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un garde sévère veille à l'entrée lointaine du parc et l'interdit aux fâcheux; à l'intérieur l'alcool est

prohibé : le régime delà maison est la sobriété, mais une excellente tablr y est très bien servie : un bureau de poste et le télégraphe, un service de journaux quotidiens, une très grande salle de concerts et de conférences, une bibliothèque, des cabinets de lecture et de travail sont installés, tandis qu'à la porte stationnent les breaks et les voitures de toutes sortes qui vous mènent dans la montagne, ou plus près, aux terrains de jeux, au golf, au tennis. Au petit port sont amarrés les barques et les canots en grand nombre; à la disposition des voyageurs et des nageurs. Le succès de ce sanatorium pour gens bien portants, oasis septentrionale, fut tel qu'il fallut bientôt quadrupler les dimensions de l'hôtel, en hauteur, en largeur, en longueur; aujourd'hui il peut contenir cinq à six cents voyageurs. La fortune des frères Smiley était faite. Ils en profitèrent non pour se reposer à leur tour mais pour couronner leur idée.

Chaque année, leur secrétaire dresse la liste des personnalités qui s'intéressent à une grande cause, et, chaque année, ces personnalités sont appelées a venir se rencontrer dans la solitude de Lake-Mobonk. une semaine avant l'ouverture de l'hôtel, à la fin de nid, ou après sa fermeture, en septembre. C'est ainsi que tous les Américains et les étrangers signalés par leurs services rendus à l'arbitrage international et auxquels les meilleurs journalistes du pays tiennent à se joindre, reçoivent six ou huit mois à l'avance, une invitation à venir passer ensemble trois, quatre ou cinq jours chez MM. Smiley. Des voitures vont, le jour dit, les attendre à la station du petit

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chemin de fer de montagne; un peu moins d'une heure de trajet, au grand trot, jusqu'à l'habitation ; et alors commence la riante retraite, la réunion, la conspiration de toutes ces bonnes volontés qui ont besoin de se connaître, de se concerter, de -instruire, de s'encourager mutuellement; et ces bonnes volontés, au lieu de rester de vains efîorts éparpillés, deviennent une force. Elles ont les pouvoirs publics, la presse, l'opinion pour elles et non contre elles, comme ailleurs. L'un des frères Smiley est mort, l'autre octogénaire, restait pour participer aux travaux de la conférence et pour présider, plein de bonté, arec sa famille, à l'heureux séjour de tous. Il vient de mourir, cette année, léguant à ses descendants sa fortune et surtout son programme par un testament admirable.

Si on pense que cette même tribune est ouverte chaque [innée à d'autres bonnes volontés qui s'exercent dans des domaines divers mais tous au service d'un même idéal, el qui luttent, non sans courage, non sans grand désintéressement, aux États-Unis, contre Pégoïsme sous toutes ses formes, pour l'éducation des Nègres, par exemple, pour la défense des Indiens, pour tout ce qui parait juste en un mot, on reconnaîtra que le pèlerinage de Lake-Mohonk est bien tentant. Je l'ai fait, j'en suis revenu ému el reconnaissant; j'1 voudrais pouvoir le faire, comme j \ suis convié, chaque année avec ma famille. Une fois encore, j'en suis revenu plus riche en espé rances, plus confiant dans le triomphe progressif de nos soi-disant chimères. Triomphe qui ne sera jamais et qui ne doit pas être définitif, car il nous faut toujours des luttes, toujours des obstacles à surmonter

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pour nous rapprocher de notre but toujours inaccessible, puisqu'il s'élève avec nous-mêmes.

L'assemblée de Lake-Mohonk n'est pas une assemblée pacifiste ; elle ne s'est nullement confondue, par exemple, avec le congrès de la paix qui se réunissait quelques semaines auparavant à Baltimore et dont je me suis abstenu de parler, car ces congrès sont les mêmes dans tous les pays et je n'y assiste que par exception. A chacun son rôle ; lié par l'expérience, bonne ou mauvaise, de toute ma carrière de diplomate et par ma responsabilité parlementaire, j'encourage, dans la mesure possible, les initiatives généreuses, mais je m'associe à celles-là seules que je crois réalisables; je parle moins en philanthrope que dans l'intérêt de mon pays, de chaque pays. Lake- Mohonk est le point de concentration où des hommes pratiques, commerçants, banquiers, hommes d'Etat, se rencontrent avec des gens de bien. Est-ce un mal? N'est-il pas, au contraire, à souhaiter qu'une incompatibilité ne s'établisse pas entre la morale et la politique? A Lake-Mohonk, aucun des malentendus que nous connaissons en Europe n'existe sur cette question de la paix : la paix est voulue délibérément par l'immense majorité du pays et, dès lors, comment ne pas discuter les moyens de l'organiser ? Comment soustraire à la discussion publique la politique extérieure du pays, politique qui détermine les sacrifices de chacun ? Comment se désintéresser des exigences de la défense nationale, des budgets de la Marine et de la Guerre, des super-Dreadnoughts, des traités avec l'étranger, des colonies, du Mexique, du canal de Panama, etc. ? Toutes ces questions intéressent ici au premier chef les éducateurs du pays; les

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Américains, ignorant à peu près tout de nos difficultés historiques et géographiques européennes, ne conçoivent pas plus nos scrupules que nos embarras dans cet ordre d'idées. J'ai entendu discuter à Lake-Mohonk et ailleurs cette théorie aujourd'hui classique : les jeux en plein air sont l'équivalent moral de la guerre au point de vue de l'éducation ; les jeux développent les vertus martiales, lesquelles sont elles mêmes le complément naturel d'une paix bien organisée. Les Américains, loin de vouloir dégénérer, prétendent se fortifier, se rendre invincibles par la paix. Ils ne sont pas près de s'endormir dans les basses jouissances d'une sécurité passagère, dans les délices deCapouc; mais ils comprennent que l'exercice de la guerre n'est plus un sport ou devient un sport trop anormal et trop coûteux pour être moderne ; ils sont convaincus que les jeunes gens exercés dès l'enfance à la discipline volontaire, au tir, à l'endurance, au sang-froid, à 1 agilité, au coup d'œil qu'exigent leurs jeux en plein air, seront, le cas échéant, des défenseurs de la patrie admirablement préparés.

Les conférences de Lakc-Mohook contre les surenchères de la paix armée sont renseignement le plus positif qu'on puisse entendre aux États-Unis.

m. — l'éducation des partis politiques.

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Il en est de même d<><, conférences contre l'alcoolisme ; de même des exemples de tolérance donnés eu faveur des juifs, eu laveur des faibles, quels qu'ils soient. Sans doute il n'esl pas un de ces problèmes dont on ne puisse dire que la solution

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est chimérique; mais il n'en est pas un dont on ait le droit de se désintéresser. Les idéalistes de Lake- Alohonk sont donc dans le vrai en les inscrivant à leur ordre du jour et leur grand mérite est de les imposer à l'attention par leurs discussions, fidèlement reproduites ou résumées dans tous les journaux. Lake-Mohonk est un réservoir d'idées ; celles qui ont résisté a la discussion et se sont filtrées circulent ensuite dans le pays, pénétrant dans les programmes de tous les partis politiques.

Contribuera l'éducation des divers partis; améliorer leur organisation et surtout leurs mœurs, renouveler leur idéal, substituer à l'indifférence pour les grands problèmes l'émulation, n'est-ce pas rendre un immense service, d'autant plus essentiel que le pays est plus troublé. Il y a dix ans, par exemple, la solution pacifique des conflits internationaux ne figurait sur aucun programme précis; aujourd'hui l'organisation de l'arbitrage est une plate-forme électorale pour les rooseveltistes et pour les républicains, non moins que pour les démocrates. Quant aux socialistes, leurs protestations englobent tout.

La fermentation électorale aux États-Unis est intense. Les deux grands partis historiques, démocrate et républicain, ne suffisent plus. Les mécontents, les esprits ardents, absolus, forment des camps nouveaux à la droite et à la gauche des anciens, deux partis qui ont chacun leur rôle, l'un étant le frein, l'autre le fouet; cette évolution est à peu près la même dans tous les pays parlementaires. Les problèmes économiques et sociaux ont bouleversé la situation des partis plus ou moins affaiblis par la possession du pouvoir, par les ambitions et les

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défaillances individuelles, plus ou moins divisés en eux mêmes par de graves oppositions d'intérêts régionaux; il y a plus de distance aujourd'hui entre les membres rivaux d'un même parti qu'entre les principes dont se réclament deux partis adverses ; des principes vitaux, tels que le libre échange en Angleterre, sont communs à deux fractions de deux partis opposés, lesquelles les soutiennent ensemble, chacune contre le reste de son parti ; les noms de ces partis ne correspondent donc plus avec la réalité; c'est une confusion dont l'opinion se lasse comme d'une enfantine duperie. Je me refuse, pour ma part, à accepter les yeux fermés les classifications politiques aux États-Unis, comme je demande aux Américains de ne pas nous juger en Europe sur des étiquettes dont le sens varie selon la latitude et les circonstances. Un radical dans le midi de la France est souvent plus conservateur qu'un républicain modéré dans le nord; certains de nos radicaux-socialistes sont des militaristes et des mégalomanes; et il en est de même de bien des radicaux anglais; de même de plus d'un démocrate américain. Il est naturel, dès lors, que les électeurs troublés réclament du nouveau et que leurs désappointements fassent surgir des surenchères; mais leur inquiétude n'est pas dangereuse pour l'avenir des Etats Unis puisqu'elle réveille les énergies.

Kn fait, partout les partis classiques, wbigs et tories, libéraux et conservateurs, sont obligés de se rapprocher pour faire le minimum ou le maximum possible de eoneessinns aux revendications populaires : mais le maximum o'esl lui-même qu'un commencement; ils représentent, en attendant, <'l

ils défendent, bon gré mal gré, l'impopulaire slatu quo; ils forment un centre naturel de résistance plus encore que d'action, un centre de modération, d'opportunisme dont il faut bien que l'impatience humaine accepte la lente marche; un centre, en un mot, cela explique tout. Ce centre n'en a pas moins réuni aux Etats-Unis, au lendemain de la bataille électorale acharnée de 1912, dix millions de suffrages sur quinze millions de votants (et encore pourrait-on comptera son actif et retrouver, le moment venu, une bonne part des dissidents du parti républicain qui ont suivi de bonne foi le président Roosevelt). Ces dix millions se répartissent entre 6 500 000 démocrates, 3500000 républicains. Toujours en équilibre instable, aux États-Unis comme ailleurs, les deux moitiés inégales de ce centre devront arriver à s'entendre, faire accepter à leurs clientèles respectives de durs sacrifices, l'abandon de bien des situations, bien des avantages personnels; à cette condition, elles ont devant elles une carrière féconde, un ensemble de réformes idéales à réaliser alternativement, à commencer par la disparition définitive des trop fameux Boss, ces comités de corruption que la législation, sous la pression de l'esprit public, a déjà condamnés ; puis et surtout le développement de l'éducation sous toutes ses formes et dans toutes les directions, l'étude des problèmes nouveaux, à l'intérieur et à l'extérieur, l'amélioration des conditions sociales, économiques du pays tout entier, dans la paix, par la paix bien comprise, bien organisée, assurée. Par cette politique seulement le centre vivra; il triomphera s'il fait passer l'intérêt du pays avant les exigences de ses coteries, les sages réformes bien

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mûries avant les routines ou les surenchères; sinon, s'il reste hésitant, s'il n'a pas le courage de trouver un terrain solide entre le marécage et le précipice, s'il essaie de flatter les uns et les autres, son action ne sera qu'un simulacre, une caricature et par conséquent la justification des partis extrêmes.

Ces partis méritent tous deux qu'on ne les traite pas en quantité négligeable, car leur clientèle est la même, celle des mécontents dont un grand nombre de bonne foi.

Ce sont deux classes bien distinctes de mécontents, les riches et les pauvres; des mécontents qu'un abîme sépare, mais qu'il suffit d'une occasion accidentelle pour coaliser dans une même crise. d'égarement. Le centre construit tant bien que mal, mais il construit; les deux extrêmes demandent à construire, mais ils ne peuvent s'entendre que pour détruire. Les riches mécontents sont partout les mêmes, peu importe leurs noms, — selon le pays et le moment, — chauvins, plébiscitaires, pronunciamentistes, partisans du pouvoir personnel, des armements, de la manière forte, de la dictature militaire et finalement de la guerre: appelons-les, ici ou là, pangermanistes, impérialistes, panslavistes, boulangistes, déroulèdistes ou rooseveltistes, c'est tout un. Aux États-Unis ils viennent pour la première luis de se compter, — ■ toutes réserves faites. je viens de le dire, quant aux entraînements passagers, — et ils uni atteint le total de quatre millions sur quinze millions de votant- : c'esl un chiffre impressionnant, mais qu'il ne faul pas prendre au tragique, car, en dépit <le ses allures démagogiques, en dépil des éléments de violence qui l'empoisonnent, ce

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nouveau parti, — dit progressiste, — ■ n'en est pas moins, dans son 011801111)10, une démonstration respectable des protestations patriotiques et morales des États-Unis; on a pu dire : c'est l'exploitation do l'idéalisme, c'est la satisfaction promise sans compter à toutes les aspirations généreuses du pays.

Quant au socialisme, sa faiblesse, plus encore que sa force, est d'être également un parti de destruction et de promesses; c'est la guerre à l'opportunisme, c'est la guerre au capitalisme, mais c'est la guerre. Serait-ce une religion nouvelle? 11 aurait pour lui des aspirations innombrables dans le pays; mais non, ce n'est qu'une haine de plus; et c'est là ce que les Américains ne veulent pas, c'est là, non le remède, mais le danger pour un jeune peuple qui veut s'unir. On écouterait la plainte, on craint la haine. Les femmes se sont organisées beaucoup mieux, il me semble, que les socialistes, aux Etats- Unis, et elles ont mieux réussi; pourquoi? parce qu'elles se sont abstenues de doléances négatives ou désordonnées; elles ont spécialisé leurs revendications sur des points déterminés, contre l'alcoolisme, pour l'éducation, pour l'enfant, pour l'hygiène, etc.,

Les socialistes se rendent compte de cette infériorité. Ils n'ont réuni qu'un million de voix sur le nom de leur candidat, M. Debbs : c'est un progrès sur la dernière élection, mais il faut voir également ici ce qu'il y a derrière les chiffres. J'ai dîné avec leurs principaux chefs à Xew-York, dans leur cercle; ce cercle bénéficie, comme tout le reste, de la tolérance incommensurable des universités et par conséquent de l'esprit public ; il a son siège dans un des pavillons de Columbia university. Ils sont bien obligés

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do constater que les frontières de leur parti ne sont pas faciles à délimiter: ils n'ont même pas aveC eux les organisations ouvrières, lesquelles se délient des politiciens; c'est donc que beaucoup de travailleurs leur échappent; (et je n'entends pas dire que tous les pauvres sont d'un côté, tous les riches de l'autre; j'ai connu des socialistes riches ; mes classifications personnelles ne sont pas plus parfaites que celles des partis eux-mêmes); mais, en fait, les socialistes sont un parti assez vague ; ils n'ont même pas pour eux l'ensemble des intellectuels qui veulent travailler dans le calme. En outre, ils sont bien obligés de reconnaître que dans ce pays neuf où, chaque jour, un progrès nouveau sort du sol, on a l'ait déjà beaucoup avant eux et sans eux; et alors? quelle raison a-t-on de faire l'expérience de leur gouvernement? Leur programme est nécessairement encore plus vague que leurs frontières; ils se heurtent à des préventions, a. des obstacles insurmontables; ils s'en tirent, eux aussi, eux surtout, par des aspirations généreuses, et là, eux aussi, peuvent exercer une influence salutaire qui explique bien des sympathies qu'ils ont conquises. « Nous sommes avant tout, me dit un de leurs chefs, des idéalistes. Nous rêvons pour notre pays un avenir de justice qui accroisse la richesse commune et la mette au service de tous el non d'un petit nombre de privilégiés seulement. Nous rêvons une éducation meilleure, tout eu reconnaissanl qu'on a l'ail beaucoup pour généraliser l'enseignement populaire aux. États-Unis. Notre programme est un programme de développement, de la richesse el de la moralité' nationales; ces deux mots pour nous ne l'ont qu'un : nous somme- idéalistes

et positifs au point que nos camarades d'Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Cap, cherchent leurs inspirations chez nous plutôt qu'en Europe... »

Dans l'application, le socialisme a contre lui, aux États-Unis, la coexistence de trop de races, de langues et de religions diverses ; il lui est difficile de grouper tant d'éléments hétérogènes déjà divisés en eux-mêmes, véritables tours de Babel que l'ambition nationale d'être un grand peuple peut seule grouper tant bien que mal. Il est difficile, par exemple, que la propagande socialiste rapproche définitivement l'ouvrier nègre de l'ouvrier blanc; un antagonisme poussé jusqu'à l'incompatibilité existe entre eux, à tel point que bien des patrons, en prévision de grèves ou en cas de grèves, ont soin d'avoir toujours sous la main des équipes de Nègres qu'ils opposent aux Blancs et qui brisent le mouvement. Comment agir, en outre, matériellement à travers des distances énormes, sur un convoi d'ouvriers étrangers, Allemands, Polonais, Italiens, Grecs ou autres, qui ne parlent pas la langue du pays, ne s'entendent pas, conservent longtemps les uns contre les autres leurs antagonismes traditionnels? On a vu avec quelle passion les ouvriers syndiqués de Californie ont insisté pour écarter la concurrence de la main-d'œuvre jaune. Si le socialisme est conséquent avec lui-même, il tendra la main aux Chinois, aux Japonais, aux Nègres, les concurrents de l'ouvrier américain: et, s'il les repousse, s'il les traite en parias; où est sa doctrine? Il faut compter enfin avec des fautes retentissantes du socialisme qui nuisent à son crédit. Mais la vraie faiblesse des socialistes, à mon sens, c'est l'activité de l'esprit public qui ne leur laisse pas le champ libre:

c'est, jusqu'à présent, la sagesse relative des deux grands partis républicain et démocrate qui, tout en dépensant beaucoup trop pour préparer une guerre dont personne ne veut, restent néanmoins pacifiques. Si l'influence chauvine prenait le dessus, si le Gouvernement se militarisait, le socialisme doublerait le nombre de ses voix, comme on l'a vu en Allemagne. C'est l'ardeur au travail qui anime tout le pays sans exception, c'est l'absence d'oisifs; ce sont ces femmes, dont j'ai parlé, ces enfants, ces riches eux-mêmes qui s'emploient passionnément à faire œuvre utile ; toutes ces œuvres, si nombreuses partout, deviennent la règle et non l'exception ; toutes ces œuvres au bénéfice de l'éducation, par exemple, le peuple sait bien qu'il en profite largement, et cela suffirait déjà pour l'empêcher de condamner en bloc une organisation qui a donné de tels résultats et qui lui ouvre l'avenir. Le socialisme n'a pas autant d'action qu'ailleurs aux États-Unis, parce qu'il ne peut pas avoir de programme, parce que la population est rare, clairsemée, variée, divisée et non encore acclimatée, et parce qu'il se heurte surtout à un trop grand nombre de philanthropes.

Une question autrement grave que l'avenir du socialisme aux États-Unis est celle des Nègres et, moralement, celle des Indiens ; les socialistes seraient fort embarrassés s'ils avaient à se prononcer sur ces deux questions selon leurs principes. L'idéalisme le plus pur, là comme ailleurs, doit compter avec les

faits; là comme ailleurs s'applique la triste parole : « la raison n'est pas toute-puissante; elle supporte ce qu'elle ne peut pas empêcher. » Les frères Smiley ont eu le mérite d'inscrire ces deux questions au programme de leurs conférences, et, pour être tout à fait exact, c'est par les Indiens qu'ils ont commencé. avant même d'avoir fondé Lake-Mohonk. La première des conférences indiennes date de 1883; elles se sont renouvelées, depuis lors, chaque année, groupant une élite de généraux, de savants, d'éyêques, de publicistes américains et, à mesure que leur efficacité incontestable s'est affirmée, elles ont étendu leur champ d'action, combattant partout la doctrine de la domination des indigènes, pour y substituer celle de l'éducation, de la coopération, aux îles Hawaï, à Poito-Itico, aux Philippines, comme à l'intérieur des États Unis. Incalculable est le bienfait de ces activités spontanée- ; bienfait trop tardif, mais politique au premier chef, si on pense aux fautes qu'elles ont épargnées aux Gouvernements; aux germes de haine et de représailles qu'elles ont empêché de propager !

Le mérite fut en proportion des préventions à vaincre. Aujourd'hui encore je vois les meilleurs et les plus généreux, parmi mes amis, sceptiques sur cette seule question : l'avenir des Indiens et des Nègres. Ils ne croient pas au « bon Indien » ; ils s'en tiennent à l'un de ces mots h la Voltaire qui résument brillamment l'erreur d'une société et d'une époque ; répétant avec le général Sherman : « le bon Indien a toujours été un Indien mort », the good Indian was a dead Indian; et ils n'ont, en effet, qu'à choi-ir parmi les vices qu'on reproche aux Indiens, la

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parc.--!', l'ivrognerie, la débauche, etc. Tel est le son de cloche que j'ai entendu pendant vingt ans el davantage. A Lake Mohonket ailleurs, par la suite, un autre m'a frappé : je ne parlerai que des témoignages d'hommes d'Etat.

M. Klihu Root, par exemple, parlant à la célébra- I ion du tricentenaire de I lhamplain, en 1909, attribue le triomphe final des Anglais principalement au fait qu'ils uni eu pour eux les Iroquois, c'est-à-dire les Indiens les plus nombreux et les plus forts, tandis que la France, en dépit de ses héros, s'était mise du côté des Murons. Il ne fait entrer qu'en seconde ligne les défections du gouvernement de Louis XV. les jalousies implacables et les divisions qui provoquèrent, aggravèrent ces défections et paralysèrent nos pionniers. Ce n'est pas la faiblesse des llurons mais celle de nos gouvernements qui nous a perdus: il ne faut pas chercher ailleurs. En tout cas, Elihu Rout reconnaît la valeur immense des services que les Indiens ont été capables de rendre à la civilisalion et il confirme ce que nous savions par les correspondances du temps, sans parler de Fenimore Couper et de Francis Parkman : tous reconnaissent que les Indiens ont eu leurs défauts, mais que leur plus grand tort a été de s'obstiner à vivre d'une existence qui a disparu. Leur a-t-on permis de vivre autrement? Ils ont disparu avec la chasse, la prairie, les bois, le gibier: ils ont disparu surtout par la guerre qu'ils se faisaient les un- aux autres. Ils ont disparu enfin parce que, non content de les combattre, comme la fatalité des représailles réciproques ou L'enchaînement des faits accomplis l'y obligeait plus ou moins, le gouvernemenl des États-Unis n'a pas

fait avec eux une paix acceptable, une paix véritable. Il a cantonné ces nomades dans des territoires réservés, sans leur laisser les moyens ni même le temps d'y prendre racine, les refoulant provisoirement, comme des troupeaux, d'espace en espace, toujours plus loin de leur pays d'origine. Au lieu de mesurer la valeur de leurs services possibles à leurs résistances passées, au lieu de tirer parti de cette force, il a préféré l'anéantir. Les vaincre et les conquérir, c'était assez beau: fallait-il, en outre, les condamner? Pourquoi? parce que la faiblesse gouvernementale capitule devant les sommations chauvines, parce qu'il a suffi sans doute à quelques aventuriers de dénoncer l'Indien qu'ils voulaient dépouiller pour en faire un ennemi national, parce que la difficulté était de vaincre non pas cet ennemi mais l'impatience américaine ; la difficulté était de s'arrêter et de faire effort pour ramener à soi les Indiens. Les Américains qui ont pourtant fait tant de choses plus difficiles, n'ont pas su les aider à transformer leur existence à mesure que se transformait leur pays; les Indiens ont vécu oisifs, mal nourris, mal vêtus, mal logés, sans espoir, sans but, alcoolisés, malades, de moins en moins nombreux et ne se mariant qu'entre eux, condamnés à dégénérer et à mourir: on n'a vu en eux qu'un obstacle, un objet de crainte, de dégoût, pour les uns, de curiosité et d'exhibition pour les autres.

Le même problème existe dans toutes les colonies européennes encore de nos jours; qu'on y pense; si nous n'avions écouté que nos mauvais instincts en Tunisie, il y a seulement trente ans, nous aurions voulu réduire l'indigène au même élat que les Peaux

Rouges1. 11 est plus facile d'exterminer ou de dégrader un peuple que de l'instruire ; mais quand il s'agit de le remplacer, on s'aperçoit qu'on peut trouver pire et on le regrette. Hien ne prouve qu'avec un peu de patience et de crédit on n'aurait pas pu tirer des Indiens de la force et de la beauté. Les fautes qui ont éliminé l'action française de la mise en valeur du nouveau monde et qui ont livré l'avenir à la langue anglaise et à la domination exclusive de l'immigrant européen, ont peut être fait perdre à la civilisation le bénéfice d'une expérience qui méritait d'être faite et qui, pour la première fois, pouvait se faire dans des conditions extrêmement favorables, l'expérience du système de gouvernement de Dupleix, avec la collaboration des indigènes, avec la part faite aux Indiens dans l'administration de leur pays. Car là, l'indigène n'était ni le Nègre, ni le Chinois, ni l'Arabe, ni le fanatique ennemi de la race blanche, c'était la race blanche elle-même, ou du moins, — puisque la science hésite à se prononcer sur ce point, — l'un des plus beaux types qui se puissent rencontrer ; c'était une race blanche ou presque blanche, fétichiste sans doute et réfractaire aux conversions contradictoires des missionnaires catholiques el protestants, mais c'était le fond, le métal qui n'attendait que l'alliage d'une civilisation plus haute pour s'affiner el devenir peul être incomparable. La plupart des reproches que nous adressons aux Indiens peuvent se retourner conl re nous : tous les explorateurs ont vanlé leur Qdélité : il- font éprouvée, puisqu'ils

1. V. La Politique Française en Tunisie. Le Protcctoral el >ca origines, (1834-1891), par l'auteur du présent ouvrage. 1 vol.. in-8û, l'Ion éditeur, Paris, 1891.

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se sont confiés à eux, sous leur protection, pendant des années : mais les explorateurs' ont été suivis par les trafiquants; les conquérants par les spéculateurs, et quels traitements ont été infligés aux Indiens en récompense de leur fidélité'? que n'a-t-on pas fait pour les démoraliser? La faute est générale; c'est une question de degrés; les Français, les Anglais surtout en partagent plus un moins la responsabilité avec les Génois, les Espagnols, les Portugais, lesquels s'inspirant eux-mêmes des traditions turques et barbaresques, héritage monstrueux de toute- les dominations, de tous les esclavages, de toutes les mutilations de l'antiquité, furent les premiers coupables. On sait quelle était la douceur, la bonté, la beauté des populations naïves qui ouvrirent à Christophe- Colomb les Antilles, et tout le nouveau monde aux navigateurs européens, jusqu'aux iles paisibles de - l'océan nommé Pacifique; on sait avec quelle sauvage cruauté toutes ces races ont été détruites par le fer, le feu, les maladies, le supplice des travaux forcés, des mines d'or; par quelle dévastation générale nous avons répondu à leur accueil, tuant tout, les hommes et les animaux, brûlant les forêts, dépeuplant jusqu'à l'océan, jusqu'aux régions boréales, tarissant partout les sources de l'avenir, la sève. Est-ce donc une loi sans appel? L'histoire de la colonisation européenne se divisera-t-elle, dans tous les temps et sur toute la terre, en trois périodes plus ou moins prolongées mais invariables : celle de l'effort héroïque d'abord, puis celle de l'exploitation du ['lus faible, sanscontrùle. sans frein, et enfin la troisième, celle du châtiment?

J'ai souvent pensé à la douleur et à la honte que

ressentiraient nos pionniers s'ils pouvaient revivre et constater comment a été tenue leur parole ; s'ils voyaient le pays balayé de tous ses souvenirs, jusqu'aux noms hollandais et français effacés, pour la plupart, et changés en noms anglais, sous l'influence des haines de l'époque. Pour être équitable, Francis Parkman a remarqué la différence capitale qui existe entre la colonisation des Français et celle des Anglais. Pour l'Anglais, les Indiens sont des intrus, il 1rs ignore jusqu'au jour où il peut s'en débarrasser: l'idée ne lui vient pas de fraterniser avec eux, il les supprime sans émotion. Pour le Français, les Indiens étaient des hommes, des auxiliaires, des amis. Les Anglais n'ont su ni comprendre, ni aimer les Indiens; les Américains ont longtemps suivi leur exemple; c'est un grand malheur. On ne pouvait pas l'éviter, me dit-on; sans vouloir excuser les rigueurs ou la mauvaise foi gouvernementales, pouvait-on forcer les Anglais à aimer ? II est vrai que les Espagnols ont bien su peupler le Pérou de métis nés de leurs unions avec les indigènes. C'est une question de tempérament, et on peut se demander si la civilisation à gagné à ces mélanges? Mais il y a plus, et cela est grave : la situation des Espagnols, au Sud, était toute autre que celle des Anglais, au Nord : les Espagnols n'étaient attirés au Pérou que par l'appât de l'or ; ils y venaient sans leurs femmes, sans leurs familles, légers de scrupules, n'attachant aucune importance à de passagères liaisons; les puritains anglais, au contraire, s'étaient expatriés devant les persécutions, sacrifiant tout à leur foi* l'affirmant fil la fortifiant par l'exil en commun, pour toujours. C'était la fondation d'un monde nouveau qu'ils entre-

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prenaient avec leur famille, avec l'austère intégrité de leurs mœurs, avec leur fierté de race, leur orgueil anglo- saxon. C'en était fait de cette famille et de leur ambition s'ils se mêlaient aux. indigènes; au lieu d'attirer des compatriotes à leur suite, ils disparaissaient, plus ou moins, eux-mêmes,, submergés, eux et leurs principes. Quoi qu'il en soit, le puritanisme anglais a certainement exalté bien des vertus dont les États-Unis ont hérité, mais il ne pouvait peupler l'Amérique à lui tout seul ; il a contribué, avec la disparition de l'élément français, à arrêter la fusion des Européens et des indigènes, et, s'il est vrai que cette fusion a donné parfois des résultats médiocres ou mauvais, elle en a donné aussi de remarquables. Les faits sont les faits; la beauté d'une race est le résultat de qualités séculaires; les contemporains de Champlain s'accordent à représenter les ilurons comme des êtres admirables ; aujourd'hui encore on voit des Indiens beaux comme l'antique ; leur profil est celui d'une médaille, le type de l'empereur romain ; tous ces Césars de la prairie méritaient mieux que le dédain, la condamnation sans jugement; leur sang frais eût régénéré celui de l'Europe. Heureusement, disons-le tout bas, bien des condamnés ont dû réussir à adoucir leurs vainqueurs, si on en juge par le nombre d'Américains du ÎN'ord dans les veines desquels coule manifestement du sang indien. La nature a ses revanches, et ce n'est pas le hasard ni l'imagination seulement qui ont fait passer dans les yeux de tant déjeunes athlètes américains je ne sais quel reflet d'un passé bien antérieur à l'arrivée des puritains dans le nouveau monde; je ne sais quel secret besoin aussi de réhabilitation, car il en est

aujourd'hui des Indiens comme des forêts ellesmêmes, un sentiment de réaction en leur faveur s'esl prononcé. Rien n"est perdu me dit un optimiste : les Indiens n'ont jamais été beaucoup plu- nombreux qu'à l'heure actuelle, ils ont fa i t parler d'eux parce qu'ils se battaient sans cesse, niais ils vivaient très clairsemés sous la menace continuelle de s'entredétruire; ils -oui aujourd'hui environ 400000 aux États-Unis, dans les territoires réservés qui leur restent., jusqu'à nouvel ordre. Peut-être n'étaient-ils pas davantage, il y a deux siècles? Peut-être consentiront-ils maintenant, cessant d'être des guerriers, h se mêlera la vie pacifiqueet laborieuse de ia nation, à devenir agriculteurs; ils y sont encouragés, grâce aux. bienfaisantes réactions de l'initiative privée ; il n'est personne qui ne voie en eux un élément de peuplement autrement sain, autrement riche que certains émigrants poussés par la misère ou les persécutions des contrées les plus déshéritées de l'Orient à venir chercher fortune aux Ktatsl'nis.

Bientôt on regrettera qu'ils soient si peu ; quand l'histoire portera de très loin ses grands jugements d'ensemble sur une époque, que dira-t-elle de ces rivages de la première coulée européenne dan- le nouveau monde '.' Que dira-l elle ,1,' celte double folie qui nous a fail vider l'Amérique de -a population naturelle pour la remplacer par les Nègres arrachés à un aui re monde ? Que dira-t-elle quand il lui faudra constater ce que son! devenus ces Nègres aux États- Unis .'

N'est-ce pas Jefferson qui a 'lit : je tremble pour mon pays quand je pense qu'il y a une justice !

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Les Nègres étaient environ quatre millions aux États-Unis, il y a cinquante ans, quand ils cessèrent d'être esclaves ; ils sont aujourd'hui dix millions, plus du dixième de la population du pays ; et ils ne cessent d'augmenter; ils meurent en grand nombre, mais le chiiïrc de leur natalité dépasse celui des décès ; comment résoudre un tel problème ?

Tout se paie. Les États-Unis supportent le châtiment de l'un des pires crimes de l'Europe. On n'asservit pas, de nos jours, un peuple impunément, à plus forte raison une race ; tôt ou tard, le droit a sa revanche. Exemple : les États Balkaniques. On m'objecte la Pologne, l'Alsace! Je réponds : attendez la fin.

Je vois bien le danger, la complexité du problème nègre ; je n'en vois pas la solution. Les Américains ont fait l'impossible; ils l'ont abordé par la guerre de Sécession, au risque de leur existence, en supprimant en masse l'esclavage; comment désespérer d'eux après un pareil effort? mais quelle sera la suite ?

Les Américains, dès l'origine, n'ont pas été bien partagés par la traite des Nègres. Les races de Nègres sont plus diverses encore que celles qui divisent les Blancs ; il existe entre eux des degrés de civilisation ou de barbarie qui sont des abîmes. Les plus doux, les plus intelligents, les plus laborieux, le meilleur sang de l'Afrique Occidentale, originaires de peuples pasteurs et agriculteurs, sont dans les Antilles, à

Cuba où, traités avec douceur par les Espagnols, ils progressent. L'inhumanité de Napoléon Ier à Saint- Domingue a paralysé pourtant ce progrès, au grand dommage des Nègres, de la France et de la civilisalion. Les autres, ceux qui furent importés à la Louisiane et par la aux États-Unis, opposés aux Indiens, appartenaient, au contraire, à des tribus guerrières, cannibales; ces tribus, excitées par les négriers qui les attendaient à la côte, ne cessaient de se combattre les unes les autres; elles razziaient le pays, détruisaient tout pour se voler réciproquement femmes et enfants ; cela fait, les vainqueurs formaient ces caravanes qui existaient encore hier et qu'ils menaient, en de longs voyages, jusqu'à la mer; là, leurs prisonniers vendus changeaient de chaînes; le « bois d'ébène » allait s'entasser à fond de cale, à bord de ces voiliers, — dignes pendants des galères de la Méditerranée, — commandés par quels criminels! et dont on ne saura jamais ce que furent les atroces traversées. Arrivé dans le nouveau monde, ce qui restait vivant du bétail humain était débarqué, conduit au marché, nettoyé, vendu à la criée, — j'ai vu à la Nouvelle-Orléans la pierre où on l'exposait, — puis expédié au hasard, mai- sous la garde de vigoureux chiens, sur un point ou un autre du pays. Les uns, répandus surlesplantalions françaises, généralement bien traités, faisaienl partie de la famille; ils s'humanisèrent, devinrent les- bons Nègres » dont s'inspira la littérature libératrice que l'on sait, jusqu'au jour où, résultat paradoxal, la guerre de Sécession les ayant affranchis sans préparation les jeta sur les grands chemins ; les autres, employés, sans aucune instruction, sans avenir, dans les usines, dans les

travaux de terrassement et de constructions, formèrent une catégorie naturellement inférieure à celle des ouvriers libreseuropéens. Là encore, le grand dédain des Anglais et des Américains à leur suite ne facilita pas leur éducation ; en sorte que, séparés de la population blanche par leur atavisme inquiétant, par leur couleur, par leur ignorance, leur tempérament et leurs mœurs, il ne leur resta littéralement d'autre ressource que de s'abrutir; plus esclaves que jamais; deux fois esclaves, anciens esclaves de maîtres souvent eux mêmes dégradés, esclaves de leur instinct animal exaspéré par l'alcoolisme et l'orgie. On comprend qu'ils aient été l'objet, dans la colonie européenne, d'une prévention irréductible, l'horreur du noir, le parti pris de la part du blanc de n'avoir aucun contact avec eux, de les utiliser comme des animaux et rien de plus. On comprend ainsi qu'il soit difficile de revenir sur les conséquences d'un tel régime, funeste au maître autant qu'à l'esclave. C'est l'incompatibilité raisonnée et non pas physique seulement entre deux races. Aujourd'hui encore, dans le Sud, les Nègres affranchis n'ont pas conquis le droit de s'asseoir à côté d'un Blanc. Il m'est arrivé plus d'une fois de me placer, sans y prendre garde, dans le premier compartiment venu d'un tramway qui se trouvait être celui des Nègres et de voir le conducteur m'inviter d'un geste à passer dans l'autre. Dans les gares du Sud, les Nègres ont leurs salles, leurs restaurants à part : les Nègres sont des affranchis, non des citoyens. On s'explique les exécutions sommaires et qui nous paraissent monstrueuses dont sont victimes les Nègres de la part des Blancs : la loi de lynch, survivance des luttes contre les Indiens.

La bestialité des attentats commis par les Nègres en étal d'ivresse soulève à la fois l'indignation et l'épou vante, on raison de la pauvre organisation de la justice dans un pays si vaste, si peu peuplé. Les Blancs se sentant en minorité perdent la tête et, ne comptant pas sur l'application de la loi, se protègent euxmêmes par la violence contre la violence. Le malheur est, qu'à la différence de l'Indien, le Nègre ne peut pas attendre son salnl d'une fusion de son sang dans celui du Blanc. Indépendamment des préventions instinctives dont je viens de parler, on compte avec le danger qui résulterait d'un mélange abusif des races pour la civilisation; on se demande s'il n'y pas lieu de modérer le plus possible ce mélange, au moment où les découvertes de la science vont certainement contribuer à le rendre de plus en plus fréquent; à mesure que, l'isthme de Panama percé comme celui de Suez, les continents africains et asiatiques sillonnés de chemins de fer, toutes les races seront de plus en plus rapprochées et confondues.

L'intérêl général humain exige l'émulation et non la confusion entre les différentes races du globe. Le mélange du sang blanc et du sang noir passe d'ailleurs, aux États-Unis, pour donner de très mauvais résultats; on assure qu'un métis, un mulâtre, un quarl de Nègre perd les qualités du Nègre pour prendre les défauts du Blanc, el c'est une conviction accréditée au point d'entraîner des complications sociales inextricables. Un blanc épouse une négresse ; un enfant nail : il ne trouve sa plan' nulle part; il est dépaysé partout; il rit, de son double rire d'enfant el de Nègre, à la vie qui se ferme pour lui her-

métiquement. Aucun enfant blanc ne jouera avec lui. Quelle cruauté! ai je dit souvent. « Prenez garde », m'a-t-on répondu; « allez-vous exposer cet enfant à vivre avec d'autres enfants dont il ne pourra partager l'avenir? Ce petit garçon noir peut-il devenir le compagnon de cette petite fille blanche qu'il ne devra jamais épouser, sous peine de créer lui-même d'autres malheureux, d'autres isolés, d'autres parias... ? Combien de fois a-t-on défini l'àme de cette enfant née d'un mariage mixte, une âme blanche emprisonnée dans un corps noir ? »

Et, en attendant que le problème soit résolu, il s'aggrave; les nègres se multiplient, étrangers malgré tout parmi la population américaine, bien plus, les seuls étrangers qu'elle ne puisse pas assimiler; et, ce qui est encore déconcertant, la population noire est très inégalement répartie dans les quarante-huit Etats de l'Union ; à peu près nulle ici, elle est en majorité ailleurs; dans l'Etat d'Alabama, elle atteint la proportion de sept contre un. Voilà celte population inadoplée, bien qu'affranchie, et qui va décider du sort d'un Etat, de plusieurs Etals, puisque le suffrage des Nègres entre en ligne de compte, et finalement, — dans une heure de crise, — du sort de la Fédération tout entière.

Oui, tout se paie! Les Etats-Unis le paient cher aujourdhui, le crime de nos marchands de bois d'ébène; ils ne savent que faire à présent de ces Noirs et de leurs descendants qui pullulent. Ils ont essayé un autre moyen : ils ont voulu leur reconstituer à la cote occidentale d'Afrique une patrie, la République de Libéria, mais les Nègres acclimatés en Amérique, n'ont pas voulu retraverser l'Océan. Ils

ont répondu : « Vous nous garderez; nous sommes en vous ! » Et ils sont restés aux États-Unis. Qu'y deviendront-ils .' J'ai longtemps désespéré de leur sort et de 1 n solution du problème, jusqu'au jour où des hommes admirables, dont la hauteur d'âme rappelle celle des grands libéraux d'autrefois, m'ont ému par la fermeté de leur confiance. Et d'abord, j'ai dû tenir compte de l'effort énorme qui a été fait depuis la guerre de Sécession pour instruire les Nègres, les élever au-dessus de leur ancien niveau. A quoi bon les instruire pourtant, les admettre au bienfait de la coéducation générale dans leur pays'.' Les instruire pour les mêler à la race américaine, c'esl impossible : et pour les exclure de la vie nationale, c'est également impossible. Alors quoi ? Allezvous élever dix millions de frères ennemis en face de quatre-vingts millions d'Américains... ?

Les Américains cependant ne désespèrent pas ; ils ne désespèrent jamais ; ils me disent : nous avons passé li' pins mauvais moment, le lendemain de l'émancipation des Nègres. On ne s'était pas préoccupé d,' l'avenir des affranchis, et cet avenir fut déplorable: que faire d'une génération qui n'avait pas île pères*? subitement éveillée à la liberté sans l'avoir jamais pratiquée, livrée à elle-même sans avoir jamais connu d'autre volonté que celle du maître, libre de travailler pour vivre, alors que le travail déshonoré était, à leurs yeux, l'esclavage même. C'était la paresse, la misère, la dégradation inévitable; aussi avons-nous vu, au lendemain de leur émancipation, les pire- Nègres qui aient jamais existé, des fils d'esclaves! Mais aujourd'hui cette génération disparaît ; l'instinct de conservation a

réagi. Des hommes de bonne volonté, là comme ailleurs, se sont offerts pour faciliter la transition, et cette transition c'est l'éducation. Une école remarquable a été fondée dans l'Alabama, le collège de Tuskegee, parle célèbre et excellent docteur mulâtre Booker T. Washington. Cette école a déjà rendu et rend des services chaque jour plus évidents. Les Nègres et les Négresses, en grand nombre, y reçoivent une instruction intellectuelle et morale qu'ils propagent, à leur tour, dans ce pays jusqu'alors si pauvre même en instituteurs blancs; ils ont déjà élevé le niveau général des Nègres au delà de toute attente, en bien peu d'années. Les Nègres ont pris goût à l'éducation, s'en sont montrés dignes ; ils ont leurs médecins, leurs avocats, leurs banquiers, leurs compagnies d'assurances, etc., dirigées par des Nègres. Dans les maisons particulières et dans les hôtels, le service des Nègres et des mulâtres est excellent; j'ai parlé des qualités de tenue, d'exactitude, d'honnêteté et des aptitudes, véritable spécialité, presque un monopole, acquis par les Nègres dans tous les trains de chemins de fer. Le docteur Booker Washington est lui-même un exemple de la haute culture à laquelle peut prétendre un Nègre et des services supérieurs qu'il peut rendre à son pays. Mais à mesure qu'on approfondit le problème, on découvre d'autres indications que je n'ai pas le droit d'omettre. Je m'en tiendrai au témoignage des hommes les plus autorisés.

Un Canadien, Sir William van Horne, connu par l'importance de ses entreprises de chemins de fer et autres au Canada et à Cuba, me résume son opinion en disant : « Les Américains ont imité l'erreur

les NÈGRES :U9

des Anglais, ils n'ont pas compris qu'on obtient tout des hommes, qu'ils soienl noirs, jaunes ou blancs, quand on les traite bien, l'ai employé des Nègres à Cuba ; je leur ai prodigué ma confiance, je leur ai donné des sommes considérables, des messages importants, des document de haute valeur à porter d'une extrémité de l'île à l'autre, à travers tous les risques de la forêt et des solitudes ; ils ne m'ont jamais trompé ». Ce témoignage contemporain confirme celui des plus nobles explorateurs européens de l'Afrique ou de l'Asie. Brazza n'a jamais agi autrement que par la douceur ; c'est avec quelques hommes que le commandai)! Marchand, — et combien d'autres comme lui, — a traversé l'Afrique de l'ouest à l'es! ; l'Allemand Nachtigala vécu seul dans la région du lac Tchad ; Auguste Pavie de même et pendant beaucoup plus longtemps dans le haut Mékong que sa droiture d'âme a conquis; Livingstone est la personnification de la confiance et de la bonté justifiées, puisque les Nègres, pendant trente ans qu'il s'est abandonné à eux, l'ont gardé, aimé, h tel point qu'ils ont respecté jusqu'à son cadavre qui parle pour eux au monde entier dans l'abbaye de Westminster.

Le général Léonard Wood, Gouverneur général de Cuba, a réparé ou corrigé l'erreur de ses compatriotes avec son cœur plus encore qu'avec son intelligence : M a développé l'instruction des NègreSj fondé des écoles par centaines, par milliers, élevant en très peu de temps leur nombre de 100 à '■> B00. Le résultat a été immédiat.

Les Nègres ont un grand sentiment de leur dignité : abaissez les, vous les dégradez; instruisez-

les et ils s'instruiront ensuite les uns les autres.

Il existe dans l'Etat de Virginie une école de Nègres, llampton Institute ; je ne puis oublier la confusion que j'ai ressentie en écoulant le Directeur blanc, M. Ilollis Burke Frissel, m'exposer la question comme il la voit. Jamais jusqu'alors je n'avais mesuré la grande injustice, le grand crime, que maintenant j'ai compris. Ce Directeur m'a parlé avec la simplicité d'un homme de bien, mais comme ont dû parler avant lui les inspirateurs qui ont régénéré le monde. Il m'a révélé l'affreuse condilion, depuis toujours, depuis l'esclavage babylonien, romain, musulman, de ces Nègres à qui nous reprochons de ne pas être nos semblables. 11 se refuse à les exclure du grand mouvement humain et à douter de leur contribution au progrès général. Il a évoqué devant moi la grandeur possible, certaine, à ses yeux, de ces mondes nouveaux qui s'éveillent et ne connaîtront plus d'excommunications, plus d'exploitation sanglante, plus d'abaissement systématique ; l'avenir de ces peuples déshérités qui participeront à la mise en valeur des Etats-Unis, du Canada, des deux Amériques, de l'Asie, de l'Afrique enfin dont ils ont été les victimes et dont ils seront les sauveurs, si nous les traitons bien, répètc-t-il, comme des enfants; il faut leur apprendre à marcher...

De nombreux disciples de Dooker Washington s'élèvent dans la génération présente des Nègres et s'apprêtent à instruire les autres. Qu'ils trouvent des imitateurs dans nos colonies européennes et le problème de leur organisation sera d'autant simplifié. L'avenir des Nègres sera plus facile en Afrique qu'en Amérique, parce qu'ils y seront dans leur milieu

naturel, pourvu que nous les niellions dans des conditions normales «le développement, comparables à celles où nous sommes nous mêmes, ils n'ont pas été accablés jusqu'ici par la barbarie et par la servitude seulement, mais par le climat insalubre où l'insécurité les oblige à vivre, par les maladies, la misère et, finalement, la guerre, toujours la guerre, sans autre horizon, ('.uniment se seraient-ils développés? leur marche a élé à rebours de la nôtre ; ils ont reculé, depuis des siècles, à mesure qu'avançaient les Blancs; aux plus faibles il n'est resté- d'autre refuge que les marécages ou les forêts inaccessibles ; ils sont descendus au dernier degré de l'échelle humaine, à mesure que les Blancs montaient... Donnez-leur la paix, la justice, l'éducation, vous les verrez se transformer. Ne les jugez pas dans les villes où les rabaisse un régime machinal autant qu'animal ; donnez leur les moyens de cultiver leurs aptitudes, vous les verrez, par l'éducation d'abord, par l'agriculture ensuite, vous rejoindre el vous seconder: vous récolterez ce que vous aurez semé'. Libérer l'esclave, le racheter, c'est un beau commencement ; racheter le crime, voilà le devoir complet, la rédemption.

Au reste, si on refuse de reconnaître aux Nègres leurs qualités, on a su en tirer parti, et je termine le résumé des plaidoyers que j'ai entendus en leur faveur par ce souvenir de jeunesse d'un Ambassadeur des États Unis a Paris. C'était pendant la guerre de Sécession, me disait-il : un jeune officier de Boston, Itobert Gouldshaw, avait entrepris de former un régiment noir, mais il se heurtait au sentiment même des nordistes qui voulaient bien émanciper les esclaves mais non les appeler sous les drapeaux. It

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s'obstina, voulant montrer leur courage, et il réussit au point qu'ils se firent tous tuer, lui en tête, dans une charge à la baïonnette, sous les murailles et dans les tranchées du fort Wagner. Ils avaient réclamé le poste d'bonneur ; ils furent bien servis. On n'a pas le droit de les oublier quand on parle de l'idéalisme américain. Cette justice rendue à leurs souffrances ou a leurs services dans le passé ne règle pas cependant leur avenir. Ils n'en restent pas moins acculés à cette réalité lamentable : le divorce aussi impossible que la cohabitation. Le problème n'est pas seulement moral, social, économique ; il est politique. Comment deux races, séparées à l'envi par la nature et par l'histoire, pourront-elles vivre sur le même sol, sous la même loi, chacune isolée de l'autre dans une existence commune, toutes deux collaborant quotidiennement à la même œuvre nationale, sans pouvoir s'aimer ni se haïr '! Quelle sera la place du Nègre dans une démocratie blanche ?

Ceux qui nous reprochent de rêver une humanité meilleure peuvent triompher de leur scepticisme : quoi que nous obtenions jamais, la somme des douleurs et des injustices persistantes dépassera toujours celle des forces humaines. Nous voyons les fils et les petits-fils, les neveux et les arrière-petits-neveux payer de leur misère la faute de leurs ancêtres. Une malédiction va-t-elle peser sur tout un peuple, plein d'énergie et de promesses, pour le long martyre dont la race noire a souffert dans tous les temps ? Aucun problème n'est aussi menaçant que celui des Nègres pour l'avenir des États-Unis ; et ce problème dont on parle peu, — on voudrait pouvoir l'oublier, — complique tous les autres ; à chaque pas les Améri-

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