‹ Les états intellectuels dans la mélancolieChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quel est le phénomène primitif, de l’idée ou de la tristesse, des états intellectuels ou de la mélancolie ? Est-ce parce qu’un malade a des pensées tristes qu’il est déprimé, ou les pensées tristes proviennent-elles de sa dépression morale? Telle est la première question que je voudrais résoudre, et je me hâte d’ajouter que la réponse n’est pas simple.

Chez le plus grand nombre des mélancoliques, toutes les associations sont subordonnées à l’état affectif; le malade pense tristement parce qu’il est triste ; la mélan-

colie est le fait primitif, letat général qui donne à toutes ses pensées le même caractère.

Je dirai plus tard la cause des mélancolies de ce genre et le lien étroit qui les unit aux états organiques ; je me borne à constater maintenant qu’elles sont fréquentes, quelque étranges qu’elles puissent paraître à un psychologue, et c’est par un exemple de ce genre que je commence cette analyse.

Agnès est une mélancolique déprimée en proie depuis trois mois à des idées noires.

Son hérédité n’est pas chargée du côté des ascendants directs, mais une de ses cousines germaines a été, il y a quelques années, mélancolique comme elle.

De ses antécédents personnels on ne peut citer qu’une maladie nerveuse mal définie qu’elle a eue vers l’âge de dix-huit ans et dont elle a oublié le nom; depuis lors elle s’est bien portée et a pu travailler sans fatigue dans

une fabrique de cigarettes; seulement, un mois avant son délire; elle a été atteinte d’influenza, et c’est à la suite de cette fièvre infectieuse que sa maladie actuelle s’est déclarée.

Aujourd’hui, toute sa personne exprime la plus profonde tristesse, les traits de son visage sont effacés et comme empâtés par le relâchement des muscles, les bras pendent inertes, la démarche est mal assurée; les mains sont froides ; elle pleure dès qu’on lui parle.

Je l’interroge et n’obtiens d’abord que des réponses vagues indiquant un état général de tristesse et de souffrance : « elle est misérable, elle est à plaindre ; mieux vaudrait mourir! » Si je n’insistais pas, elle s’en tiendrait à ces quelques phrases, qui sont pour elle l’expression succincte de tout un état douloureux.

Pressée de nouvelles questions, elle s’explique et me confie une des causes de son

chagrin : « Elle a trompé son mari deux fois, il y a déjà quelques années ; elle avait oublié sa faute et ne l’avait même jamais sentie, et voilà qu’elle y pense maintenant ; huit jours avant, elle s’en est ouverte à son mari, et, bien qu’il ait pardonné, le remords la tient encore. J’essaie de chasser cette idée par des raisonnements divers, Agnès reste immobile et pleure toujours; c’est qu’un autre remords la torture aussi : « Du temps qu’elle était enceinte, elle a tenté de se faire avorter et aujourd’hui elle se reproche l’injection qu’un pharmacien lui avait préparée sur sa demande. » Remarquez que l’enfant né de cette grossesse est un adolescent vigoureux, que sa santé n’a jamais été compromise et que la mère n’a pas souffert.

Aces observations que je lui fais, elle ne répond rien, mais parle aussitôt d’une autre cause de tristesse, la mort d’un parent qu’elle a perdu ; puis l’avenir se prête comme

le passé à ses interprétations : son fils a mal aux yeux, il va devenir aveugle ; son mari dit avoir pardonné mais il garde rancune; la maison où elle travaille ne la reprendra plus.

Sur l’insistance que je mets à la questionner elle dévide lentement la série de ses malheurs, et quand elle a fini, elle reparle de sa faute, de son injection, de son fils, comme si, incapable de trouver de nouvelles raisons de sa tristesse, elle se rabattait sur celles-là. Quel est le mécanisme de ces associations ?

Tout d’abord nous devons constater un état primitif et permanent, la dépression mélancolique, qui ne varie jamais, quelle que soit l’idée qui la couvre ; apparue à la suite de l’influenza, dans le troisième septénaire de la maladie, sans qu’aucune peine morale pût l’expliquer, elle est bien l’élément organique et fondamental de la psychose. Derrière les raisonnements qui passent, elle persiste.

Les idées aussi paraissent immobiles et de

fait quelques-unes finissent par le devenir ; dans l’état de dépression où se trouve la malade, elles peuvent s’imposer à sa conscience et la dominer, mais ce n’est pas la règle commune et la plupart semblent se renouveler lentement ; il y a quinze jours Agnès ne parlait pas encore de l’injection abortive et parlait beaucoup plus de son fils ; demain elle aura trouvé peut-être une raison nouvelle de se désoler.

Les états intellectuels sont en effet secondaires chez notre malade; ils n’ont pas de raison d’être en dehors de son état affectif.

Griesinger après avoir observé des faits analogues proposait une explication ingénieuse que je dois citer ici : « Quant à la manière dont se produit ce délire, nous l’avons déjà signalée plusieurs fois ; le malade se sent en proie à la tristesse ; or, il est habitué à n’être triste que sous l’influence de causes fâcheuses ; de plus, la loi de causalité exige que cette tris-

tesse ait un motif, une cause, et avant qu’il s’interroge à ce sujet, la réponse lui arrive déjà ; ce sont toutes sortes de pensées lugubres, : de sombres pressentiments, des appréhensions qu’il couve et qu’il creuse, jusqu’à ce que quelques-unes de ces idées soient devenues assez fortes et assez persistantes pour se fixer au moins pendant quelque temps; aussi ce délire a-t-il le caractère de tentatives que fait le malade pour s’expliquer son état 1 . »

A quelques détails près, Griesinger se rapproche de la théorie formulée par Malebranche sous le nom de justification, et reprise tout récemment par M. Godfernaux. « Il n’est pas nécessaire, dit Malebranche, de faire de grands raisonnenements pour montrer que toutes les passions se justifient... Ceux même dont l’imagination est si déréglée qu’ils pensent être transformés en bêtes, trouvent des raisons

(1) Griesinger. Maladies mentales. Trad. Doumic, p. 269.

pour prouver qu’ils doivent vivre comme elles et qu’ils doivent marcher à quatre pattes, se nourrir des herbes de la campagne et imiter toutes les actions qui ne conviennent qu’aux bêtes 1 . »

Ges explications sont excellentes et je voudrais les développer bien plus que les modifier.

Tous les auteurs que je viens de citer ont vu que si les états intellectuels se produisent, c’est à seule fin d’expliquer au malade les états affectifs qu’il éprouve.

Tout au plus ont-ils fait une part un peu trop large, peut-être, à la réflexion personnelle du sujet et à la conscience.

C’est par une logique inconsciente, par un besoin d’équilibre inhérent à tout esprit humain qu’Agnès, déprimée par la mélancolie, cherche dans l’avenir et le passé les causes qui pourraient justifier sa dépression ; un état

;i) Malebranche. Des passions de l’âme, XI.

les états intellectuels et l’état affectif 21 affectif ne s’impose pas à l’esprit, sans quelque raison, et la mélancolie d’Agnès s’explique comme elle peut par les remords et les craintes que je viens d’analyser.

Il se produit ici un phénomène analogue à celui qu’on a si souvent signalé dans le rêve et qu’on pourrait appeler association régressive : un bruit a lieu pendant que je dors, la pendule sonne. Pour que je puisse percevoir ce bruit, il faudra qu’un rêve explicatif se produise aussitôt; je rêverai que je me bats, qu’on tire le canon.

M. Frédéric Paulhan cite plusieurs cas de ce genre dans son beau livre sur l’activité mentale : « Le D r Gregory, dit-il, raconte que s’étant couché avec une bouillotte remplie d’eau chaude à ses pieds, il rêva qu’il marchait sur l’Etna et qu’il sentait la chaleur sous lui. Une autre fois il rêva qu’il passait un

(i) De Vactivité mentale, p. 101,

hiver à la baie d’Hudson et qu’il souffrait beaucoup du froid. Il trouva qu’il avait en rêvant rejeté ses couvertures. Peu de jours auparavant il avait lu un récit de l’état des colonies pendant l’hiver. »

Une sensation constante suscitait ici les états intellectuels qui devaient l’expliquer, et le malade ne percevait la chaleur ou le froid que comme des conséquences, alors qu’en réalité c’étaient les seules causes de son rêve.

Tous les mélancoliques du type d’Agnès obéissent à cette loi et se représentent comme un effet de leurs associations d’idées la mélancolie qui les produit et les détermine.

Souvent, il est vrai, l’explication qu’ils se donnent est saugrenue et hors de proportion avec leur tristesse.

Telle malade se lamente pour avoir, dans sa jeunesse, oublié un péché à la confession, telle autre raconte en pleurant qu’étant petite fille elle eut le tort de.se prêter aux curiosités

LES ÉTATS INTELLECTUELS ET l’ÉTAT AFFECTIF 28

d’un petit garçon de son âge. C’est que l’esprit est déprimé par la maladie, incapable de juger de la valeur d’un motif, de comparer la cause invoquée et l’effet produit et cependant obligé de trouver une cause ; rien ne prouve mieux à mon sens l’antériorité de l’état affectif sur l’état intellectuel que cette disproportion.

Mais ce n’est pas tout; le raisonnement vient de nous apparaître comme un effet, et voici qu’il devient une cause à son tour : tout à l’heure quand j’ai fait appeler Agnès dans la cour, elle était assise sur un banc et restait affalée sur son siège sans pleurer ni se lamenter; or depuis une heure qu’elle cause, des idées noires ont réapparu sous l’influence de mes questions, et la tristesse grandit; la malade pleure, elle se tord les mains après avoir repensé à toutes choses qui la font triste, elle demande à mourir; chacun des faits que je viens d’évoquer agit sur elle comme une

cause nouvelle de douleurs; des images s’associent, des mouvements se commencent et notre mélancolique simple tourne à l’anxiété. Voilà donc un développement affectif secondaire qui se greffe sur le premier; tout à l’heure la mélancolie était une cause, maintenant elle devient un effet; les raisonnements qui la produisent ne diffèrent nullement des associations courantes, et la malade est plus abattue pour avoir pensé à des choses tristes.

On voit combien le phénomène est complexe et comment s’enchevêtrent ici les sentiments et les idées; actions et réactions se mêlent et se combinent; toute cause a des retentissements lointains.

Les cas de ce genre sont les plus fréquents, ai-je dit, mais ce ne sont pas les seuls possibles; bien souvent la maladie a une origine intellectuelle ; c’est à la suite d’un événement douloureux, d’un malheur domestique ou

les états intellectuels et l’état AFFECTIF 2b

d’une idée fixe qu’elle se déclare et se maintient.

Scliule, tout en accordant aux faits de ce genre une bien moindre importance qu’aux faits précédents, en reconnaît l’existence :

Dans un autre groupe de cas peu nombreux, dit-il, l’idée délirante apparaît au contraire la première, forme le pivot de la mélancolie et détermine une dépression réactionnelle. Tel est le cas des mélancolies par idées délirantes.

« Des impressions accidentelles violentes (une histoire terrible, le spectacle d’une mort violente, des blasphèmes proférés dans une église) se gravent dans l’esprit où pénètre en même temps la maladie ; le chagrin causé par cette idée obsédante que la conscience ne peut chasser, s’accroît souvent jusqu’au désespoir, il détermine une tension douloureuse si grande et si prolongée qu’enfin la mélancolie s établit après un temps plus ou moins long. Une rencontre soudaine, des reproches trop durs,

un sermon trop émouvant, le plus souvent une terreur brusque peuvent amener la production de la maladie 1 . »

Voici deux exemples de mélancolies déclarées Tune à la suite de plusieurs événements douloureux, l’autre à la suite d’une idée fixe, qui confirment tous les deux la théorie de Schule et peuvent se prêter à de nouvelles analyses.

Emilie a été internée sur sa demande en mars 1894. Depuis février dernier, elle présente une série d obsessions sur lesquelles je reviendrai, et simultanément une poussée d’idées mélancoliques, dont elle a une parfaite conscience.

Au point de vue physique, elle n’a aucun caractère de dégénérescence; ses antécédents héréditaires sont nuis; la mère se porte bien, le père n’a jamais été alcoolique; seule une

(1) Schule. Traité des maladies mentales , p. 28, 3 e édition

sœur a toujours donné des signes d’une excessive émotivité. Les antécédents personnels sont plus intéressants, car ils nous montrent chez la malade une incertitude de caractère et comme une tendance au doute.

Aujourd’hui Émilie rappelle par son attitude la mélancolique Agnès; elle a comme elle la démarche lente, les traits tirés, les mains froides, mais tous ces symptômes sont bien moins marqués.

On peut dire également que les essais d interprétation sont à jpeu près nuis, et que la malade ne fait pour s’expliquer sa tristesse aucune de ces tentatives incohérentes et multiples que nous venons d’étudier. C’est qu’elle en connaît la cause, et cette connaissance • suffit à changer complètement l’orientation de ses idées.

L’origine de la maladie est en effet morale, et la mélancolie n’a éclaté qu’après une série ininterrompue de chagrins domestiques ; c’a

d’abord été l’inconduite du mari qui prenait des maîtresses parmi les femmes de chambre de sa maison, puis des faux en écriture privée qu’il a faits pour se procurer de l’argent, la dot d’Emilie (cent mille francs environ) engagée tout entière pour le retirer de prison, enfin de nouveaux désordres recommençant après sa libération.

Ces divers éléments pouvaient ne déterminer aucun trouble, mais nous savons que le terrain était préparé; Émilie se rend compte qu’elle n’a jamais eu de volonté dans son ménage, ni ailleurs : elle était hésitante, dit-elle ; quand elle faisait quelque chose, elle ne croyait jamais l’avoir bien fait, et recommençait deux ou trois fois; cette paresse mentale, cette incoordination ont certainement favorisé la dépression actuelle, et permis à tous les faits que nous avons cités d’agir sur l’esprit d’Émilie comme de véritables obsessions. Tout d’abord chaque fait paraissait avoir de l’im-

les états intellectuels et l’état affectif 29 portance, les faux, les désordres, la ruine, mais le dernier est seul resté en scène, et c’est la perte de la fortune qui nous explique maintenant la mélancolie.

Je demande : « Pourquoi pleurez-vous? »

— « C’est ma fortune, répond-elle, je suis ru i n ée — oh ! ma dot, — et ma fille qui sera pauvre! — On nous méprise maintenant; on me regarde quand je passe dans la rue, les femmes parlent de moi. » L’idée de la ruine est toujours là, c’est elle qui détermine et synthétise les idées accessoires dont les phénomènes émotifs ne sont que la conséquence.

Ce n’est pas à dire que cette maladie ne ressemble pas dans son développement à la mélancolie d’Agnès; la cause est différente, mais une fois le phénomène donné le processus est le même; la mélancolie d’Émilie, une fois déclarée, appelle des idées tristes, des idées de mort par exemple ; l’avenir lui paraît noir, et c’est ainsi que s’établit par réaction

des états affectifs sur l’intelligence un complexus tout à fait analogue à celui de tout à l’heure ; quand la maladie est bien établie le mécanisme secondaire ne varie pas.

Nous retrouvons les mêmes caractères, mais plus accusés et plus nets dans le délire de Louise, une mélancolique par idée fixe, consciente à l’état morbide, et que j’ai pu étudier pendant l’état de santé grâce à l’obligeance de M. le D r Séglas.

C’est une femme de quarante ans, blonde et forte, d’aspect vigoureux, qui depuis vingtcinq ans a eu trente accès de mélancolie.

Ses antécédents héréditaires sont caractéristiques, car sa mère, atteinte comme elle de mélancolie intermittente, s’est jetée dans la Seine au cours d’une crise. Elle-même a toujours été très impressionnable, prête à se frapper, dit-elle, et comme Émilie elle a de bonne heure donné certains signes d’incoordination mentale et de manie du doute; elle se

rappelle qu’à l’âge de huit ans, après avoir montré sa jambe à un gamin de son âge, elle fut prise de longs remords que sa mère ne parvint à calmer qu’avec peine ; plus tard, ce furent des scrupules d’un ordre plus élevé; elle lisait des livres religieux comme les Évangiles , Y Imitation de Jésus-Christ , et désespérait d’atteindre à l’austérité qu’ils lui prêchaient; ses moindres actions lui paraissaient coupables, et la confession ne la rassurait pas, car elle se reprochait toujours d’avoir oublié quelque péché.

Au milieu de ces hésitations une idée plus nette que les autres se faisait jour quelquefois : « elle était damnée » • En vain le confesseur répétait que Dieu n’est pas un ennemi, parlait de miséricorde, l’idée de la damnation s’implantait dans l’esprit de la jeune fille; elle était damnée pour avoir menti, damnée pour avoir eu des désirs charnels,* damnée pour ne pas aimer assez sa mère ; cependant l’esprit s’op-

posait encore par sa cohérence à l’établissement de l’idée fixe, lorsqu’un événement imprévu le favorisa.

C’était en 1871 ; le siège qui venait de finir avait ruiné la famille de Louise, jusque-là très aisée, et sa mère à bout de ressources dut se résoudre à demander l’appui du bureau de bienfaisance. Louise protesta, se sentit humiliée, eut des crises de larmes et, finalement, sous l’influence déprimante de cette tristesse, sentit l’idée de damnation revenir plus forte et s’établir. Ce fut son premier accès; depuis l’idée fixe est revenue trente fois environ, et son retour a toujours coïncidé avec une contrariété morale ou un affaiblissement physique : la mort de la mère, un premier accouchement, la banqueroute du mari.

C’est par des phénomènes intellectuels que l’accès débute; l’idée de damnation dont la malade parle paisiblement à l’état sain prend tout à coup une importance exagérée; elle re-

vient plusieurs fois par jour, de préférence le matin, dans ce moment de torpeur intellectuelle qui suit le réveil, enfin, elle s’installe, attirant à elle par une loi d’équilibre toutes les idées qui peuvent la fortifier. Le moi s’explique comme il peut cette obsession qui le tient, et Louise justifie sa damnation comme Agnès sa tristesse : elle ne s’occupe pas de ses enfants, elle a travaillé le dimanche, elle n’a pas surveillé d’assez près sa mère dont elle aurait pu empêcher le suicide; donc elle sera damnée.

En même temps, sous l’influence de ces idées délirantes, la mélancolie s’établit; Louise est triste, abattue, elle pleure, et des raisonnements analogues à ceux d’Agnès viennent se greffer sur l’état affectif : elle a peur que ses enfants ne tiennent d’elle, que sa famille soit méprisée, et c’est alors que commence ce qu’elle appelle sa crise de tristesse, en tout point semblable à la mélancolie ordinaire.

Telle est la succession des idées et des émotions dans le délire conscient de Louise, tel qu’elle peut le décrire aujourd’hui, après avoir assisté trente fois à son évolution.

A mon avis le mécanisme est le même que dans le cas précédent, mais les lois en sont mieux marquées.

Gomme chez Emilie,le terrain est préparé; il y a une hérédité morbide incontestable et un état psychique spécial; jamais les systèmes mentaux, les associations systématiques qui constituent l’esprit normal, n’ont été bien coordonnés chez Louise, et il suffit d’une fatigue morale ou physique, pour que l’idée fixe surgisse de l’inconscient et profite de la faiblesse mentale pour s’établir. La mélancolie apparaît alors et comme elle s’explique d’elle-même, la malade ne fait plus les tentatives d’interprétation si remarquables et si fréquentes dans les mélancolies organiques; mais c’est sur un autre point que s’exercent la

LES ÉTATS INTELLECTUELS ET l’ÉTAT AFFECTIF 35

justification et l’activité synthétique de l’esprit.

Chez Emilie l’idée de ruine une fois établie, des pensées secondaires viennent s’y joindre, comme la crainte de la pauvreté, du mépris, mais comme l’événement est réel, il se justifie de lui-même et n’a pas besoin de longues explications ; chez Louise au contraire, l’idée de damnation resterait une idée vide, si elle ne s’expliquait pas devant la conscience par des raisons plus ou moins acceptables, et c’est alors que la malade pense à ses enfants qu’elle néglige, à son travail du dimanche, à sa mère qu’elle aurait dû surveiller; le travail qui s’opérait chez Agnès sur l’état affectif s’opère ici sur l’idée fixe et l’esprit atteint dans son activité s’explique l’obsession, la synthétise avec les éléments normaux qui lui restent pendant que la mélancolie se développe logiquement et l’envahit.

Lorsque l’invasion est complète, nous pouvons assister à de nouveaux essais d’inter-

prétations ; la malade perdant de vue la cause unique de sa tristesse, se forge des prétextes, pense, dit-elle, à tous les malheurs qu’elle a eus depuis vingt ans, aux infidélités nombreuses que son mari lui a faites.

Mais cette interprétation secondaire n’est jamais bien riche chez elle, la première occupe le premier plan du délire et c’est la seule qui laisse des souvenirs bien nets.

Louise reste toujours une mélancolique par idée fixe.

Ce n’est qu’au cas où, la cause véritable de la tristesse étant oubliée, la tristesse persisterait seule, que notre mélancolie serait en tout point semblable à celle d’Agnès.

Nous pouvons donc considérer les idées et les états affectifs comme les deux causes les plus générales du délire mélancolique ; encore serait-il artificiel de les opposer radicalement et de donner à notre classification une netteté qu’elle n’a pas.

Sans doute dans les mélancolies d’origine organique, les idées surgissent à titre d’interprétations, mais elles restent longtemps dans l’esprit, elles disparaissent lentement, et Griesinger reconnaît qu’elles se fixent pour un temps ; d’autre part, dans les mélancolies d’origine intellectuelle une dépression somatique, comme un accouchement, des veilles prolongées, favorisent l’éclosion du délire et le développement de l’idée fixe; dans bien des cas il serait difficile de dire quel est le fait primitif, de l’état affectif ou de l’idée; entre les faits extrêmes que j’ai analysés, d’autres faits plus confus se placent, dont le mécanisme se prêterait aux deux interprétations.

Remarquons d’ailleurs que l’hérédité, les antécédents personnels jouent dans les deux cas le même rôle; Agnès a eu vers l’âge de dix-huit ans une maladie nerveuse et compte une mélancolique parmi ses cousines; Louise

a vu périr sa mère dans un accès de mélancolie.

La seule différence qui me paraisse marquer les intellectuelles, Émilie et Louise, c’est la tendance au scrupule, l’incoordination des états psychiques, qui les prépare à subir l’influence d’une obsession morbide ou d’un événement douloureux; avec la même hérédité, la même fatalité, pourrait-on dire, la maladie se manifeste, suivant les tempéraments, sous deux formes différentes et ne débute par l’esprit que s’il est préparé par l’hystérie ou la manie du doute à l’obsession et à l’autosuggestion.

C’est surtout dans ces derniers cas que la conscience subsiste et que le malade analyse son délire, car ce délire est d’abord partiel, limité à une idée ou à un fait; au contraire quand la mélancolie est d’origine organique, l’esprit est envahi tout d’un coup et la conscience disparaît la plupart du temps.

Quoi qu’il en soit, c’est à la même loi que se ramènent les divers phénomènes que nous avons étudiés ; nous avons d’une part des états inexpliqués, mélancolie organique d’Agnès, obsession de Louise, de l’autre un esprit qui cherche à les comprendre. Chez Agnès le processus rationnel est postérieur à l’état affectif, chez Louise il est antérieur, mais toujours c’est une synthèse qui s’opère, une raison qui ne peut se résoudre à l’absurde, un moi central à moitié détruit par l’automatisme et qui réclame comme siens tous les actes qu’il subit.

Rien n’est plus intéressant que cette lutte de la synthèse et de l’automatisme, cet effort constant de l’esprit pour coordonner ses parties, rien ne fait mieux comprendre cette loi de systématisation et d’assimilation qui gouverne tout ce qui pense et tout ce qui vit.

Page 1