LE CATHOLICISME ET LES DIVERSES CONFESSIONS PROTESTANTES
Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle le Catholicisme a été persécuté dans les colonies américaines encore plus cruellement qu'en Angleterre , s'il est possible. Ces persécutions ne furent pas seulement le fait de la Virginie et des autres colonies du Sud où l'Église officielle dominait. Les Puritains, qui étaient venus chercher sur les rivages du nouveau monde un asile où ils fussent à l'abri des échafauds de la mère patrie, ne se laissèrent surpasser par aucune autre colonie dans leur haine sauvage contre les catholiques. Le Rhode-Island, lui-même, qui pratiquait la tolérance envers toutes les sectes, s'en départissait envers eux.
Ces persécutions étaient d'autant plus injustes, qu'à côté d'eux les catholiques anglais avaient formé des établissements qui, par leur bon gouvernement, leur caractère hospitalier et la douceur de leurs lois, auraient apporté au peuple américain de précieux éléments de civilisation, s'ils n'avaient pas été bientôt étouffés par l'envie et la violence des colonies voisines.
En 4634, les lords Baltimore avaient fondé le Maryland en vertu d'une charte de Charles Ier. Leur but était d'y assurer un refuge aux catholiques persécutés en Angleterre; mais avec une générosité peut-être imprudente eu égard aux
passions du temps, ils proclamèrent, cinquante ans avant William Penn, une liberté religieuse complète pour tous ceux qui feraient profession de croire en Jésus-Christ. En même temps, quoique la colonie fût un gouvernement de propriétaires, les institutions les plus libérales furent données aux colons. Les Puritains de la Nouvelle-Angleterre vinrent s'y établir en grand nombre, et ils profitèrent de la révolution de 16/i8, pour renverser le gouvernement des lords Baltimore. Quoique à la restauration le gouvernement des propriétaires eût été rétabli , les protestants des diverses confessions restèrent les maîtres dans l'assemblée coloniale, et s'entendirent pour exclure les catholiques de toute participation au gouvernement, et les priver de leurs droits politiques. L'intolérance devint telle, que les catholiques furent bientôt aussi durement persécutés dans cette colonie, fondée par eux, que dans la Nouvelle-Angleterre. Non-seulement on défendit aux prêtres de célébrer la messe autre part que dans l'intérieur des familles, mais encore, pour atteindre les catholiques dans leur considération et leur influence , on leur interdit d'avoir des écoles, de passer devant le palais du gouvernement et de fréquenter certains quartiers de la ville. Quant à ceux qui arrivaient du dehors , ils étaient immédiatement chassés de la colonie. Enfin, la législature, pour donner une prime aux apostasies, passa un acte aux termes duquel tout enfant de parents papistes, qui se faisait protestant, avait le droit d'exiger de ses père etmère sa part de succession, comme s'ils étaient déjà morts! Malgré cette affreuse oppression , un certain nombre de familles restèrent fidèles à la foi de leurs pères et maintinrent leur position sociale grâce à leur résidence sur de vastes plantations isolées (chap. xvi, § 8); mais elles n'exerçaient encore à la fin de la période
coloniale aucune influence extérieure comme catholiques1.
En 1755, quelques milliers d'Acadiens furent, après la dévastation de leur patrie , disséminés par les Anglais dans les principales villes des colonies ; ils vécurent dans l'oppression et la misère à New-York , à Philadelphie, à Boston. C'étaient des groupes presque imperceptibles; mais tout comme la dispersion des Juifs avait préparé la diffusion du Christianisme , de même, ces infortunés Acadiens, dispersés, eux aussi, aux quatre vents du ciel sur la terre étrangère, devaient dans quelques années fournir aux missionnaires du Catholicisme le premier point d'appui pour attaquer les forteresses du Protestantisme.
En 1790, d'après un relevé fait par Mgr Caroll, les catholiques du Maryland ne s'élevaient qu'à 16,000, ceux de la Pennsylvanie à 7, 000 et ceux des autres États à 1,500. Un peu plus tard, en s'avançant vers l'ouest, les missionnaires rencontrèrent les restes des établissements franco-canadiens fondés sur Jes bords des grands lacs et du Mississipi. On calcule qu'il y avait là, en 1800, près de 14,000 fidèles qui devaient former le noyau du groupe catholique le plus important aujourd'hui'.
Tels étaient les éléments disposés dans l'ombre par la
1 Sur l'histoire du Catholicisme au Maryland, voir The catholic Churchin the United States et Miscellanea by Spalding archbishop of Baltimore; V Histoire du peuple américain, par Carlier, t. II.
'Voir Les Prêtres français émigrés aux États-Unis, par Ch. Moreau, 2e édit., Paris, chap. il, et un important article de M. Rameau, sur le Mouvement catholique aux États-Unis (Correspondant, nov. 1864).
Providence. Un concours d'événements que nul ne pouvait prévoir vint tout d'un coup faire tomber le régime d'oppression légale sous lequel ils étaient retenus et leur permettre de prendre un accroissement qui est un des faits les plus merveilleux de l'histoire.
Quoique dans la seconde moitié du dix-huitième siècle la persécution se fût un peu relâchée, les protestants d'Amérique n'étaient nullement disposés à émanciper les catholiques. La première résolution du Congrès de Philadelphie contenait cette protestation brutale contre l'acte par lequel le gouvernement britannique venait d'accorder la liberté religieuse aux Canadiens :
« Nous ne pouvons nous empêcher d'être étonnés qu'un parlement britannique ait jamais consenti à permettre une religion qui a inondé de sang l'Angleterre, et qui a répandu l'impiété, l'hypocrisie, la persécution, le meurtre et la révolte dans toutes les parties du monde ! »
La résistance des Canadiens aux appels à l'insurrection avertit le Congrès de sa faute et il se mit à leur promettre la même liberté. En même temps Franklin réussissait à entraîner Louis XVI dans une intervention contraire au droit des gens par la perspective des fruits qu'en retirerait le Catholicisme. A la conclusion de la paix , le Congrès assista solennellement au Te Deum chanté devant les chefs de l'armée française dans la chapelle catholique de Philadelphie. Aprèsdetels actes, on n'avait plus à craindre de retours graves de l'intolérance. Aussi, en J1789, le Pape érigea un évêché à Baltimore , et nomma à ce siège Mgr Jean Caroll, d'une illustre famille duMaryland, qui venait de donner à la cause de l'indépendance de nombreux et courageux champions.
Peu après, la tempête révolutionnaire sévissait en France et dispersait sur tous les rivages du monde les prêtres qui
avaient pu échapper à l'échafaud. On sait ce que les prêtres français émigrés firent pour le Catholicisme en Angleterre et en Russie. M. Emery et les sulpiciens du Canada comprirent, dès 1790,1e champ immense qui s'ouvrait au zèle de leurs confrères, et ils offrirent leurs services à Mgr Caroll. Cet évoque, qui unissait à un cœur d'apôtre une haute intelligence, les envoya aussitôt relever et consolider les petites communautés de Marylandais et d'Acadiens, disséminées dans les États du Centre et dans la Nouvelle-Angleterre. Accueillis avec le respect dû à leurs malheurs et aux souvenirs encore récents de l'intervention française, ces prêtres vénérables exercèrent bientôt une haute influence sur les protestants eux-mêmes par leur admirable charité et par cette réunion des qualités sociales les plus exquises, jointes à la science et à la piété qui caractérisaient l'ancien clergé français.
Les noms de MM. Moranvillé, Matignon, Richard, Flaget, Dubourg, Dubois, de Mgr de Cheverus, resteront toujours attachés à la fondation des premiers centres catholiques, qui ne tardèrent pas à être érigés en évêchés. C'est sous la direction de Mgr Caroll et de Mgr de Cheverus qu'une jeune femme , protestante convertie , l'admirable Elisabeth Séton, fonda en 1810, la communauté américaine des Filles de la charité, avec lesquelles le Catholicisme allait prendre possession des masses sur tous les champs de bataille de la misère et de la souffrance.
Si les prohibitions légales contre la prédication du Catholicisme étaient tombées en désuétude depuis la guerre de l'Indépendance , les catholiques n'en restaient pas moins exclus de tous les droits politiques qui, dans les constitutions primitives des États, étaient surbordonnés à un lest religieux, à la profession du Protestantisme (chap. xvn, § 2). Ce n'est que successivement et fort lente-
ment que ces barrières se sont abaissées. En 1806, l'État de New- York renonça à exiger des fonctionnaires publics un serment d'abjuration d'obéissance au Pape; mais cet état de choses n'a cessé en Virginie qu'en 1830, dans la Caroline du Nord qu'en 1836, dans le New-Jersey qu'en 18/i4. Il subsistait encore en 1862 dans le New- Hamsphire.
Vers 1850 , un retour offensif de l'ancienne intolérance protestante se produisit dans les États de l'Est et donna naissance au parti des know-nothinrj. Ce parti, s'appuyant sur les inconvénients réels de la trop prompte admission des immigrants aux droits de citoyen, avait inscrit sur son drapeau cette devise : V Amérique aux Américains; mais il était surtout l'organe de passions sectaires et exploitait l'antipathie du Yankee pour l'Irlandais catholique. Après quelques désordres populaires et quelques lois restrictives votées par les législatures, les know-nothing disparurent au bout de quelques années , condamnés par le bon sens public ; car les États-Unis ne peuvent prospérer qu'à la condition d'attirer sans cesse les immigrants européens, et, en froissant leurs croyances, on risquait de les détourner sur l'Australie et l'Amérique du Sud qui les appellent à l'envi.
Le Catholicisme jouit donc, sans contestation, d'une liberté complète aux États-Unis. Il n'est pas aujourd'hui, dans le monde entier, un seul pays dont la législation lui offre autant de facilités pour sa prédication et l'expansion de ses œuvres.
ni
On ne peut indiquer, d'une façon précise, le nombre des catholiques aux États-Unis, parce que les statistiques
officielles s'abstiennent systématiquement de toutes constatations relatives à la foi religieuse. Cependant, d'après les évaluations les plus modérées, on doit porter leur nombre, en 1875, à six ou sept millions, ce qui, sur quarante millions d'habitants, fait le sixième ou le septième de la population.
Ils sont répartis d'une façon fort inégale dans les différentes parties de l'Union. Ils forment un groupe assez compacte dans la Louisiane, le Texas, le Nouveau-Mexique , où le fonds de la population est français ou espagnol. Dans les autres Étals du Sud, l'esclavage présentait un obstacle presque insurmontable à la prédication. Aussi les catholiques n'y représentent que le 3 pour 100 de la population. Dans l'Ouest, où se sont portés les grands flots de l'émigration irlandaise et allemande, ils sont plus nombreux. Dans le Missouri, l'Ohio et l'Iowa , ils forment le cinquième ou le sixième du nombre total des habitants. Cette proportion s'élève au quart dans le Minnesota, l'Illinois, le Wisconsin. Dans la Pennsylvanie, le Maryland, l'état de New- York, ils sont dans la proportion de 20 pour 100. La grande ville de New-York est à moitié catholique. Mais leurs progrès ont surtout été merveilleux dans la Nouvelle-Angleterre , où ils sont près de un million, c'est-à-dire, plus du quart de la population totale, tandis qu'il y a un siècle il n'existait pas un seul catholique dans ces États.
Le développement du Catholicisme aux États-Unis a été surtout dû à l'immigration européenne et principalement aux quatre millions d'Irlandais qui, depuis la fondation des colonies, ont abordé sur les rivages des États-Unis. Mais ce n'est pas la seule cause. En effet, les statistiques des cinquante dernières années établissent que la population catholique s'accroît plus rapidement que la popula-
lion totale , ce qui indique , indépendamment des converversions individuelles, un progrès propre au sein des familles catholiques indigènes ou fixées dans le pays depuis une ou deux générations K En outre, le clergé séculier, qui, au commencement, se composait surtout de missionnaires venus de l'Europe , se recrute de plus en plus parmi les natifs du pays.
Les immigrants n'apportent pas toujours au Catholicisme l'accroissement qu'on serait en droit d'espérer. Jetés à leur arrivée dans des milieux protestants où ils manquent de prêtres, un trop grand nombre, surtout parmi les Allemands , abandonnent leur foi , ou plutôt sacrifient celle de leurs enfants en les laissant aller dans les écoles publiques, où ils reçoivent un enseignement anticatholique. A mesure que la hiérarchie épiscopale se développe, cette déplorable déperdition de forces s'atténue. Mais le radicalisme moderne est un autre péril non moins grave, et la diffusion des idées révolutionnaires chez les immigrants arrivés d'Europe est un des grands dangers qui menacent l'avenir du Catholicisme aux États- Unis2 (chap. xxv, § 5).
* Ce fait, d'autant plus important qu'il contraste avec des vices très-répandus (chap. xii, § S) , est mis en pleine lumière par M. Rameau. « Les familles calhoMques se font particulièrement remarquer par une multiplication plus considérable, laquelle paraît résulter d'une habitude de vie plus régulière et mieux assise, d'une moralité soutenue et d'un respect particulier du mariage et de la famille..., par un caractère de stabilité , d'ordre et de modération dans le désir qui fait trop souvent défaut à la race yankee. Or, ceci tourne au profit du Catholicisme par la force des choses, car il est visible que toute population qui s'installe solidement , se condense et demeure, a plus de chances pour dominer à la longue que celle qui roule constamment dans un trouble inquiet. »
2 Un grand patriote irlandais, M. Maguire, à la suite d'une enquête faite sur les lieux, a vengé les émigrants de sa nation d'un reproche d'apostasie qu'on a beaucoup trop généralisé. (Voir son
En 1875, la hiérarchie catholique se compose de onze provinces ecclésiastiques, comptant onze archevêchés, quarante-six évêchés et neuf vicariats apostoliques1.
Les ordres religieux sont très-nombreux. Pour ne citer que ceux d'hommes, les jésuites, les lazaristes, les franciscains , les dominicains ont de nombreuses maisons. Les premiers se distinguent surtout par leurs collèges et leurs missions chez les Indiens. Les bénédictins ont fondé des établissements à la fois agricoles et scientifiques, d'une importance considérable (chap. xxu, § 6). Enfin une congrégation , appropriée aux besoins spéciaux de la prédication dans le pays, s'est formée à New-York sous le titre de Paulistes.
Le clergé américain ne le cède à aucun autre sous le rapport de la discipline et de la science. Grâce à la complète liberté dont il jouit vis-à-vis du pouvoir civil, jamais aucune opinion malsaine n'est venue altérer chez lui les grands courants de la tradition. Gallicanisme et Catholicisme libéral n'ont jamais pénétré aux États-Unis.
livre The Irish in America. (Il n'en est pas moins vrai que leurs descendants, par suite de leur isolement ou même de la propagande sectaire qui règne dans les établissements publics (§ 11), sont perdus en très-grand nombre pour l'Église. Un écrivain américain , d'origine irlandaise, le Rév. Steplien Byrne, a pu dire que, sans ces funestes déperditions de forces, les catholiques seraient aujourd'hui trois fois plus nombreux qu'ils ne le sont aux États-Unis. (Irish Emigration tho the U.-S., what it has and what it is, New- York, 1874, p. 50.)
1 L'archevêque de New-York vient d'être nommé cardinal. C'est la première fois qu'un évêque américain est élevé à cette haute dignité, qui comporte une participation au gouvernement central de l'Église.
Avant le concile du Vatican, tous les catholiques américains professaient la croyance en l'infaillibilité du pape, et déjà Grégoire XVI pouvait dire que, dans aucun pays du monde, il ne se sentait plus pape qu'aux Etals- Unis. Au milieu des douloureuses crises qui ont précédé et suivi la proclamation du dogme de l'infaillibilité, les catholiques américains ont pleinement justifié la confiance du Pape.
Quoique profondément attachés aux institutions républicaines de leur pays, ils comprennent très-bien le principe supérieur de légitimité qui domine toutes les formes politiques, et sanctionne toutes celles qui sont conformes au droit traditionnel. La question du pouvoir temporel des papes les trouve unanimes. En 1866, le concile national de Baltimore a hautement affirmé la légitimité de ce pouvoir, et sa haute utilité pour le gouvernement de l'Église. L'année dernière, un groupe nombreux de laïques distingués , appartenant à toutes les parties de l'Union, a apporté, dans un pèlerinage solennel (juin 187/j), la même protestation aux pieds de Pie IX.
Le pouvoir que le Saint-Siège exerce ainsi sans aucune entrave se concilie parfaitement avec la liberté d'action et de gouvernement local , qui est dans les traditions de l'Église. Ainsi les évêques sont nommés par le Pape sur une liste de présentation dressée par les évêques de la province, et qui comprend trois noms avec ces mentions : dignissimus , dignior, dignus. Le premier est presque toujours nommé. Les conciles provinciaux se tiennent régulièrement tous les trois ans, conformément au droit canon. En outre, le Saint-Siège provoque de temps à autre la tenue de conciles nationaux, dont les décrets, une fois approuvés par lui, forment la discipline commune à toutes les églises des États-Unis. Trois grands
conciles de ce genre ont déjà été tenus à Baltimore en 1852, à Saint-Louis en 1855, à Baltimore en 1866. C'est dans ces conciles que sont préparées les érections de nouveaux sièges et de nouvelles provinces ecclésiastiques.
Les évoques sont, chacun dans leur diocèse, les chefs absolus de leur clergé. Il n'y a point de chapitre et, sauf à la Nouvelle-Orléans , il n'existe pas de paroisse érigée canoniquement. L'évêque est le seul curé, tous les prêtres ne sont que ses vicaires. Le dernier concile de Baltimore a reconnu la nécessité, eu égard aux conditions de la société aux États-Unis, de ne concéder à aucun prêtre le bénéfice de l'inamovibilité. C'est de Rome , toujours gardienne des traditions et des vieilles libertés, que sont venues les objections sur ce point '. Du reste cette situation n'offre point d'inconvénient, et les diocèses américains peuvent être cités comme des modèles pour l'union qui règne entre tous les membres du clergé. Presque aussi pauvre que ses collaborateurs, l'évêque administre souvent par lui-même une paroisse, et vit avec ses prêtres dans une familiarité qui resserre les liens de la charité sans affaiblir le respect. Un large et constant exercice de l'hospitalité est presque son seul privilège extérieur.
Nous avons dit (chap. xv, § 5) comment les Américains se montraient favorables au développement de la pro-
1 Voir Concilii plenarii Baltimorensis II acta et décréta. Raltimoré, 1868. Une analyse des actes de ce concile a été publiée dans les Études des Pères de la Compagnie de Jésus, avril 1869.
priété des œuvres de bien public, et avec quelle facilité ils leur accordaient la personnalité civile. Les catholiques ont usé largement de ces libertés, qui sont l'honneur et la force de la société américaine, pour fonder et doter leurs établissements de bienfaisance, leurs écoles et leurs collèges. Sauf de rares exceptions, ils ont rencontré dans les législatures locales toute la sympathie et tout l'appui désirables.
Des difficultés plus grandes se sont présentées pour l'organisation de la propriété des paroisses et des diocèses.
Quand les différents États établirent le système volontaire, ils comprirent que la liberté religieuse comportait le droit , pour les différentes congrégations , de posséder les biens et les immeubles nécessaires à l'entretien de leurs ministres et à l'exercice de leur culte. Mais ces lois furent conçues au point de vue de l'organisation des confessions protestantes, et sous l'empire d'un préjugé général à toutes ces confessions, qui consiste à subordonner les ministres aux laïques (§ 7). Elles ne reconnurent le droit de posséder qu'aux paroisses ou congrégations, et exigèrent que les trustées, chargés d'administrer leurs biens, fussent nommés par l'universalité des membres de la paroisse ou de la congrégation.
Mgr Caroll usa d'abord de ce système, et confia les biens de l'Église à des trustées paroissiaux. Mais il arriva que souvent ceux-ci voulurent administrer non-seulement le temporel mais l'Église elle-même, et se rendre indépendants de leur curé et de leur évêque. A la suite de luttes longues et fâcheuses, tous les évêques américains ont été amenés à supprimer les trustées élus , et à mettre sur leurs têtes toutes les propriétés ecclésiastiques : ils les transmettent à leurs successeurs au moyen de fidéicommis
testamentaires. Ce procédé présente des inconvénients nombreux, et, à l'époque de la domination du parti knownothing dans les États de l'Est, il a rencontré des obstacles légaux fort sérieux. C'est cependant celui qui est encore en vigueur dans beaucoup d'États. Depuis quelques années , les législatures de plusieurs États ont compris que, puisque le régime des trustées électifs était incompatible avec la constitution du Catholicisme, la liberté religieuse exigeait qu'on offrît à ce culte les formes légales qui lui étaient indispensables. En 1863, la législature de New- York, après de longues discussions, a adopté une loi que M. de Chabrol, dans un remarquable travail consacré à ces questions, résume ainsi :
« Chaque paroisse forme encore une personne légale complète, responsable de ses dettes et maîtresse de ses biens, régie souverainement par un conseil de fabrique, et n'ayant besoin d'aucune approbation extérieure pour rendre ses décisions exécutoires. Seulement, le conseil de fabrique se compose : de l'évèque, qui en est de droit le président dans chaque paroisse; d'un grand vicaire, désigné par lui; du curé, nommé et révocable par l'administration diocésaine; de deux laïques, choisis parmi les paroissiens par ces trois ecclésiastiques. De cette façon, l'évèque est réellement maître partout, mais sans être seul responsable. Les dettes d'une paroisse ne peuvent retomber sur les autres, et un défaut dans le testament épiscopal ne peut mettre en danger les biens paroissiaux. Les laïques exercent une sorte de contrôle; si le diocèse voulait assigner aux fonds de la paroisse un emploi étranger à leur destination, les laïques seraient fondés à porter plainte devant les tribunaux pour malversation. Quant aux formes exigées par la !oi de 4 863, pour donner la personnalité légale à une semb able communauté, rien n'est plus simple : le conseil de fabrique constitué par l'évèque signe une déclaration conslaiant qu'il s'est établi suivant tel et tel article de la loi; on y indique le nom donné à la paroisse, avec l'inventaire de ce qu'elle possède : le tout fait double et déposé tant au secré-
tariat du comté qu'au bureau du secrétaire d'État. Dès ce jour, la paroisse existe.
« D'autres États ont des lois non moins libérales : le Wisconsin et le Texas, tout en exigeant dans chaque paroisse la présence de trustées, laissent chaque confession établir le mode d'après lequel ils seront nommés. L'Illinois permettes donations
faites directement à l'évêque pour l'usage des paroisses f
Depuis i 859 , la législation de la Californie non-seulement accepte les dispositions du Code de New-York, permettant à à toutes les sectes de nommer des trustées comme elles l'entendent, mais elle autorise les évèques catholiques et les évoques anglicans à mettre toute l'administration entre les mains des curés. Ces prélats ont, en outre, une faculté trèsimportante; ils peuvent se faire incorporer eux-mêmes en tant qu'évêques, et posséder ainsi à perpétuité, eux et leurs successeurs, tous les immeubles de leur diocèse; ils forment ce que la loi appelle une sole corporation. La seule condition imposée dans ce cas, c'est que le juge du district aura toujours le droit d'examiner les comptes du diocèse, non pour en contrôler l'administration, mais pour s'assurer qu'il n'est pas fait confusion entre les actes de l'évêque, agissant comme particulier, et ceux qui émanent de lui en qualité de représentant du diocèse. »
Toutes ces lois, à la différence de ce qui a lieu pour les établissements de bienfaisance proprement dits, ne soumettent à aucun contrôle des magistrats et officiers publics la gestion des administrations ecclésiastiques. On a compris avec raison qu'il fallait leur laisser une liberté d'action complète , pour que les droits de la conscience ne fussent pas exposés à des empiétements fâcheux.
Dans le dernier concile de Baltimore, les évêques ont recommandé l'adoption de règles semblables à celles en
1 Voir dans l'Annuaire de la législation étrangère pour 1873, la loi de nilinois du 18 avril 1872 iur les associations, titre III, Des Associations religieuses. La nomination des trustées^, lieu selon les us et coutumes jnopres à chaque confession.
vigueur dans le New-York , et hautement proclamé le droit de l'Église à acquérir et à administrer conformément aux canons la propriété de ses temples, presbytères, écoles, cimetières et autres établissements *.
Les hommes d'État américains, on le voit, ne redoutent nullement des clergés propriétaires. Les catholiques ont profité de ces lois libérales pour élever partout des écoles, des asiles, des hospices et des cathédrales qui, sans égaler celles de l'Europe, font un heureux contraste avec les mesquines proportions des temples protestants ; quelquesunes comptent parmi les plus beaux monuments publics des États-Unis, assez pauvres sous ce rapport, pour le dire en passant.
Le Catholicisme est aujourd'hui la confession religieuse qui compte aux États-Unis de beaucoup le plus grand nombre d'adhérents, et l'on comprend les forces croissantes qu'il acquiert, quand on compare la vigueur de son organisation et de ses principes internes avec le fractionnement indéfini et la décomposition intérieure des différentes confessions du Protestantisme.
Ses progrès ne sont pas seulement dus à l'émigration et à l'accroissement remarquable des familles catholiques (§ 3); il entame constamment la société protestante par
1 Acta, t IV. Les lois des différents États ont posé quelques limites à l'acquisition des propriétés ecclésiastiques. Ainsi à New- York le revenu maximum de chaque paroisse est fixé par la loi. Mais cette fixation est très-large et l'on peut y échapper en dédoublant la paroisse. Là où l'on a conservé le système des actes spéciaux d'incorporation, la Charte indique généralement ce maximum. La loi de lTllinois se borne à limiter à une certaine étendue les acquisitions de terrain faites par les paroisses ou congrégations.
des conversions individuelles '. Le Catholicisme se présente en effet aujourd'hui aux États-Unis, comme la nécessité religieuse et comme la nécessité sociale.
Pour comprendre ce fait qui, dans l'état actuel de la nation américaine, domine toutes les questions sociales et politiques, il faut percer ce voile d'esprit religieux et ces manifestations extérieures de Christianisme, dont nous avons parlé pour examiner les principes actifs et positifs que renferme le Protestantisme aux États-Unis.
Plus que partout ailleurs il subit les conséquences de son point de départ, le libre examen. Il ne se passe pas d'année qu'on ne voie éclore une secte nouvelle, que quelqu'une des confessions en renom ne se scinde en deux 2. Bien plus, comme le disait déjà le Révérend Baird, « il n'y a pas une seule Convention ecclésiastique où il n'y ait au moins deux partis dont la diversité d'opinions amène quelquefois des discussions assez vives. » Depuis lors cette tendance s'est accentuée encore davantage. Fatalement le Protestantisme tombe soit dans le rationalisme, soit dans l'illuminisme. Sentant le besoin de réagir contre cette décomposition, que les progrès du Ca-
1 D'après des statistiques tenues par les évêques et dont les résultats varient selon les diocèses, en moyenne, sur 100 personnes à qui ils administrent le sacrement de confirmation , il se trouve 12 protestants convertis. (Catholic World, août 1872.)
* Ainsi le Méthodisme sedivise déjà en huit ou neuf branches. Sur les sectes protestantes aux États-Unis, après l'ouvrage de M. Baird, on consultera avec fruit les Lettres de M. de Saint-Victor et V Amérique nouvelle d'IIepworth Dixon, 2e partie. Comme exemple des déviations auxquelles peut s'abandonner le sentiment religieux , en l'absence d'une direction autorisée, nous citerons une petite église baptiste appelée Handshells-Baptïsts, dont lts membres poussant à l'extrême les principes calvinistes, soutiennent que Dieu sauvera toujours, quoi qu'on fasse, ses élus, et, en conséquence, réprouvent les catéchismes, les missions, les sociétés de tempérance. Le peuple les appelle par dérision les Witky-Baptitt*.
tholicisme rendent encore plus sensible , un certain nombre d'esprits souples et ingénieux cherchent à réunir dans un syncrétisme protestant toutes les confessions qui reconnaissent au moins la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les ministres des sectes qui acceptent cette alliance , prêchent sans difficulté dans les temples les uns des autres, et laissent leurs adhérents passer d'une congrégation à l'autre , selon leurs convenances du moment1. Cette attitude peut être commode pour des gens préoccupés de leur désarroi et de leur petit nombre ; mais elle amène forcément l'indifférence pour tous les dogmes sur lesquels ces sectes diffèrent, et ces dogmes sont d'une importance capitale. De là à l'indifférentisme général et systématique, il n'y a qu'un pas bientôt franchi. Au point de vue moral, on ne peut nier que l'intolérance farouche des Puritains et des Anglicans d'autrefois ne fût supérieure à cet affaissement de la foi religieuse où tout périt. Le Protestantisme n'a jamais réussi à allier des croyances vives à une sincère tolérance pour les personnes2. La liberté religieuse lui est particulièrement funeste : l'expérience faile.de nos jours aux États-Unis le démontre d'une façon péremptoire; et, si l'on étudie l'histoire, on verra qu'il n'a jamais eu d'action religieuse sérieuse que dans deux conditions, ou quand il a eu le prestige de la persécution , ou quand il a été religion d'État,
1 Ce parti a tenu à la fin de 1873, à New- York, une grande convention, où beaucoup d'Églises protestantes d'Europe étaient représentées, sous le titre d1 Evangelical Alliance. Voir un compterendu de ses délibérations dans le Catholic World de décembre 1873 et d'avril 1874.
5 Cette remarque ne porte que sur le Protestantisme considéré en général et comme corps religieux. Beaucoup de chrétiens dans son sein se font remarquer par leur sincère tolérance.
Les différentes dénominations protestantes des États- Unis peuvent se diviser en deux grandes classes, selon qu'elles s'adressent plus spécialement aux classes éclairées ou aux masses populaires.
Dans la première catégorie il faut ranger l'Épiscopalisme , le Congrégationalisme èTle Presbytérianisme, avec leurs différentes branches. L'Épiscopalisme , qui réunit toujours les classes élevées du Sud et de l'État de New- Vork, est de tous les cimes protestants celui dont l'organisation est. la plus consistante en apparence, et dont le clergé a les habitudes les plus régulières ; mais il périt encore plus qu'en Angleterre par le laïcisme. L'Église épiscopalen'apu se maintenir en Amérique qu'en adoptant les institutions républicaines. L'autorité dogmatique et disciplinaire, au lieu d'être entre les mains du Conseil privé, appartient à une assemblée élue , la Convention, formée de deux chambres : la chambre haute, celle des évêques, la chambre basse, composée de ministres et de laïques en nombre égal. Chacun de ces trois éléments a le droit de veto sur les décisions des deux autres, et aucune mesure ne peut être prise que d'un commun accord. L'Église épiscopale américaine a rompu toutes relations avec celle d'Angleterre, et, comme toutes les dénominations protestantes du pays, se cantonne strictement dans les limites des Étals-Unis. C'est là une exigence du préjugé national ! Au lieu de combattre les erreurs religieuses et sociales du jour, les évêques et es Conventions anglicanes déploient toutes leurs forces contre les pratiques ritualistes1.
1 Voir les décisions delà Conventionné l'Église épiscopale tenue à New-York en octobre 1874.
Dans la Nouvelle-Angleterre, le Congrégationalisme et le Presbytérianisme ont des racines historiques qui leur assurent la même influence sur les familles qui ont reçu une certaine éducation (ch. xiv, § /<).
Ce sont là les Églises des gens comme il faut; leur organisation matérielle, comme le caractère de leurs ministres, en écarte complètement le peuple. Leurs temples, ouverts seulement le dimanche aux heures du service divin, sont entièrement remplis par des bancs {pews), qui sont la propriété héréditaire de quelques familles et qui atteignent des prix très-élevés, quand ils sont mis à l'encan l. ^
L'influence du laïcisme pèse de toutes les façons sur ces Églises. Le ministre est partout choisi par la congrégation, propriétaire du temple, qui le paye2, et il se trouve vis-à-vis d'elle dans un état de dépendance qui amoindrit son caractère et son enseignement.
« Que l'un de vous, a pu dire le Dr Brownson en s'adressant aux ministres protestants, ses anciens confrères, vienne à s'élever contre nos vices prédominants, qu'il prêche contre le luxe, la cupidité, la concupiscence de la chair, qu'arrivera-t-il? Dès le lendemain, il recevra la visite des hommes les plus marquants de son troupeau, lesquels lui déclareront qu'on ne le paye pas pour tonner contre ce qui fait la source de leur bien-être et de leur fortune. Si le malheureux ministre persiste au nom de sa conscience, on mettra la menace à exécution et il devra chercher fortune ailleurs, ou bien subir sa ruine en silence. Mais l'infortuné a souvent femme et
1 Voir l'ouvrage d'un protestant zélé, M. Tuckermann, intitulé : The religion principle and régulation of the ministry at large. Boston, 1838.
3 Dans ces dernières années on a vu se produire la combinaison inverse. Un prédicateur en renom bâtit lui-même un temple avec l'aide de capitalistes, et exploite la location des bancs à son profit personnel.
enfants ; il se tait donc par prudence, couvrant de cette lâche compromission son devoir le plus rigoureux et tenant la vérité captive. »
C'est surtout à propos de l'esclavage qu'on a vu les tristes effets de la dépendance du clergé. Le docteur Thornwell, une des lumières de l'Église épiscopale dans le Sud, a été jusqu'à dire que la traite était la plus belle des sociétés de mission ! Deux congrégations baptistes en Virginie ont décidé, pour complaire aux maîtres, que quand deux esclaves, mari et femme, étaient séparés involontairement à de grandes distances , on devait considérer le mariage comme dissous ! Les Églises presbytériennes et congrégationnelles du Nord rivalisaient sous ce rapport avec celles du Sud. Le président d'un collège de la Nouvelle-Angleterre défendaitavec ardeur le système de l'esclavage, comme une institution positivement révélée par la religion et qui n'était pas incompatible avec la loi d'amour. Un des professeurs les plus instruits d'une école théologique du Massachussetts composait un traité pour montrer que c'était un devoir de ramener les esclaves fugitifs à leurs maîtres !
Cette subordination des clergymend&\ laïques a eu pour résultat de favoriser beaucoup l'Unitarisme dont les doctrines flattent les passions des gens du monde. C'est en effet une chose fort remarquable que cette doctrine destructrice du Christianisme, se soit développée dans le sein des Églises puritaines dont la foi était si vive jadis. Les mêmes causes ont propagé les mêmes doctrines dans les congrégations de Quakers, qui réunissaient autrefois l'élite de la société dans la Pennsylvanie et le New-Jersey.
Le Méthodisme et le Baptisme procèdent tout autrement. Ils s'adressent aux masses, prêchent au besoin dans les rues et envoient leurs missionnaires jusqu'aux confins de la civilisation, au milieu des populations violentes de pionniers et d'aventuriers. Ces deux confessions ont joué dans la civilisation de l'Amérique un rôle considérable, malgré ses lacunes et ses graves défauts '.
Le Méthodisme, prêché par Wesley et Withefield à la fin du siècle dernier, s'est séparé dans les premières années de celui-ci des Églises épisc.opales et congrégationnelles, où il s'était d'abord propagé uniquement comme une doctrine de rénovation morale. Ses grands succès sont dus à son organisation essentiellement centralisée et autoritaire , non moins qu'au caractère populaire de ses ministres et à l'absence presque complète d'enseignement théologique dans sa prédication. A lui seul, le Méthodisme doit compter près de six ou sept millions d'adhérents quoique divisés en plusieurs branches.
La plus nombreuse, l'Église méthodiste épiscopale, forme un corps unique, administré souverainement par une sorte de sénat, appelé la Conférence générale, qui se recrute lui-même. Au-dessous d'elle se trouvent des conférences annuelles et trimestrielles de districts, formées de prêcheurs dont quelques-uns portent le titre d'évêques, d'où son nom d'Église épiscopale. Le dernier degré de
1 V. l'ouvrage intitulé : Un missionnaire en Californie. Vie et aventures du Iîév. Taylor, et les charmants romans de mœurs de M. Eggi.eston • The Circuit-Rider , the Hoosier School-Master , etc.
cette organisation est la classe, composée de douze à vingt individus seulement, sous la direction d'un chef nommé par le ministre, et qui rend compte constamment de sa direction à ses supérieurs hiérarchiques. Les prêcheurs se divisent en itinér-ants et sédentaires, et l'influence la plus considérable est réservée aux itinérants qui sont plus directement sous la main de la conférence. A tous les degrés de cette hiérarchie, la nomination aux fonctions, depuis celle de chef de classe jusqu'à celle d'évêque ou de membre de la conférence, émane toujours du degré hiérarchique supérieur. Par là le Méthodisme se montre infiniment supérieur, comme organisation et force de propagande, à toutes les autres sectes protestantes. C'est aussi celle qui exerce l'action disciplinaire la plus forte sur ses membres , les retient le mieux dans l'obéissance , et dispose du budget le plus considérable , quoique se recrutant principalement dans les classes populaires.
Les prédicants méthodistes exercent une grande influence sur le peuple, et grâce à l'habile direction qu'ils reçoivent de leurs chefs, ils se mêlent fort habilement à ses passions et à ses intérêts. Nous avons dit comment ils avaient organisé la fameuse croisade des femmes contre l'ivrognerie, qui un moment a agité la moitié de l'Union. Ce sont eux qui ont le mieux réussi à donner un culte quelconque aux noirs, en leur permettant de se livrer aux manifestations désordonnées qui semblent inhérentes à leur race. Ils se font enfin depuis quinze ans les missionnaires du radicalisme, et, en se liant ainsi à un parti politique, augmentent encore leur dangereuse puissance.
Parmi les moyens d'action dont usent les méthodistes et lesbaptistes (qui, sauf la savante organisation qui vient d'être décrite, ont avec eux de grandes analogies), il faut
placer au premier rang les revivais (réveils religieux) et les camps-meetings ou assemblées en plein air.
On entend par revival une effusion plus particulière de la grâce divine, qui à certaines époques va toucher les pécheurs etréveiller la foi en leur âme. Cette idée est fort juste en soi; malheureusement les protestants, à commencer par les presbytériens et les congrégationalistes , ont cru qu'il dépendait des hommes de faire naître à volonté ces réveils ; la manière de les provoquer et de les conduire est devenue un art, une spécialité. Le grand ressort employé est le sombre dogme de la prédestination. Les prédicateurs revivalistes enferment souvent dans des anxious-meetings, qui durent plusieurs jours, les individus chez lesquels ils ont excité des remords. Alors se produisent, surtout chez les femmes, des cris, des pleurs, des convulsions, quelquefois même des manifestations dont le caractère extranaturel ne peut être contesté, et qui présentent la plus grande analogie avec les phénomènes constatés chez les jansénistes et les camisards des Cévennes. Ces revivais se propagent comme d'une façon épidémique , et quelquefois toute la population d'un district en est atteinte ; généralement ils déterminent de nombreux cas de folie et de suicide. Les hommes les plus éclairés du Protestantisme conviennent que ces revivais sont fort mélangés de bien et de mal et les condamnent. Mais ils ne s'en renouvellent pas moins périodiquement, et contribuent plus que toute autre chose à maintenir les principales sectes '.
1 Voir Baird, t. II, I. V, chap. vu à xi, et A serions adress to the presbytery of Oneida on the manner of conducting the late Revivais within their bounds, by Ephraim Perkins. (Ce dernier opuscule est reproduit en partie dans les Lettres sur les États-Unis de M. de Saint- Victor.) Sur les phénomènes extranaturels qui se produisent dans les revivais , voir Astié, Histoire des États-Unis,
Le camp-meeting , né à l'origine du besoin de réunir des pionniers dispersés dans la forêt, est la manifestation la plus intense du revival. Le souffle de l'esprit s'y fait sentir surtout par des danses sacrées, qui rappellent celles des derviches et les orgies antiques. Ces réunions participent à la fois d'une assemblée religieuse, d'un champ de foire et d'une fête populaire. Elles sont l'objet de désordres fort graves. « Beaucoup de visiteurs tombent » malades et meurent dans le camp même, dit un témoin » qui a assisté à plusieurs de ces tempêtes spirituelles. Au » milieu des angoisses de la lutte contre le péché et la peur » de la mort, toutes les passions semblent se déchaîner ■*. »
En constatant ces déviations du sentiment religieux et en en faisant remonter la responsabilité au principe fondamental du Protestantisme, le libre examen, nous les plaçons cependant beaucoup au-dessus du scepticisme, de l'incrédulité ou de l'hypocrisie des unitariens. Encore moins voudrions-vous blesser les nombreux hommes de bonne foi que l'on rencontre dans les diverses confessions protestantes. Beaucoup y pratiquent une vie réellement chrétienne, et sont préservés par la grâce d'en haut de ces dangereuses erreurs. Mais il ne faut pas s'étonner si, parmi ces chrétiens qui se nourrissent humblement de la lecture des livres saints et espèrent en Jésus-Christ Dieu fait homme, beaucoup, le jour où la Providence leur
t. II, p. 350 ; Carlif.r, Hist. du peuple amer., t. I , p. 433 ; EgglestoNjO/?. cit. y et les documents cités dans un ouvrage de M. Hip. Blanc : le Merveilleux dans le Jansénisme, le Méthodisme, le Baptisme américain (Pion, 1865).
1 Comme en cette matière nous voulons citer surtout les écrivains protestants, nous renvoyons à la description d'un campmeeting faite par H. Dixon, l'Amérique Nouvelle , 2e p., ch. xiv. Nous nous sommes assurés par de nombreux témoignages de son exactitude. «
fait entendre une prédication catholique, reconnaissent qu'ils ont enfin trouvé ce qu'ils cherchaient depuis longtemps dans le secret de leur cœur.
Indépendamment des besoins religieux qui tourmentent un grand nombre d'esprits et les ramènent à la vérité, les Américains, avec leur habitude de juger des principes par leurs résultats pratiques, sont fortement frappés des avantages sociaux que présente le Catholicisme. La multiplication merveilleuse de ses œuvres et de ses établissements de charité, malgré les ressources bornées de ses adhérents, leur bonne administration qui contraste avec tant de honteuses dilapidations1, les légions de sœurs de charité qu'il envoie dans les hôpitaux, le célibat des prêtres2, tout cet ensemble de vertus et de dévouements attire l'estime et la sympathie de la grande majorité du peuple.
Les hommes qui réfléchissent sont encore plus frappés de la supériorité avec laquelle le Catholicisme résout les délicats problèmes de l'éducation de la jeunesse
1 Ainsi, dans les trois grandes sociétés de charité protestantes de New -York, the Society for the reformation of juvénile delinquents, the Juvénile azylum, the Children's aid society, le traitement des maîtres et employés absorbe le tiers ou la moitié de leurs ressources, tandis que ce genre de dépenses ne figure que pour un dixième ou un onzième dans le compte de l'institution similaire, the Catholic Protectory.
2 Nous ne voulons pas tirer parti du scandale récent de l'église congrégationnelle de Broocklyn pour établir une comparaison entre le piètre catholique et le clergyman protestant. Nous recommanderons seulement la lecture au New-York Herald au 2 septembre 1874 aux personnes qui se préoccupent trop des rares scandales donnés en Europe par nos prêtres.
(chap. xx, § 8) et des rapports du foyer domestique. L'on ne voit pas les femmes des catholiques réclamer bruyamment leurs droits sociaux et politiques. Lors de la dernière croisade contre l'ivrognerie, quand les ministres de beaucoup de sectes se jetaient à corps perdu dans ce mouvement, qui devait si vite aboutir à un échec grotesque, les évoques catholiques ont immédiatement imposé à leurs fidèles une sage réserve , s'élevant contre des exagérations doctrinales fâcheuses \ défendant aux femmes de se mêler aux manifestations tumultueuses de la rue, mais profitant habilement du mouvement des esprits pour créer de solides et durables associations de tempérance. La conduite des missionnaires catholiques avec les Indiens, notamment , contraste hautement avec les procédés des prêcheurs méthodistes, toujours doublés d'un agent commercial, et leur attire les sympathies des officiers de l'armée fédérale, qui déclarent qu'eux seuls peuvent inspirer confiance à ces malheureusespopulations si souvent et si indignement trompées 2 (chap. xxn, g 8).
1 Les évêques ont dû démontrer, contrairement à certains prédicants qui renouvelaient l'erreur des Manichéens , que le vin n'était pas une substance mauvaise en elle-même. A cette occasion nous devons constater que les systèmes absolus appliqués dans certaines localités (cb. xvi, § 6), qui ont pour base la prohibition radicale des boissons fermentées , aboutissent à un résultat diamétralement opposé, c'est-à-dire à l'accroissement de l'intempérance (chap. vin, § 1). Voir l'ouvrage récent intitulé : Prohibition a /allure the true solution of the tempérance question, by Dio Lewis, M. D. (Boston, 1875). L'auteur montre que le véritable remède à ce vice est dans le sentiment public et les influences morales.
2 Dans une lettre publiée par tous les journaux américains, en date du 12 juillet 1868, fort Sully (Dacotali), le général major Sîanley a témoigné hautement des services rendus par le Père de S met, de la Compagnie de Jésus. L'intervention de l'illustre missionnaire avait amené la paix, entre les États-Unis et les Indiens. Voir aussi Hepworth Dixov, la Nouvelle Amérique, partie I, eh. ix.
Mais c'est surtout pendant la guerre de la Sécession que le Catholicisme, sans parler du dévouement de ses aumôniers et de ses religieux, a manifesté aux yeux de tous la force de discipline et la sûreté de principes , qui sont les signes incontestables de la vérité. Presque toutes les confessions prolestantes se scindaient en deux, et sont restées divisées à cause de la question de l'esclavage. Dans le Nord comme dans le Sud, la plupart des chaires se transformaient en tribunes politiques où retentissaient les excitations les plus passionnées. Rien de semblable ne s'est produit dans les diocèses catholiques. Malgré les nuances personnelles d'appréciation de chaque évêque, et tout en sympathisant fortement avec les populations au milieu desquelles chacun vivait, tous ont gardé une profonde réserve sur le principe de la servitude des noirs , montrant que dans ces délicates questions sociales leur religion désapprouvait les révolutions violentes, en même temps qu'elle favorisait tous les véritables progrès. Aujourd'hui encore, malgré les bills sur les civils rights, toutes les confessions protestantes ont des temples séparés pour les noirs et pour les blancs1. Le clergé catholique au contraire, même aux temps de l'esclavage, a toujours protesté contre cette pratique et ouvert ses églises aux deux races. Aussi est-il maintenant mieux à même qu'aucun autre de présider à l'établissement de rapports tolérables entre les anciens maîtres et les esclaves affranchis (chap. xxn, § 3).
1 La franc-maçonnerie aux États-Unis , malgré ses théories sur l'égalité absolue de tous les hommes et sur la perfection originelle, persiste aujourd'hui encore à exclure les hommes de couleur des loges des blancs et elle déclare irrégulières les logeg mixtes ,
Un éminent observateur a résumé la situation du Catholicisme aux États-Unis dans quelques lignes qui sont la confirmation des développements qui précèdent :
« Les catholiques s'élèvent depuis quelques années aux États-Unis à une hauteur qu'attestent d'éclatants témoignages. Pour moi, c'est dans la conversation et dans les écrits des catholiques de l'Amérique du Nord que j'ai surtout puisé l'espoir de voir accomplir prochainement, sous l'influence. de la religion, la réforme sociale des peuples latins du sud-ouest de l'Europe. Jamais, en effet, nos écrivains catholiques du dix-septième siècle n'ont été mieux inspirés que ne le sont aujourd'hui ceux de la Nouvelle- Angleterre ; jamais ils n'ont émis des pensées plus nobles et plus conformes aux besoins de noire temps ». »
On en jugera par ces pages écrites, il y a peu d'années, par un de leurs principaux publicisles, Brownson. Simple laïque et ne relevant que de lui-même , il y exprime , au milieu de vues générales dont il est seul responsable, l'amour mêlé d'orgueil que ses coreligionnaires ont pour la Constitution des États-Unis et ce qu'ils en attenden pour le Catholicisme.
« La destinée politique des Étals-Unis est de configurer l'État à l'ordre réel ou , pour ainsi parler, à l'idée divine de la création ; leur destinée religieuse est de rendre praticables et pratiques les relations normales de l'Église-et de l'État, de la religion et de la politique, dans la vie d'une nation.
» En fait de gouvernement, les États-Unis n'ont pas à réaliser une théorie politique quelconque. Au contraire, ils réfuient victorieusement toutes les théories politiques, les mettent do
1 M. Le Pjay, la Réforme sociale, ch. xu, § 3.
côté, et construisent un état sur la réalité, sur les principes éternels et immuables avec lesquels l'homme doit vivre en relation, non sur une théorie, sur une base artificielle, établie par la raison ou la volonté de l'homme.
» La destinée religieuse des États-Unis n'est pas de créer une nouvelle religion, ou de fonder une Église nouvelle. Toute religion réelle est catholique ; elle n'est ni nouvelle, ni vieille, elle est simplement partout et toujours. Notre-Seigneur luimême ne vint pas fonder une nouvelle Église, ni créer une religion nouvelle. Son Église est nécessairement catholique, parce qu'elle est fondée sur les dogmes, et les dogmes sont catholiques parce qu'ils ne sont autre chose que les principes universels et immuables, ayant leur source et leur base en Dieu, ou bien dans l'acte créateur par lequel il produit et soutient toutes choses
» Aux États-Unis, les religions fausses sont légalement aussi libres que la vraie religion , avec cette différence que les premières, reposant sur des principes de division, de sophisme et de morcellement, sont opposées à l'esprit de l'État, qui tend luimême à les éliminer lentement, mais efficacement. La Constituîion américaine ne reconnaît que la religion catholique ; elle répugne à toute hérésie, et aucune secte n'a pu réussir encore à faire entrer ses singularités dans les principes et les lois de l'État. Cette Constitution s'adapte, au contraire, à toute vérité religieuse catholique et universelle, et laisse de côté ce qui n'a pas ce caractère, pour vivre et mourir selon le degré de vitalité qui lui est propre. La conscience de l'État est catholique, non sectarienne; aussi, la plus large liberté peut-elle être laissée sans danger aux religions fausses aussi bien qu'à la vraie, car l'État, par son organisme catholique, ne saurait jamais permettre aux adhérents de l'erreur d'opprimer la conscience des vrais croyants. Avec une Église indépendante et un État qui s'harmonise à ses principes, le catholicismepossède, dans cette double liberté, toute la protection dont il a besoin, toute la sécurité qu'il demande, tout le secours qu'il peut attendre de l'établissement. social extérieur et politique l . »
» The American Republic , ch. xv, p. 409 et suiy. — On jugera cependant mieux de la véritable position doctrinale prise par les
On retrouve bien dans ces pages ardentes, écrites en 1863, certaines tendances doctrinales erronées contre lesquelles l'épiscopat a dû s'élever, et que l'auteur a généreusement abandonnées. Nous les citons seulement comme l'expression des sentiments que les catholiques américains ont pour les institutions de leur pays. Le grand archevêque de New- York, Mgr Hughes, de sainte mémoire, témoignait avec non moins de chaleur de son amour pour les lois des États-Unis, dans une circonstance mémorable où il prêchait devant le Congrès assemblé. Ce sont les sentiments que développe constamment dans ses conférences le révérend père Hecker, l'éminent fondateur des Paulistes. « C'est seulement depuis que j'appar- » tiens à la grande communion catholique que j'ai appris » à remplir les devoirs d'un citoyen d'un état libre, » répète-t-il souvent avec des accents dignes de saint Paul revendiquant les droits de citoyen romain K
catholiques des États-Unis par les lignes suivantes que nous trouvons dans une récente biographie de Mgr Spalding, l'éminent archevêque de Baltimore : « 11 acceptait avec un courage joyeux la position dans laquelle Dieu avait placé son Église dans cette jeune république. Il ne demandait pour elle ni privilège ni protection, mais seulement justice et droit commun sous la loi commune. Telle était sa confiance en Dieu et sa foi en sa cause qu'il n'avait aucun doute sur l'issue du combat que livrait la religion, librement et au grand jour, aux préjugés d'un peuple qui, malgré ses erreurs et .^es méprises, était bien intentionné et généreux. Admirant beaucoup dans le passé, il ne pensait pas que tout lut perdu, parce que le passé n'était plus... Sans entrer dans la question complexe et délicate des rapports naturels entre l'Église et l'État, il acceptait la position actuelle de l'Église dans ce pays avec reconnaissance et sans réserve mentale. Jamais il ne blâmait le passé , ni ne prétendait dicter à l'avenir sa règle de conduite, mais il n.etfait la main à l'œuvre que Dieu avait placée devant lui. » (The life of the most Rev. Spalding D. D. archbishop of Baltimore, by J. L. Spalding, New-York, 1873, in-8°.) 2 Voir Complète Works of the most Rev. J. Hughes, t. I, p 560.
Les catholiques sont les meilleurs républicains des États-Unis, et ils ont pour cette forme de gouvernement le même attachement, peut-être un peu trop exclusif, que leurs autres concitoyens l. Quoique les catholiques américains se gardent soigneusement de former un parti politique distinct, ils se placent au premier rang des bons citoyens qui veulent défendre l'œuvre de Washington contre les attentats du radicalisme. Sans s'engager comme corps, la plupart d'entre eux votent avec les démocrates, qui actuellement forment le parti conservateur.
L'avenir justifiera-t-il pleinement la confiance de ces patriotes généreux dans les institutions de leur pays ? C'est là une question vitale pour l'avenir de la grande République. Nous ne hasarderons point de prophétie; nous signalerons seulement certains points noirs bien visibles dès à présent dans le ciel radieux de la liberté américaine.
Sur le P. Hecker, voir, dans le Correspondant du 10 décembre 186S, Part, intitulé : les Catholiques du Nouveau-Monde. Nous sommes heureux de menlionner ici un article du Catholic Woî'ld, revue dirigée par le P. Hecker, sur la question des rapports de l'Église et de l'État (n° de février 1875, Religion and State in car Republic), où la doctrine catholique sur ces délicates matières est exposée dans toute sa netteté, telle qu'elle a été fixée par les actes du Saint- Siège, et qui se termine par cette déclaration loyale : « Les catho- » liques devinssent-ils la majorité ou l'unanimité dans certains États, » la loi commune du pays, qui est déjà chrétienne, prendrait évi- » (lemment une interprétation catholique , mais sans jamais dépouil » 1er les minorités de leurs propriétés ni de leurs privilèges acquis » conformément aux lois.
1 Voir dans ce même article, les cantiques chantés dans les écoles catholiques du dimanche à New-York.
A mesure que le parti radical multiplie ses attentats et étend sa domination, la Constitution des États-Unis s'écarte de plus en plus de l'idéal tracé par Brownson. ses paroles d'espérance s'appliquent à l'œuvre de Washington. Mais Lincoln et Grant ont tué cette constitution. Pourra-t-on la faire revivre ?
Déjà sur un point fondamental et qui n'admet pas de transaction , la question de l'école , les catholiques américains ont dû entrer en lutte avec la législation de la plupart des États (chap. xx, § /j). Ce conflit permanent n'attirera-t-il pas des attaques plus directes contre le Catholicisme de la part des gouvernements ?
Le Catholicisme a grandi à la faveur de la trêve générale que les différentes confessions prolestantes , lasses de lutter les unes contre les autres, avaient dû s'accorder. Le jour où lui-même sera devenu une puissance, où il fera sentir son influence dans l'ordre des faits sociaux et politiques , ne verra-t-on pas se produire un retour offensif de la vieille intolérance? Écoutez plutôt ce que dit M. Seaman , cet écrivain si grave et si modéré :
« Les antipathies religieuses ont été adoucies et ont à peu près disparu entre les sectes protestantes différentes, mais ce sentiment ne pourra jamais être entièrement éteint entre les catholiques et les protestants1. »
On en voit la preuve dans les mille petites persécutions qui accueillent la conversion d'un protestant au Catholicisme, tandis que le passage d'une secte à l'autre est considéré, dans les relations de société, comme une chose absolument indifférente.
Cette sourde haine se manifeste par l'exclusion gé-
1 Système du gouvernement américain, p. 132.
nérale des catholiques des fonctions publiques, partout où ils ne forment pas des groupes très-compacts '.
Des faits bien plus graves se produisent de la part des administrations protestantes. Les dépôts de mendicité, les écoles pour les enfants vagabonds et les orphelins sont livrés exclusivement aux sectes protestantes, et il s'y commet aux dépens de la classe pauvre de véritables vols d'enfants 2. Le système de l'école obligatoire que l'on introduit maintenant facilitera encore davantage cette odieuse et hypocrite oppression. Dans ces derniers temps
1 Voir le rapport de V Union catholique de New-Yorh pour
2 Voir les Actes du 2e Concile de Baltimore; dans les Annales de de la Propagation de la foi , lettre de l'évêque de Buffalo, 1867, lettre du vicaire général du Kansas. Dans le Catholic World d'avril 1S73, on trouvera les détails les plus précis sur les manœuvres auxquelles se livrent trois ou quatre sociétés protestantes largement subventionnées par l'État et la ville, notamment la Children's aid Society, pour arracher à la foi catholique les malheureux enfants qu'elles attirent sous prétexte de charité. Elles les envoient ensuite dans l'Ouest en changeant leurs noms. Là, ils sont vendus à des farmers, et leurs parents perdent complètement leurs traces. L'écrivain qui faisait récemment l'éloge de cette société dans la Revue des Deux Mondes (n° du. 15 janvier 1875) ne se serait pas exprimé de la sorte s'il l'eût connue autrement que par ses propres rapports qui, naturellement, cachent toutes les ombres du tableau. La loi récente de l'État de New- York, qui autorise l'arrestation par la police de tous les enfants, au-dessus de huit ans, rencontrés dans les rues à l'heure des classes, va considérablement augmenter ces abus. Des faits encore plus graves , s'il est possible , se sont récemment produits dans les asiles de Providence (Rhode-Island). Voir Investigation into the management of the Providence- Ref or m school, made by the board of aldermen under direction of the city Council of the city of Providence, 1869. Voir également le Bulletin of the Catholic Union de janvier 1875, où sont signalés les attentats à la liberté de conscience de deux sociétés de New- York déjà nommées (§ 9) et qui sont subventionnées par l'État et par la cité : le Juvénile Azylum et la Society for the reformation of juvénile delinquents.
ces faits ont pris une telle gravité, qu'un des principaux organes de New- York, le Freemaris journal disait que les catholiques jouissaient aux États-Unis, non pas de la liberté, mais d'une tolérance précaire (numéro du 7 novembre 1874).
Un ensemble de faits très-graves qui se produisent depuis 1870 semble indiquer que les États-Unis ne continueront pas longtemps à jouir de la paix religieuse, qu'ils devaient à la générosité et à la sagesse de la génération qui a fondé la nationalité américaine.
Sans aucune provocation de la part des catholiques, et malgré le sang versé par beaucoup des leurs au profit du Nord pendant la guerre, une fraction notable du parti républicain, c'est-à-dire les radicaux, a déclaré une guerre ouverte au Catholicisme et à ce qu'il appelle son influence politique et sociale. De grands journaux politiques se départent de la sage pratique qui laissait la polémique religieuse aux organes spéciaux des différentes confessions et l'attaquent fréquemment. Deux feuilles qui sont les organes particuliers du président Grant, le Harper's Weekly et le New-York Times, se distinguent dans cette guerre déloyale , et des sociétés secrètes anticatholiques ont été récemment fondées sous la même influence.
La persécution engagée en ce moment dans presque toute l'Europe contre l'Église, sous la direction du prince de Bismarck, a surexcité violemment les passions protestantes, qui croient le moment favorable pour reprendre le terrain perdu. La dernière Convention de YEvangelical Alliance s'est préoccupée des moyens de faire prendre -au gouvernement des ÉLats-Unis le caractère d'État protestant, ce qui est beaucoup plus sérieux que ses essais <le syncrétisme religieux (§ 6).
En soutenant la seconde candidature de Grant, son organe, le Harpefs Magazine, faisait un dangereux appel aux passions des Allemands établis aux États-Unis (chap. xxn, § 6), en représentant Grant comme l'allié de Bismarck, dans sa lutte contre le Jésuitisme, et en les exhortant à voter pour lui par cette raison *.
Grant s'est montré digne de cette recommandation, en faisant une guerre acharnée aux missions catholiques sur les territoires indiens. Il a successivement chassé les missionaires de l'Arizona et de l'Orégon pour y établir des prédicants méthodistes, quoique tous les Indiens chrétiens de ces territoires fussent catholiques, et il a eu soin de nommer pour surintendant des affaires indiennes de l'Orégon un Juif, le docteur Bendell, d'Albany. Plus de 80,000 Indiens sont ainsi violemment privés du libre exercice de leur religion 2.
Les limites de ses pouvoirs constitutionnels n'ont heureusement pas permis à Grant de faire davantage. Mais il ne perd jamais une occasion de pousser l'opinion dans une mauvaise voie, et tout récemment, répondant à une adresse de la Société de l'ancienne armée de Tennessee , il a gratuitement lancé l'injure aux chrétiens zélés qui veulent maintenir l'enseignement religieux dans les écoles,
1 Voir le Catholic World de mars et juin 1872, mars 1873, janvier 1874.
2 Voir, dans le journal les Missions, lettres de l'évêque d'Arizona et du P. deSmet, n°s des 15, 22 et 29 novembre 1872. Voir le Catholic World d'août 1872, et un Appel du clergé de l'Orégon à tous les citoyens américains reproduit dans la correspondance américaine du Monde, du 2 janvier 1875. L'éminent évêque de Natchichoës, en unissant ses protestations à celles de ses confrères dans l'épiscopat , a écrit publiquement que Grant en cela se solidarisait avec les persécuteurs européens de l'Église et se montrait l'instrument de la franc-maçonnerie. (Voir son mandement dans le Propagateur de la Nouvelle-Orléans du 3 avril 1875.)
et n'a pas craint d'écrire comme conclusion ces lignes étranges, qui sont véritablement un appel à une nouvelle guerre civile : « Si dans un avenir prochain nous avons » quelque contestation, je prévois que ce n'est pas la » ligne de Mason et de Dixon qui nous séparera, mais une » ligne tracée entre V intelligence et le patriotisme d'une » part, la superstition, V ambition et l'ignorance de » l'autre. » (30 septembre 1875.) On peut juger par là de ce que ferait le parti radical s'il devenait un jour le maître absolu des affaires *..
Une coalition des protestants dominés par l'esprit de secte, des radicaux allemands, enfin des athées et des matérialistes dont le nombre va toujours croissant, voilà ce qui est à craindre pour l'avenir du Catholicisme et de la liberté américaine. Malgré leur répugnance à se constituer à l'état de parti politique, les catholiques peuvent y être forcés par les nécessités d'une légitime défense 2. Les élections démocrates d'octobre et de novembre 1874 et de mars 1875 ont heureusement écarté ce péril ; mais il est à craindre qu'il ne se représente bientôt, et que la révolution ne transporte aux États-Unis les luttes religieuses qu'elle a engagées dans le vieux monde.
1 Le président Lincoln et son ministre Seward avaient cherché, en 1864, à soumettre à leur approbation la nomination des évoques des États-Unis. Leur tentative échoua. •
* Dans plusieurs États, notamment dans l'Ohio, le Minnesota, des Unions catholiques se sont constituées, et, grâce à leur intervention dans les élections, ont obtenu des législatures le libre exercice des droits de conscience dans les établissements et asiles de toute sorte soutenus par l'Etat.