CHAPITRE X
Roger Williams, poursuivi par les autorités de Boston, s'en va fonder la ville de Providence.— Opinions partagées sur la valeur de ce personnage. Il est chargé par ses amis de solliciter à Londres une charte pour le nouvel établissement.— Les disciples d'Anne Hutchinson s'établissent dans l'île de Rhode-Island qui est réunie à Providence.
C'est aux plantations de Providence et de Rhode- Island qui formèrent l'Etat de ce nom, que les historiens ^^^ ont coutume d'accorder l'honneur qui appartient de droit au Maryland, d'avoir inauguré le régime de la liberté de conscience en Amérique. De même que les puritains avaient cherché dans le nouveau monde un asile contre la persécution anglicane, de même Roger Williams et les adhérents d'Anne Hutchinson avaient dû fuir du Massachussetts, chassés par les victimes de la persécution, devenues persécuteurs à leur tour.
C'est une singulière figure de l'histoire des Etats-Unis que celle du fondateur de Providence, et elle a été bien contradictoirement jugée. Pour les uns, Williams est un homme supérieur dont l'intelligence devançait de beaucouj) celle de ses contemporains ; pour les autres, ce n'est qu'un démagogue dont les doctrines n'ont produit (jue des bouleversements et qui s'est vu, une fois
(1) Surtout de Tocque ville et Laboulaye, parmi les Français.
chargé des responsabilités du pouvoir, obligé de se mettre en contradiction avec lui-même pour gouverner. Macaulay ne voit dans le héros de Providence qu'un profond scélérat, partageant en cela l'opinion des puritains. Ce qu'il y a de certain, c'est que la mobilité de son esprit l'entraînait à de perpétuels changements de foi religieuse. L'anglicanisme le compte d'abord parmi ses ministres et ensuite au nombre de ses adversaires déclarés ; puis il se fit puritain, pour devenir baptiste et enfin seeker. Il n'est pas étonnant qu'avec une telle instabilité de vues, il ait senti le besoin de prêcher la liberté de conscience.
A quatre reprises, les autorités civiles ou religieuses du Massachusetts le citèrent devant elles pour lui demander compte de ses opinions. Un jour, aux premiers temps de sa ferveur de puritain, il reprocha aux ministres de la secte d'avoir autrefois professé l'anglicanisme et de n'avoir pas purgé par la pénitence ce péché originel. Plus tard, on le vit déclarer que les colons du Massachusetts n'avaient aucun droit à leurs terres et qu'ils devaient tenir leurs titres de propriété des Indiens et non du roi : prétention qui devait tout naturellement le mettre au plus mal avec les colons. C'est lui qui suggéra à Endicott, gouverneur de Salem, d'enlever du drapeau anglais la croix de Saint-George.
En toutes occasions, il prêchait sa doctrine de la liberté de l'âme (soûl lïberty), si odieuse aux puritains, auxquels il demandait de ne plus imposer par la force l'observation du dimanche. La mesure était comble et un décret de bannissement fut rendu contre Williams qui, pour ne pas être transporté en Angleterre, prit la
fuite. Durant de longues semaines, la misère et les dangers le réduisirent presque à la dernière extrémité, et s'il survécut, ce fut grâce aux Indiens qui lui prêtèrent secours. Enfin, il réussit à s'éta-blir en un endroit, sis au fond de la baie de Naragansett, qu'il nomma Providence (1636) en souvenir de la miséricorde que Dieu lui avait témoignée dans son malheur, "désirant en faire un asile ouvert aux personnes persécutées à raison de leur foi."
En 1638, les amis d'Anne Butchinsoi], Coddington et Clark dressaient leur tente de proscrits dans l'île d'Aquiday (Rhode-Island), non loin de Providence, où de nombreux émigrés vinrent les rejoindre.
Un grand danger menaçait ces deux plantations dès leurs premières années. Le Massachusetts ne cachait pas son mauvais vouloir à l'endroit de Williams, et élevait des prétentions sur le territoire de Providence et de Khode-Island. Il fallait se prémunir contre les entreprises de ce redoutable voisin et les établissements nouveaux qui s'étaient développés — indépendamment les uns des autres — sentirent la nécessité de se concerter en présence du péril commun pour fortifier leur ^ijosition. Il leur parut que le moyen le plus sûr d'arriver à ce but, était d'obtenir du gouvernement anglais une reconnaissance de leur Etat, car une charte mettrait fin à toute contestation sur leur droit de propriété. Williams, envoyé à Londres par Providence, Portsmouth, Newport et Rhode-Island, revint avec des lettres patentes des plus larges et donnant aux plantations de Providence (1644) des pouvoirs très étendus. Liberté leur était accordée de passer toutes les lois utiles à la colonie, pourvu qu'elles ne fussent pas hostiles à celles de la
nicre-patrie. Le parlement qui était alors en lutte avec (.'harles 1er, ne se réserva pas même le droit de veto sur la législation coloniale. Bien que l'union de ce groupe d'établissements nouveaux d'où est sorti le Ehode- Island eût été proclamée, chaque town n'en continuait pas moins à agir isolément, et ce ne fut qu'après mille difficultés qu'on parvint à fonder une cour générale, à l'instar des colonies voisines.
Cette assemblée déclara que son gouvernement était une démocratie ou '* gouvernement populaire ", ce qui ne l'empêcha pas de poser, dans son code de lois, le principe essentiellement aristocratique de la primogéniture, dans le droit successoral de la colonie. Cet avantage en faveur du premier-né, subsista au Khode-Island jusqu'en 1770.
Roger Williams eut à lutter contre les principes qu'il avait cherché à faire prévaloir dans le Massachusetts. Ses théories, soumises à l'épreuve de l'application, démontrèrent combien il est dangereux de mettre des instruments trop compliqués entre les mains de certaines gens dont l'instruction restreinte devrait leur en interdire l'usage. Dans ces sortes de choses, les disciples dépassent souvent les maîtres. Poussées à leurs dernières limites, les idées de WilHams autorisèrent ses adhérents à conclure à l'inutilité de toute autorité en matière de gouvernement comme (m matière de religion, même à la nécessité de laisser impunis les transgresseurs de la loi. C'était l'anarchie que la doctrine du libre examen installait à la place de l'ordre. L'outrance de ces principes finit par effrayer une partie du peuple qui, par un effet naturel de toute réaction, rétrograda de la liberté exasTérée, à l'absolutisme.
Une (les premières lois du llhode-Islaud avait proclame la liberté de conscience, loi confirmée plus tard par la charte du roi d'Angleterre, laquelle portait " que personne dans cette colonie ne serait molesté, en aucune manière puni ou inquiété pour dissidence en matière religieuse." Il n'est pas certain que ce droit ait été étendu aux catholiques. Hildreth dit à ce sujet que : '' Les lois du Rhode-Island, inij^rimées pour la première fois nombre d'années après la charte, excluent formellement les catholiques et toutes personnes ne professant point le christianisme, de tout droit à la qualité de freeman. Il y eut plusieurs éditions de ces lois et il est maintenant impossible de dire à quelle époque ces restrictions furent introduites, quoique vraisemblablement elle ne virent le jour qu'après la révolution de 1688." ^^^ Cette citation de l'historien américain tendrait à faire croire que la lil)erté de conscience n'a été que partielle dans cette colonie. Bancroft est d'un avis contraire à celui d'Hildreth et prétend que s'il y a eu une exception faite au détriment des catholiques, elle n'a duré que fort peu de temps.
Fondé sous l'empire de principes révolutionnaires, n'ayant pour guide que les théories séduisantes mais fausses de Roger Williams, le Rhode-Island ne s'est guère distingué par la largeur de ses idées et la grandeur de ses entreprises. C'est ainsi qu'au point de vue de l'instruction du peuple, il s'est montré très réfractaire à l'établissement d'écoles publiques. De tous les Etats insurgés contre l'Angleterre, il est le seul qui ait refusé de prendre part au congrès de 1787, d'où est sortie la constitution des Etats-Unis. Durant la première époque
(1) Hildreth, p. 140, vol. I,
(le la période coloniale, il fut mis au ban de l'opinion ])ar les provinces voisines qui refusèrent de l'admettre dans la confédération de la Nouvelle- Angleterre, formée en 1644. Pendant de longues années, des historiens ont essayé de transformer son fondateur en héros, mais il est difficile de voir en lui autre chose qu'un dangereux agitateur, effrayé un jour, lui-même, par la hardiesse de ses principes et réduit à les combattre dans leurs conséquences. Comment voir un grand homme dans le réformateur qui laissait le Rhode-Island pratiquer la piraterie et qui après avoir été sauvé par les Indiens, lors de sa fuite du Massachusetts, autorisait la vente comme esclaves des Peaux-rouges pris à la guerre, surtout lorsque l'on considère que cette cruauté, commise froidement, s'étendait aux enfants en bas âge, comme l'atteste la proclamation qui suit portant la signature de R. Williams.
" Aux habitants qui désirent se procurer des Indiens au prix où ils se vendent au Rhode-Island et ailleurs :
'' Les sujets au-dessous de cinq ans serviront jusqu'à l'âge de trente ; ceux au-dessus de cet âge et au-dessous de dix, serviront jusqu'à l'âge de vingt-huit ans et ainsi successivement." ^^^
Roger Williams épris de son œuvre, faisait parade de ses sentiments humanitaires et se vantait de présider à la seule colonie vraiment démocratique de l'Amérique. Que devient son amour de l'humanité en face de cette proclamation ? Le fait est que ses grands projets et principes firent une odieuse faillite. Son établissement était le plus mal noté de toutes les plantations anglaises et Cotton Mather écrivait en 170i, que ses habitants
(1) Knowles, Ufe of Williams, »48.
PROVrDENCE ET RHODE-ISLANl) 89
étaient " une génération de libertines, de famillistes, d'antinomiens et de quakers dont les descendants, par suite de l'absence d'écoles et de ministres, étaient devenus si barbares qu'ils manquaient de bon sens et étaient même incapables de parler en bon anglais."