‹ Les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 20 sur 28 · WASHINGTON · texte numérisé non relu

WASHINGTON

Enfin j'ai vu, dans la vaste république des États-Unis, une ville qui ne ressemble pas aux autres villes, et ce n’est pas la faute des Américains, soyez-en sûr, si cette capitale n’est pas une exacte copie en bois et en briques des squares réguliers, des rues symétriques, des larges façades qui sont pour le Yankee le type idéal d'une belle cité.

Lorsque, en 1791, Washington fit accepter par le congrès le projet de créer une ville centrale où serait établi le siège du gouvernement, et lorsqu'on eut choisi, pour édifier cette ville, le riant territoire situé entre la rive gauche du Potomac et la rive droite de l'Anacostia, lorsque enfin le congrès, pour rendre un juste hommage au fondateur de l'Union, eut résolu de donner à la nouvelle métropole le nom illustre de Washington, Dieu sait quels beaux plans furent tracés pour faire de celte capitale politique l’une des nouvelles merveilles du monde. #n fait de plans gigantesques et de châteaux en Espagne, nous qu'on accuse derrer si souvent dans les espaces imaginaires, nous ne sommes à côté des Américains que des enfants. Ce qu'il y a d'alignements de places et de quartiers, de dénombrements de population future, amassés dans les cartons des spéculateurs de New-York, est prodigieux. Ce qu’il s’est vendu, revendu avec prime et surenchère de terrains qui devaient se couvrir en quelques années d

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magasins et de maisons splendides, qui sont restés à l’état de forêts désertes ou de marais incultes, ceux-là le savent qui se sont jetés tête baissée dans ce piège tendu à leur crédulité et qui y ont été tondus jusqu'à la peau comme d'innocents moutons.

Bref, la cité décorée du nom du grand général américain, la cité siège du gouvernement de la première république des temps anciens et modernes, devait être, par ses dimensions, par la disposition et la grandeur de ses édifices, la plus magnifique cité de l'univers.

Par un hasard merveilleux, le site que l'on avait adopté portait le nom de Rome, et un petit ruisseau qui le sillonne s'appelait le Tibre. Quelle magie en ces deux mots! Il semblait que la reine du monde antique vint elle-même avec ses lauriers, son cortège de sénateurs et ses siècles de gloire, se marier à l’œuvre du congrès américain.

Pour donner à la ville de Washington un caractère plus imposant, on résolut d'en former, au moyen d’une portion de territoire prise sur le Maryland et sur la Virginie, le centre d'un État distinct. Au sein de ces deux territoires on dessina de vastes lignes qui devaient être occupées par Washington. Au centre devait s'élever le palais de la représentation fédérale, le Capitole, et de ce point gigantesque les rues, les places se déroulaient au loin sur le papier, dans leurs diverses directions. Tous les calculs de trigonométrie et d’architecture étant achevés, les lots de terrain nettement divisés, ies quartiers comptés et numérolés, on procéda à la vente de ce sol qu'on s'attendait à voir convoiter et accaparer avec une patriotique ardeur. Et il arriva, chose étrange! que le patriotisme, qui n’entrevoyait là aucune bonne chance de commerce, de mouvements de bateaux à vapeur et d'entreprises industrielles, resta froid. Un certain nombre de lots se vendirent par-ci par-là, comme au hasard, sans suite régulière, et ceux qui les avaient achetés y bâtirent leurs raisons sans s’inquiéter du plan de phalarge macédonienne qu'ils devaient former autour de l’étendard sacré, autour du Capitole. Il est résulté de cette fatale indifférence des esprits pour une organisation si bien conçue, de ce caprice déplorable des individus, que le Capitole s'élève solitairement sur sa colline, à l'extrémité de

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Washington n'est pas tout à fait, selon l’acerbe expression de Th. Moore, un embryon de capitale, où l'imagination voit des squares dans les marais et des obélisques dans les arbres.

C'est plutôt, selon la polie définition d’un diplomate, la ville des magnifiques distances. L'étranger qui arrive ici avec des lettres de recommandation qu’il désire remettre lui-même à leur adresse doit être doté par la Providence d'un jarret solide, ou recourir au cab, attelé de deux bons chevaux, et conduit par un nègre intelligent qui le seconde dans ses recherches. De toutes les difficultés de la vie sociale, l’une des plus ardues, sans contredit, est de retenir dans sa mémoire les numéros des maisons où l’on a eu l'honneur d’être introduit. J'ai souvent songé que si j'avais la foule de domestiques attachés au service d’un nabab de l'Inde ou d’un grand seigneur russe, j'en aurais un dont l'unique emploi serait de me donner à point nommé les numéros dont j'aurais besoin. En Amérique, l'office d'un tel serviteur serait doublement précieux. Les Américains ont un tel amour pour les chiffres, que, de peur de n’en pas faire un suffisant usage, ils les appliquent à tout ce qui peut chaque jour leur en rappeler l’agréable image. Dans beaucoup de villes des États-Unis, les rues ne portent point de nom, elles sont décorées d’un chiffre. Quelquefois, pour surcroît d'agrément, on y ajoute un détail qui exige l'emploi d’une boussole. À Philadelphie, pour deux personnes que je désirais voir, on m'a envoyé avec un grand sang-froid à l'ouest de la Schuylkill et au sud-sud-est de la Delaware. A Washington, quand je me suis enquis de la demeure d’un de mes aimables compatriotes : « Monsieur, me répond le bookkeeper de l’air du monde le plus satisfait, c’est très facile à trouver, c'est la cinquième ou sixième maison entre la vingtième et la vingt et unième rue. » Avec un tel renseignement, mettez-vous en route, et allez chercher dans l'espace la vingtième rue, au milieu des complaisants citoyens des États-Unis, qui, lorsque vous les abordez le chapeau à la main en leur disant de la voix la plus onc-

tueuse : Sir, 1f you please, where is the twentieth street ? vous regardent comme un animal bizarre et s'éloignent en vous criant brusquemént : Z don't know (je ne sais pas). Ceux qui ont quelques prétentions à se montrer polis et civilisés condamnent une pareille réponse et vous disent : Farther (plus loin), puis continuent leur chemin, très fiers sans doute de s'être si bien comportés.

L'emploi du nègre est donc ici de rigueur. À Washington, tous les domestiques des hôtels, les cochers de fiacre, les portefaix, sont nègres. Les États de la république américaine affranchissent l'enfant de l'Afrique de l'esclavage; mais en punition de sa tache originelle, de cette malheureuse couleur noire que rien ne peut effacer, ils le condamnent à l'état de domesticité; ils le tiennent, comme un paria enchaîné, dans un état d’abjection dont il ne lui est pas permis de sortir.

Ici je ferme la parenthèse, et je monte dans une bonne voiture, dont un brave nègre m'ouvre la portière en me souriant avec une double rangée de dents blanches, plus blanches que les défenses d’un jeune éléphant, et deux grands yeux plus noirs que le charbon des mines de Ronchampt.

Pendant deux jours, Domingo m'a promené à travers je ne sais combien de larges rues ornées de trois maisons, de squares en expectative, d’avenues désertes, le tout faisant partie de la noble cité de Washington. Et j'éprouvais un grand plaisir à parcourir ces collines, ces plaines qui doivent représenter une longue suite d'édifices, mais qui ne m'ont heureusement présenté que l'aspect d’une belle campagne, coupée çà ei :à par quelques maisons. Il faut avoir passé quelques semaines dans les cités commerciales du nord des États-Unis pour comprendre le bien-être que l’on peut ressentir à se trouver dans une ville qui n’est pas, comme les autres, encombrée de charrettes, de camions, de tonneaux de marchandises; dans une ville qui, de tout côté, s'ouvre sur un agreste horizon et où souffle le vent frais des Alleghanis, et où il ya de l'espace, du repos.

Du repos! Ai-je écrit ce mot? Effacez-le, je vous prie, et apprenez que ce vilain substantif ne doit point être prononcé en Amérique. Du repos! j'oubliais que je suis dans la ville du congrès, dans le temps même où ce congrès vient de s'as-

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sembler. C'est l'époque du mouvement, du labeur, de la récolte de Washington, qui vit de son parlement comme Baden de ses joueurs. Tous les hôtels sont remplis de députés et de solliciteurs, attendu que la profession de solliciteur s'exerce aussi largemisni sous l'austère régime de la démocratie que sous l’indigne système monarchique. Montons au Capitole.

C'est vraiment un noble et majestueux édifice digne d’une grande nation, le plus bel édifice que j'aie vu aux États-Unis. Il est situé sur une colline d'où le regard s'étend sur les forêts du Maryland, de la Virginie, sur les flots du Potomac, sur une charmante campagne. La verte pelouse qui l’environne, les statues qui le décorent, forment, avec sa vaste et haute façade, ses colonnes, ses chapiteaux, un gracieux et imposan, point de vue. C'est dommage seulement que, pour

l'éclairer par le haut, on l’ait affublé d'un dôme qui ressemble ;

à un saladier renversé.

Le peuple souverain de la confédération s'est traité d’une façon royale dans le palais de ses représentants. La bibliothèque se compose de quarante mille volumes bien classés et richement reliés. Elle s'enorgueillit de montrer quelques beaux ouvrages qui lui ont été donnés par notre gouvernement. J'eusse

“voulu y en vor un plus grand nombre. Il est de la dignité

d'un pays tel que le nôtre de faire libéralement part de ses richesses intellectuelles aux autres nations. Je dirai plus, c’est une sorte de mission qu'il a à remplir.

Dans une des sai.es afienant à la bibliothèque sont étalés plusieurs larges tableaux destinés à remémorer quelques-unes des principales phases de l'histoire d'Amérique. C’est le débarquement de Colomb sur la plage du nouveau monde, l'arrivée à Plymouth des puritains anglais qu'on appelle les pères pèlerins, le traité de Guillaume Penn avec les Indiens, le baptême de Pocohonta, la jeune libératrice du vaillant Smith. C'est, d’un autre côté, la déclaration de l'indépendance, serment du jeu de paume de la république raissante, la soumission du général anglais Burgoyne (1777) et celle de lord Cornwallis (1781).

Il existe à Washington une demi-douzaine de grands édifices échelonnés çà et là dans l’espace comme des corps d’état-

major, attendant les bataillons de maisons qui doivent les rejoindre. Il n'en cet pas un qui ne doive être une image exacte de quelque mémorable construction de l'antiquité. Le Trésor représente le temple athénien de Minerve, le l’atent office est un nouveau Parthénon. Je ne serais nullement surpris d'entendre les Américains déclarer qu’en copiant les Grecs ils les ont dépassés.

De ces divers édifices consacrés au service de l'administration, le plus intéressant à visiter est le Patent office. Son nom n’annonce point tout ce qu'il renferme. C’est à la fois le musée industriel et le musée historique, ethnographique des États- Unis. On y voit, d'un côté, des modèles des machines auxquelles il « été décerné un brevet d'invention; de l’autre, les collections de zoologie, d'’ornithologie, que M. le capitaine Wilkes a recueillies dans son expédition aux îles de l'Océanie; plus loin, des portraits de chefs sauvages faits par l’ordre du bureau des affaires indiennes. Enfin, dans quelques compartiments mélés à cet hétérogène assemblage, on vous montre les reliques nationales : l'original de l'acte d'indépendance, la canne en épine de Franklin, les épaulettes, l’habit, le sabre de Washington, les assiettes et les fourchettes en fer qui lui ont servi dans ses campagnes. Dans la petite ville d'Alexandrie, à quelques iieues d'ici, on conserve la robe d’enfant avec laquelle Washington fut baptisé, un canif que sa mère lui donna lorsqu'il avait douze ans, et un bouton de sa redingote. J'ai une profonde vénération pour tout ce qui se rattache à la mémoire des grands hommes; une nation se glorifie en glorifiant le nom de ses législateurs et de ses généraux. Mais pourquoi les puritains d'Amérique se raillent-ils des reliques catholiques? Nos saints ont fait un peu plus de bien en ce monde que leurs héros. Si les soldats de la guerre d'indépendance ont affranchi ce pays de la domination britannique, nos saints nous ont sauvés de la barbarie: Si les pères pèlerins furent en Amérique les fondateurs d’une colonie qui devait se développer dans d'immenses proportions, un grand nombre de nos saints furent dans des régions sauvages, pleines de mortels périls, les premiers pionniers de la civilisation. J'ai regardé avec respect le bâton de Franklin. Que dirait un protestant américain si on lui montrait le rameau d'arbre sur lequel, dans sa

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