‹ Les etats de BloisChapitre 100 sur 225 · SCÈNE Y · texte numérisé non relu

SCÈNE Y

PASQU1ER.

Soit; mais il l’a oublié depuis, et pour jamais.

MONTAIGNE

Oui, je le crois comme vous; mais soyez certain que s’il en avait besoin , pour prétexte à ses desseins, avant qu’il fût ce soir, il l’aurait r’apprise. Il n’est que le menu peuple , dans notre pays de France, qui s’imagine qu’il y a deux religions ; tout le reste sait bien que la différence n’en vaut pas la peine, et n’était leur intérêt , ils 11e se battraient pour de telles misères. On nous dit que Martin Luther a porté le fer dans la plaie, il n’y a mis qu’un emplâtre.... Quant à moi, si j’avais eu, comme tant d’autres , le malheur de tomber en dégoût de ma religion maternelle, j’aurais voulu me faire idolâtre, juif, mahométan, ou de quelque autre culte purement de ma façon ; mais protestant! pour Dieu! ce n’eût été la peine du déménagement. Quand l’air d’une ville me paraît malsain ou mal plaisant, me voit-on me contenter de changer de maison? non, je prends ma bique en m’en vas jouir la vie en autre lieu.

i6<i LES ÉTATS DE BLOIS.

PASQUIER

Pourquoi, je vous prie , employez-vous toujours ainsi ce mot: jouir? Jouir la vie, c’est une manière de dire peu française.

MONTAIGNE

Vous avez raison, monsieur le conseiller : si je ne crois pas à la religion , je crois de toute mon âme à la langue réformée.

PASQUIER

Me voilà revenu, comme vous voyez , à mon procès contre vos admirables Essais : j’espère bien qu’à la première impression que vous en ferez , vous nous bannirez tous ces mots inaccoutumés qui les déparent.

MONTAIGNE

Eh! que voulez-vous, ce sont mots qui sentent le cru de Gascogne. J’ai une condition singeresse et imitatrice; ce que j’entends dire s’accroche à moi et ne s’en va plus que je ne fasse effort pour le secouer. Imitation parfois meurtrière, bonne parfois; car, tout comme j’imite les dictons grossiers qui courent les ruelles de Bordeaux, les gens qui ont le beau langage m’en impriment facilement quelque chose. A Paris, je parle tout autrement qu’à Montaigne : et, si j’avais le bonheur que les

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