CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
LES SOCIÉTÉS SECRÈTES ET i/ ANTAGONISME RELIGIEUX.
Dans une étude des éléments de la vie nationale d'un peuple, on ne saurait, sans être incomplet, passer sous silence les sociétés secrètes, dont la multiplication est un des traits caractéristiques des temps modernes. Au premier rang , il faut placer la franc-maçonnerie à cause de son importance , de son universalité et de son ancienneté relative. A la fin du dix-huitième siècle, un certain nombre de personnages influents appartenant aux hautes classes de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre, s'étaient affiliés aux loges. L'action de la loge établie à Portsmouth, peut seule expliquer le mouvement antireligieux et destructeur des coutumes, auquel l'aristocratie virginienne donna les mains en 1776 {Introduction, § 7). Un peu plus tard, de 1795 à 1812, la propagation de l'unitarisme dans les congrégations puritaines fut conduite avec toutes les allures d'une conspiration ; et quoique des documents authentiques n'établissent pas l'action de la maçonnerie dans cette affaire, le fait doit cependant être constaté *.
Depuis lors , les loges n'ont cessé de se multiplier aux
États-Unis, et elles comptent parmi leurs affiliés une
grande partie des classes élevées et moyennes. Dans un
ays où les hiérarchies sociales et les traditions du patro-
1 V. Baird, de la Religion en Amérique, t. II, p. 295 à 304.
nage ont été détruites, et où lesfamilles se dispersent rapidement, beaucoup d'individus sont attirés à cette association parla protection mutuelle, souvent très-efficace, qu'elle assure à ses membres.
Vers 1830, des meurtres secrets et de graves abus d'influence soulevèrent l'opinion contre les loges et donnèrent naissance à un parti antimaçonnique, dont le programme était d'écarter tout affilié des fonctions publiques*. Mais la lutte était par trop inégale. Aussi, au bout de peu d'années, ce parti avait disparu et la maçonnerie était plus puissante que jamais. D'après les statistiques, il y aurait aujourd'hui aux États-Unis plus de 6,000 loges groupées dans chaque État autour d'une grande loge maîtresse, sans compter les rites spéciaux2.
Sans doute beaucoup de ces loges sont relativement inoffensives et ne sont guères que des associations de secours mutuels ; mais dans bien des localités elles se mêlent activement aux luttes politiques et ne permettent à aucun profane d'arriver aux fonctions publiques. Cette sorte d'ostracisme, qui domine les oscillations des partis politiques, est un fait considérable et qui explique la
1 En 1827, dans l'État de New-York, un journaliste, nommé Morgan, ayant divulgué les secrets d'une loge, fut arrêté sous un prétexte futile et disparut bientôt après. Son cadavre fut retrouvé dans l'Érié. Le juge qui l'avait fait arrêter était franc-maçon. Les tribunaux devant lesquels ses parents demandèrent justice étaient composés d'initiés et ils refusèrent de suivre l'affaire. Ce fut là l'origine du parti antimaçonnique. Le New-York Herald vient précisément de publier de nouvelles révélations sur cet événement (9 et il août 1S75).
2 Parmis ces rites, il faut mentionner celui des Beni-Berith qui ne reçoit que des israëli(es et qui a pour but de grouper les Juifs dont le nombre croît aux États-Unis avec une rapidité étonnante (chap. xxn, § 2). Leur influence à New-York est déjà considérable (cbap. xxiv, § 3).
rapide disparition, dès le commencement de ce siècle, des influences locales et de famille.
La franc-maçonnerie est répandue dans toutes les parties de l'Union et la chevalerie du Sud s'y était complètement engagée. Ce n'est pas la première fois que des partis honnêtes essayent de profiter de la puissance de cette association. Mais le principe essentiellement révolutionnaire de la maçonnerie a toujours neutralisé ces combinaisons et les a, à la longue, fait tourner contre la cause de la conservation sociale. Pendant la guerre de la Sécession , les hommes du Sud ont pu voir ce que valait la fraternité maçonnique de leurs frères yankees.
Plusieurs Américains dignes de foi nous ont affirmé que le voyage fait par Kossut aux États-Unis, en 1851, a eu pour résultat de donner une nouvelle impulsion à la maçonnerie. Le fameux Sumner, le théoricien du parti radical, prononça son premier discours au sénat, à celte occasion, et c'est effectivement de cette époque que date la dissolution de l'ancien parti Wltig et la constitution du parti radical qui, dès lors, commença à préparer la guerre. Or, les thèses que soutient le parti radical, et qu'il a réalisées en partie pendant son passage au pouvoir, à savoir : la destruction des autonomies locales, la suprématie de la souveraineté populaire sur tous les droits historiques, l'indépendance absolue de l'État vis-à-vis de toute notion religieuse, l'école obligatoire et laïque, l'émancipation des femmes, l'unification de tous les peuples dans une république universelle, toutes ces thèses ne sont pas autre chose que le fond de l'enseignement maçonnique. Elles sont sans cesse répétées dans les discours maçonniques, et inculquées dans l'esprit des affiliés par les rites et les symboles, en sorte que là même où les loges semblent rester étrangères aux luttes politiques, elles
modifient, sans qu'on s'en aperçoive, l'opinion générale1. C'est évidemment à cette action occulte mais universelle et suivie sans relâche, qu'il faut attribuer l'abandon si prompt, par les Américains, de leurs traditions nationales et de la plupart des idées que les Puritains semblaient avoir incrustées dans l'âme de leurs descendants!
Les confessions protestantes n'ont jamais essayé de lutter contre la maçonnerie, quoique son enseignement ruine par la base les principes chrétiens qu'elles retiennent encore. La franc-maçonnerie les a au contraire pénétrées et les fait tourner à une religiosité vague et sans objet (chap. xvir, § 8, et chap. xix, § /»). Le catholicisme seul l'a constamment condamnée, et entre elle et lui, il règne une lutte qui, pour être latente, n'en est pas moins sérieuse. C'est la maçonnerie qui fait partout établir le système de l'école sans religion (chap. xvii, § k) et les protestants intolérants qui y applaudissent, jouent le rôle de comparses inconscients. *
Sous la direction plus ou moins ostensible de la maçonnerie, des associations antichrétiennes se forment dans plusieurs parties du pays, sous le couvert de sociétés de bienfaisance et de gymnastique, et développent chez leurs membres un fanatisme d'impiété plus farouche que celui qu'on a jamais reproché à aucune religion (chap. xxii, § 6). Ce sont là de tristes présages.
Si jamais la maçonnerie radicale domine tout à fait l'État, respectera-t-elle les principes de liberté inscrits dans la Constitution ou ne deviendra-t-elle pas persécutrice comme en Europe et dans l'Ame-
1 Sur la doctrine de la maçonnerie et son influence, voir les Sociétés secrètes, et la Société ou philosophie de l'histoire contemporaine (4 vol. in-8°. Paris, 1874. Albanel). C'est l'ouvrage le plus complet et le plus autorise qui ait paru sur ce grave sujet.
rique du Sud? Voilà ce qu'on peut dès à présent se demander.
ïl y a encore aux États-Unis beaucoup d'autres sociétés secrètes, templiers, oldfellows, druides, etc., etc. Ce n'est pas un des traits les moins curieux de l'Amérique contemporaine, que cette tendance à nouer des liens secrets et occultes, alors que les lois du pays n'apportent aucune entrave aux réunions et aux associations de toute sortes. Parmi ces innombrables sociétés, mentionnons seulement l'ancien ordre hibernien, qui se couvre du prétexte de conserver la nationalité des Irlandais sur la terre étrangère, mais qui, en réalité, est dirigé par la maçonnerie. L'épiscopat catholique vient, de le condamner solennellement », comme il avait précédemment réprouvé le fenianismeqm, sous un voile patriotique, avait pour but de détacher les fidèles irlandais de la foi de leurs pères.
En présence de la multiplicité des sociétés plus ou moins secrètes qui surgissent constamment, les évoques ont adopté une règle très-sage. Ils condamnent toute société dont les membres promettent, à leur entrée, de garder un secret qui leur doit être révélé plus tard, ou s'engagent à une obéissance absolue aux ordres des chefs, même contrairement aux puissances légitimes civiles et religieuses. Quant aux autres associations, notamment aux sociétés ouvrières et nationales, qui jouent un rôle considérable (chap. xxn et xxin), non -seulement le clergé ne les condamne pas, mais il cherche à les diriger pour le bien . Partout on voit des prêtres zélés à la tête
* Voir, sur l'ancien ordre hibernien, un article de M. J. E. Martin dans le Monde du 24 nov. 1874.
des sociétés de tempérance, des associations corporatives et des fêtes nationales des immigrants. Ils remplissent ainsi un rôle de patronage d'autant plus nécessaire , que les classes élevées oublient davantage leurs devoirs de direction. Le dernier concile de Baltimore, pour mieux sauvegarder la liberté de ces associations, a interdit aux évêques de condamner individuellement une société quelconque, à moins qu'elle ne tombe évidemment sous le coup des censures générales déjà portées par le Saint- Siège.