DOCUMENT A
LA HIÉRARCHIE SOCIALE CHEZ LES PURITAINS DE LA NOUVELLE- ANGLETERRE AU XVII» ET AU XVIIIe SIÈCLE.
L'extrait suivant, tiré de Y Histoire du peuple américain par M. Garlier (t. I, pages 238-2^0), montre par les faits les plus authentiques combien fausse est l'idée propagée par M. de Tocqueville , que les Puritains de la Nouvelle- Angleterre avaient fondé leurs établissements sur Y égalité.
« Le titre de gent ou gentleman s'appliquait à un petit nombre d'hommes qui, en Angleterre, se recommandaient déjà par la naissance et l'éducation. Leur nombre s'accrut en Amérique de tous ceux qui acquirent de la fortune et de la considération. Le gentleman pouvait ne pas être un Freeman, membre de l'Eglise. Il avait un rang social, non une condition politique. Mais ce rang conférait des avantages importants qui éloignaient toute idée de démocratie. Le luxe était réprouvé, en principe, et les lois somptuaires avaient pour objet de l'abattre partout où on le voyait poindre ; mais l'aisance se propageant, la vanité voulut marquer davantage sa place, et alors on accorda aux gentlemen seuls, hommes et femmes, le droit de porter des rubans, dentelles, ornements d'or et de soie ; on les prohibait entièrement aux individus au-dessous de celte classe. Cependant on admettait à ce privilège les gens qui, sans être nés gentlemen, possédaient des propriétés mobilières ou immobilières dépassant 200 livres sterling. Pour tous les autres individus, on désignait les étoffes de qualité inférieure qu'il leur était permis déporter. Les contraventions à ces prescriptions appelaient des pénalités en argent.
» Le luxe n'était point le seul privilège du rang et de la fortune. La loi pénale, dans ses applications usuelles, y avait
beaucoup d'égard. En voici un exemple pris dans les annales des premières années de la colonie.
» Un homme de bonne condition avait volé du blé à un Indien, et ne pouvant pas l'emporter seul , il se fit aider par deux de ses domestiques. Le fait fut dénoncé et poursuivi. Les coupables eurent à en rendre compte à la justice et n'échappèrent point à la condamnation. Le maître n'eut à payer qu'une amende de cinq livres sterling, mais on le dégrada du titre de gentleman, tandis que ses domestiques furent soumis à la peine du fouet. On voit par là combien les rangs sociaux étaient Iranchés, puisque dans l'esprit des magistrats la dégradation du titre de gentleman était une peine plus grave pour l'auteur du délit que celle du fouet pour de pauvres gens, ses serviteurs et ses complices.
» Beaucoup plus tard, en 4651, lorsqu'on sévit contre les signataires d'une pétition incriminée par la Cour générale, on fit une grande distinction entre ceux dont on s'empara, non pas en raison de la gravité de l'offense, mais par rapport à la position sociale de chacun d'eux. Ainsi les auteurs de la pétition et les chefs réels de cette grave démonstration furent soumis aune simple amende, tandis qu'un pauvre charpentier qui n'avait d'autre tort que de s'être employé à recueillir des signatures et qui ne possédait ni argent ni patronage, fut mis aux fers, où il resta plusieurs jours comme un grand criminel.
» Dans le Code des libertés du Massachussetls, adopté en 1 641 , se trouve un article 43 qui exempte de la flagellation le gentleman ou tout autre homme de son rang, alors qu'on applique cette peine aux individus d'une classe inférieure. Ces distinctions sociales, très-aristocratiques, n'étaient point particulière au Massachussetls; toute la Nouvelle- Angleterre en subissait l'influence. Des préjugés de même nature présidaient à l'administration de la justice dans New-Plymouth et dans Rhode- Island....
*>.... Dans le Connecticut, il y avaitdes rangs sociaux comme au Massachusselts, donnant droit à certaines prérogatives. On en trouve un exemple entre autres dans une loi de 4 676
pour réglementer le luxe Les dispositions péna'es n'en
sont pas appliquées aux magistrats, aux officiers publics ni à leurs femmes et à leurs enfants, qui sont laissés libres déporter