refuge au delà de l'Ohio (1). Le même esprit anime les autres armées qui, avec l'appui des populations, refouleront dans leur cité de Boston, ou tout autre lieu d'oii il est plus difficile de revenir, les hordes de Yankees qui ont envahi notre sol.
« Je vois devant moi un régiment du Texas, dont les rangs décimés me rappellent trop douloureusement qu'il ne peut en ce moment communiquer avec son État natale d'oii il recevrait les recrues dont il a si grand besoin ! Puis ce sont les conflits sanglants auxquels il a pris part sur les champs d'honneur, qui me reviennent à la pensée ; il a combattu comme il appartient aux Texiens de se battre ! Ayez bon courage ; des faits d'armes comme ceux auquels vous participez ne s'accomplissent jamais en vain; ils assureront d'abord à votre pays le prix inestimable pour lequel vous luttez, et à vous-mêmes, un honneur et une gloire impérissables.
(( Là encore, j'aperçois des Alabamiens et, j'en ai la conviction, ils sont dignes du nom que les champs de bataille en Virginie, dans le Tennessee et dans le Mississipi ont immortalisé ! Oublierai-je ce jeune porte-drapeau qui, à Ghickamauga, a planté sur les barricades de l'ennemi l'étendard de son régiment, et l'a vu percé de quatre-vingt-neuf balles, avec sa hampe entièrement fracassée ! J'ai eu la satisfaction de donner à ce brave un avancement en récompense
(1) On connaît la défaite dé ce général et son rappel. (Ed.)
de sa vaillante conduite et, telle élait sa modestie, qu'en me présentant son drapeau, il semblait ignorer qu'il eût fait quoi que ce soit d'extraordinaire.
« J'ai lieu de croire que la garde civique est la digne émule de ses frères d'armes dans les camps. En parcourant vos lignes, mon émotion a été trèsvive à la vue de ces enfants, la plupart très-jeunes encore, côte à côte avec des hommes dont les cheveux blancs attestent les nombreux hivers qui ont passé sur leurs tètes.
« Je vous rappelle à tous, dans les villes comme dans les camps, que vous n'êtes pas des soldats ordinaires! Vous olTrez au monde un spectacle tel qu'il n'en a jamais vu ! l'élite de la population du pays se porter dans les camps î
« A des hommes de votre trempe on peut faire appel à un sentiment tout autre qu'à celui d'une rigide discipline militaire. Le temps où nous luttons, la cause que nous soutenons, les considérations de toute nature exigent des efforts qu'on ne peut réclamer que d'une armée de héros î Car vous en êtes tous !
« Reste cette partie de la population maie à laquelle le grand âge défend de porter les armes. Mais eux aussi ont un rôle à jouer ; que ceux qui sont riches contribuent de leurs moyens pour venir en aide à ceux qui n'ont à offrir que leur sang; que ceux qui sont sans fortune mettent leurs efforts et leur travail à contribution.
« 11 y a une chose que chacun peut faire, c'est de bannir complètement l'égoïsme, le self, le moi :
s'il en est parmi nous qui se monlrent sourds à l'appel du patriotisme et de l'honneur! qu'ils se souviennent que ceux qui accumulent des richesses en des temps comme ceux dans lesquels nous nous trouvons, assument sur eux et leur postérité la honte et le déshonneur ; que quiconque se sera prévalu de cette guerre pour s'enrichir, sera marqué, lui et les siens, du sceau de l'infamie. »