Y. — LES FEMMES ET L ALCOOLISME
Ma journée s'était terminée par un dîner de l'Université, dîner où les principaux professeurs de l'Etat et des environs avaient été conviés et qui ressemblait plus à une communion qu'à un banquet. Avant les toasts, distribués d'avance, sur le programme ou le menu, et portant chacun sur un sujet déterminé, je ne pus m'empèrher d'exprimer mon étonnement en voyant que dans tous les verres, à déjeuner comme à (1 i ner, on n'avait versé que de l'eau glacée. Cette observation,que j'avais déjà faite ailleurs tant de fois, mit les convives en joie ; on me répondit : vous êtes ici en • dry territory », en d'autres termes, les boissons distillées ou fermentées sont interdites à Urbana.
Interdites? demandai-je, el comment? par votre consentement volontaire ou par la loi '.'
Par la loi .
Voilà qui demande des explications. Et en effet on m'expose que dans toute la ville d'Urbana, comme à Champaign, il esl interdit de vendre on d'offrir, il
s-oma d'ambi lii
est impossible de trouver une goutte de vin, de bière, d'eau de-vie...
L'interdiction est absolue et quiconque se rend coupable de l'enfreindre est puni de peines sévères.
Mais comment êtes-vous arrivés à faire voter cette interdiction, à la faire accepter, imposer?
Comme beaucoup d'autres, quand l'esprit public les réclame. On obtient toujours ce qu'on veut: la difficulté est de vouloir. Croyez-vous qu'il était facile d'empêcber les gens de cracher dans les rues et dans les tramways, de salir les villes ? Croyez-vous qu il aurait suffi d'un arrêté municipal pour extirper les mauvaises habitudes prises? Non, il a fallu que les principaux intéressés se donnent du mal. Et qui sont les principaux intéressés ?
Les femmes, les premières victimes de la mauvaise éducation, du laisser-aller et particulièrement de l'alcoolisme. L'ivresse du mari, du père, du frère ou du fils les réduit au rôle d'esclaves ou de complices; elles n'ont pas accepté cette dégradation d'ellesmêmes, de leur foyer, de leur pays; elles ont protesté. Leurs protestations se sont d'abord heurtées à la force d'inertie des pouvoirs publics. Aux États- Unis, comme ailleurs, l'alcoolisme est une grande ressource pour les gouvernements et pour beaucoup d'individus : les hommes politiques n'osent pas mécontenter à la fois les pouvoirs publics et leurs électeurs ; les meilleurs d'entre eux s'en tiennent à de timides doléances qui n'empêchent pas l'intoxication du pays, c'est-à-dire l'ivrognerie, le crime, la dégénérescence de la race, répandus sous la sauvegarde de ce même Etat qui, d'autre part, préside à 1 éducation nationale.