LE RALENTISSEMENT PSYCHIQUE ET L'INVASION DU MOI
Nous connaissons la loi des associations d'idées dans la mélancolie et l'aboulie qui l'accompagne, mais la description que nous en avons donnée serait incomplète, si nous ne parlions d'un caractère général qui les marque presque toujours, et dont l'aboulie n'est qu'un cas particulier, le ralentissement.
« Les manifestations de l'intelligence, écrit Schule', sont ralenties par la dépression douloureuse; chaque idée prend un retlet doulou-
(1) Maladies mentales^ p. 26.
G. DLilAS.
reux; la marche des idées se fait avec un sentiment d'effort pénible et il en résulte un arrêt : toute espèce de mouvement d'idées est repoussé par le moi. »
On pourrait dire avec plus de précision que les associations automatiques subsistent encore tandis que les associations synthétiques sont détruites ou ralenties.
Deux des malades que nous connaissons, Agnès et Eugénie, ont présenté ce caractère avec une intensité différente et m'ont permis de l'étudier.
Agnès répond lentement à chaque question, après avoir paru réfléchir pendant quelques secondes; parfois même on doit répéter deux ou trois fois la question posée. Elle comprend bien, se rappelle nettement ce qu'elle a fait hier et les jours précédents, elle connaît les détails de son internement et les événements qui l'ont précédé; mais elle a besoin d'un certain temps pour évoquer chaque souvenir;
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raclivité psychique est certainement diminuée.
La perception extérieure elle-même se fait avec lenteur; Agnès nomme plusieurs objets à mesure que je les lui présente (une plume, un chapeau, une canne armée), mais chaque fois elle s'arrête un moment, et bien qu'elle ne se trompe jamais, l'hésitation est visible.
Je ne puis donc constater chez elle ni erreur, ni trouble proprement dit, mais je remarque facilement que tout mouvement intellectuel se fait avec peine ; c'est une lenteur générale de la pensée.
Plus intéressant et plus précis est le cas d'Eugénie, dont nous connaissons déjà les impulsions et l'aboulie.
La sensibilité est intacte chez cette malade : elle voit, elle entend, elle sent les contacts, les odeurs et les saveurs, la sensation se fait même aussi vite que chez un individu normal. Qu'est-ce que je fais, demandé-je, et suivant les cas, on me répond : vous me touchez, vous
me faites sentir, ou vous me faites regarder quelque chose. L'assise générale de la sensibilité n'est pas atteinte et j'ai montré que les troubles de l'ouïe et de la vue signalés du côté gauche sont dus à des causes accidentelles.
Si nous nous élevons jusqu'à la perception, le désordre commence et la synthèse intellectuelle ne s'opère plus avec rapidité.
Je lui montre du lilas. — Qu'est-ce que je tiens? — Elle hésite et dit : une fleur. — De quelle espèce? — Du lilas risque-t-elle après un moment.
Je lui parle sans qu'elle puisse m'apercevoir, elle m'entend, mais ne sait pas d'où vient la voix.
Je lui fais sentir de l'ammoniac, elle dit que c'est mauvais mais ne reconnaît pas, et la môme expérience renouvelée avec du soufre donne le même résultat; je la pince et je la pique, elle localise vaguement mais n'éprouve
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qu'un contact désagréable sans pouvoir dire ce que je fais.
Pendant toutes ces expériences, je tâche d'isoler ses différents sens; c'est-à-dire que je la prie de fermer les yeux quand je lui fais respirer un flacon ou que je la pique, et que je l'empêche de toucher les objets qu'elle regarde. L'opération intellectuelle de la perception n'en est que plus difficile pour elle, et nous devons tenir compte de cette difficulté. Dès que je la supprime, la perception redevient plus facile, et la synthèse se fait plus vite, quoique encore avec lenteur. Je lui donne une feuille de mon carnet et demande ce que c'est, pendant qu'elle ferme les yeux. — Je ne sais pas, fai t-elle ; alors j 'agite la feuille et la froisse ; ah oui, ajoute-t-elle en entendant le bruit, je reconnais; et comme elle ouvre les yeux : c'est du papier.
Le retard de la perception est donc très sensible, et Ton voit qu'il augmente à mesure
qu'on isole Tactivité de chaque sens; c'est que la synthèse intellectuelle des associations est ici d'autant plus compliquée qu'elle est moins familière.
Une seule exception mérite d'être signalée : Eugénie a le sens des couleurs et des nuances absolument intact, et comme je m'en étonne elle m'explique qu'ayant été dans les modes, elle a longtemps manié les variétés les plus diverses de rubans. Cette habitude acquise et longtemps fortifiée a survécu à tous les désordres.
Gomme la perception, l'intelligence est ralentie sans être lésée dans son fonctionnement; Eugénie peut causer avec moi, mais se reproche de ne pas toujours comprendre mes paroles et d'être obligée de chercher le sens des mots.
Pour faire un calcul bien simple, 8x6, elle a écrit 8 fois le nombre 6 et a réussi son addition après deux erreurs. Pour compter neuf
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épingles, elle les divise en trois groupes de trois et triomphe de tomber juste avec ce procédé.
J'ai déjà signalé l'impossibilité de vouloir dont elle se plaint, les impulsions dont elle a failli être victime, et je crois pouvoir dire pour elle comme pour Agnès que l'association synthétique est ralentie par la mélancolie.
Je pourrais étendre cette loi à mes autres malades, et montrer chez toutes des signes incontestables d'asthénie mentale, mais l'énumération en serait sans intérêt. Ce qu'il importe de bien marquer ici, ce n'est pas la généralité d'un symptôme déjà connu \ mais le caractère qu'il imprime à l'activité synthétique dont nous avons fait la loi de toutes les mélancolies. Si le moi se réorganise sans cesse et se reconstitue en dépit de toutes les atteintes,
(1) Voir à ce sujet les études de Krafft-Ebbing, II, 3; Kroepelin, Psychiatria, II, 92 ; et les belles communications du D"" Seglas à la Société médico-psychologique.
ce travail de réparation logique, et d'orientation, se fait toujours péniblement; les idées explicatives ne défilent que lentement dans la conscience ; quelques-unes s'y gravent pour longtemps, et c'est pourquoi dans les mélancolies somatiques les explications du malade reviennent souvent les mêmes et simulent des obsessions. Le délire mélancolique est un délire lent.
Cette fatigue mentale nous permet de comprendre la pauvreté psychique, la raréfaction des états intellectuels, la monotonie qui caractérise les dépressions mélancoliques. 11 ne s'agit pas, dit Schule', d'une absence d'idées, mais bien plutôt d'une stagnation ou d'un mouvement hélicoïde d'un même groupe d'idées, qui finissent par percer peu à peu, suivant l'expression de certains malades.
Sans doute les persécutés et les passionnels
(1) Maladies mentales, p. 26.
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sont également monotones, mais c'est à leur manière ; les uns voient partout des preuves de la persécution dont ils sont l'objet : dans les faits les plus insignifiants de Texistence, ils démêlent l'action des jésuites, du pape, de leur persécuteur attitré et ne modifient jamais l'orientation de leurs raisonnements; les jaloux agissent de même, et c'est un plaisir de les voir interpréter les actes les plus innocents dans le sens de leurs soupçons. Mais la monotonie n'est que dans l'idée générale de leur délire, les faits qui l'alimentent se renouvellent sans cesse, les preuves de la persécusion ou de la jalousie s'accumulent chaque jour; nous sommes en présence de délires vivants dont l'assimilation est rapide, et qui réclament chaque jour de nouveaux éléments pour s'alimenter.
C'est le contraire qui se passe chez les déprimés que j'étudie; une idée explicative est une richesse qui ne se renouvelle pas et la
synthèse vitale ralentie dans sa source est obligée de se repaître longtemps des mêmes éléments; ce sont des malades pauvres que les mélancoliques, et leur pauvreté vient de leur lenteur; la gêne et la paresse des associations empêchent la production d'idées nouvelles, et la conséquence c'est la litanie, l'expression réitérée de motifs qui varient peu. Angèle parle de son injection abortiveetde son infidélité conjugale. Emilie de la perte de sa fortune et de la ruine qui la menace. Louise, obsédée par la crainte de la damnation et mélancolique par idée fixe, présente la même pauvreté psychique et justifie par de rares raisons sa crainte de l'enfer : « Elle a mal soigné sa mère, elle a travaillé le dimanche, elle ne s'occupe pas de ses enfants. » Je n'insiste pas sur cette monotonie bien connue des aliénistes et que M. Séglas me signalait encore il y a quelques jours; je me borne à montrer qu'elle s'explique par le ralentissement intellectuel.