‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 14 sur 32 · A TRAVERS LE CANADA · texte numérisé non relu

A TRAVERS LE CANADA

C'est une curieuse chose que les canots employés, depuis un temps immémorial , sur les lacs et les rivières de l'Amérique du Nord. La coque en est faite avec quelques rameaux d'une espèce de cèdre, désigné par les Canadiens sous le nom de bois blanc. Cette coque n'est point revêtue de planches solides, comme nos yoles les plus fines, mais tout simplement recouverte d'écorces de bouleau ; ni clous ni chevilles. Le même arbre qui fournit aux constructeurs de cette chaloupe les matériaux élémentaires leur offre les rameaux flexibles avec lesquels ils lient l'une à l'autre les diverses pièces de leur charpente. L'écorce est détachée, au mois de juin ou de juillet, des tiges de bouleau choisies parmi les plus grosses et les plus lisses. On l'enlève par larges bandes carrées, on la lisse à sa surfiice intérieure, puis on la remet aux femmes indiennes, qui en cousent adroitement les divers lambeaux avec des fibres d'arbres.

Les hardis marins d'Arkhangel s'aventurent quelquefois dans les orageux parages du Nord sur de grossiers bâtiments construits ainsi tout entiers avec des pièces de bois, sans un seul morceau de fer. Les insulaires de la nier du Sud entreprennent de longs voyages sur des pirogues taillées dans le tronc d'un arbre. Les Groënlandais façonnent leurs kayaks avec des peaux de phoque. De toutes ces constructions primitives, la plus agréaltle et la plus

sûre peut-être est celle de l'Indien; l'idée lui en est venue vraisemblablement par la construction de son vvigwam ; car la plupart des wigwams, dans l'Amérique septentrionale, sont érigés avec des branches d'arbres et recouverts d'écorce de bouleau.

A voir un de ces canots, Hibriqués comme je viens de le dire, et calfatés avec de la résine, il semble qu'en y posant le pied on doit en briser l'enveloppe, ou qu'au moindre choc contre un banc de sable il doit se crevasser. Le fait est qu'il y en a de si légers, qu'un homme les transporte sans trop de peine d'un endroit à l'autre sur ses épaules. Ceux-là glissent à la surface de l'eau comme la feuille jaune d'automne, a dit le poète Longfellow, comme le mobile calice du lis aquatique. Il en est qui sont faits par les mêmes procédés, mais dans de plus grandes dimensions, et qui portent de lourds fardeaux, parfois toute une cargaison de fourrures, parfois toute une cohorte de colons avec ses bagages.

C'est aux Indiens que nous devons cette simple et pourtant ingénieuse invention. Quand les Européens débarquèrent sur les rives du Saint- Laurent, ils reconnurent bien vite les avantages de celte embarcation dans le pays qu'ils^voulaient explorer et l'employèrent à leur usage, sans essayer de la modifier.

A nos compatriotes qui plantèrent le drapeau de la France sur le sol du Canada, cette contrée n'offrait point, comme l'Amérique du Sud aux Espagnols et aux Portugais, le fatal appât des veines d'or et des mines de diamant, qui fit commettre tant de cruautés et verser tant de sang. Elle ne leur offrait pas non plus celte abondance de iruits savoureux et de fleurs splcndides qui ravit, dans les Antilles, les regards de Christophe Colomb. On n'y voyait çà et là, dans les districts les plus habités, que quelques champs de céréales, et de tous côtés s'élevaient, comme les barrières mystérieuses d'un monde inconnu , les sombres forêts dont nul homme n'avait mesuré l'étendue, où jamais la hache du bûcheron n'avait retenti, où le sentier, à peine frayé par le chasseur nomade, était aussitôt effacé par la végétation de l'année.

Mais ces forêts renfermaient des toisons qui, pour le marchand perspicace, devaient être, comme celles de la Colchide pour les Argonautes, des toisons d'or. Dès les commencements de noire

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colonie, le commerce des fourrures fut organisé dans le Canada, et l'on sait quel développement il a pris par l'activité de la compagnie du Nord -Ouest et de la souveraine compai;ni(; de la baie d'IIudson. C'est à nous que les Anglais doivent leurs premières notions sur cette fructueuse opération ; c'est nous qui leur avons ouvert le chemin de leurs possessions, et maintenant il ne nous reste plus rien sur ce sol que nous avons les premiers défriché et exploré!... Plus rien! non, je me trompe : il nous reste, dans celte noble région du Canada, un souvenir de gloire et d'amour plus puissant que l'arrêt de mort dont le traité de Paris l'rappa notre souveraineté! Morte quid fortior? Gloria et amor l

Les premiers bénéfices réalisés par nos marchands dans le trafic des fourrures excitèrent leur convoitise. Les Indiens campés à quehjue distance de nos comptoirs y apportèrent d'abord tout ce qu'ils avaient de peaux de loutres, de castors, de renards et d'autres animaux. Dans la naïveté do leur ignorance, ils les Uvraient gaiement pour des objets sans valeur. Ces premières cargaisons étant épuisées, il fallut en chercher d'autres plus loin. C'est avec les canots d'écorce que ces intrépides aventuriers, qu'on appela les voyageurs et les coureia'S des bois, remontèrent les rivières, traversèrent les lacs et pénétrèrent dans les régions sur lesquelles les plus savants géographes d'Europe n'avaient pas le moindre indice. C'est avec ces canots que nos missionnaires, animés par une pensée plus louable, atteignirent le Mississipi et découvrirent la Louisiane.

C'est avec un de ces mêmes canots que je navigue depuis quelques jours sur les flots de l'Ottawa. Il faut avouer que cette coquille flottante est un peu étroite ; je ne puis m'y étendre dans une molle posture, comme un pacha sur son divan; mais, grâce au Ciel, je ne suis pas encore assez Sybarite pour ne pouvoir souff'rir un froissement un peu plus dur que celui d'une rose, et la nouveauté du spectacle qui se déroule à mes yeux est assez attrayante pour me faire oublier une petite gène corporelle. Il arrive souvent que noire sotte machine de chair et d'os se regimbe contre la royauté de l'âme; n'est-il pas juste que ses exigences soient ({uel((uefois un peu réprimées?

Cet Olta^va, qu'on appelle ajuste titre la Grande -Rivière, ces beaux points de vue qui l'environnent, ce canot, inventé par des peuplades qui n'avaient jamais reçu une leçon scientifique, et ces hommes qui le conduisent, tout est nouveau pour moi.

Nos six rameurs sont les descendants de ces anciens coureurs des bois, dont les courageuses expéditions occupaient une si grande place dans l'histoire de la colonisation européenne en Amérique. Un d'eux pourrait ajouter plus d'une curieuse page à cette étonnante chronique. On l'a surnommé Passe -Partout, et il mérite bien ce nom; car il a été, au péril de sa vie, dans les régions les plus sauvages de la moitié du continent américain; il a parcouru les plages glaciales du Nord et les immenses prairies de l'Ouest; il a vécu avec les Esquimaux du Labrador, les Indiens de la baie d'Hudson et les trappeurs de l'Arkansas. Au récit de ses nombreux voyages et des dangers de toutes sortes auxquels il a échappé il pourrait joindre d'amusants détails sur ses divers régimes alimentaires : il a savouré les bosses de bison, les queues de castor, les pattes d'ours, les nez d'élan, ces friandises gastronomiques du chasseur américain. Ce sont là les mets délicats dont il garde un agréable souvenir et dont il espère bien encore se délecter; mais quelquefois aussi, en de tristes jours de disette, il a été obligé de se contenter de la chair coriace d'un corbeau, ou d'un morceau de phoque huileux et rance; quelquefois même il n'a eu, pour apaiser sa faim, que des racines sauvages et cette espèce de lichen que nos anciens voyageurs canadiens ont appelé tripe de roche.

Je laisse à penser quelle doit être la figure de cet homme; les années l'ont ridée comme l'écorce d'un vieil arbre, et la fumée des tentes et les ardeurs du soleil l'ont revêtue d'une teinte de bronze; mais, quoiqu'il ne soit plus jeune, il est encore alerte et plein de force, content de son aventureux métier, et bien résolu à sillonner les lacs et les rivières, à courir les bois, tant qu'il pourra tenir une rame, ajuster un fusil.

Tous ces hommes accomplissent bravement leur tâche, et, selon la coutume de leurs prédécesseurs dans leur rude profession, ils cadencent, à certains moments, les mouvements de leurs rames;

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ils charitoiil, non point, comme les gondoliers de Venise, le poème des Croisades travesti en dialecte vénitien, mais les naïves chansons de leurs pères. Quand les PVançais vinrent, à la suite de Cartier, de Champlain et de quelques illustres gouverneurs de notre colonie, s'établir dans le Canada, ils apportèrent sur cette terre américaine la poésie de leur foyer, les chansons populaires de leur province. Ces chansons, ils se plaisaient à les enseigner à leurs enfants. D'âge en âge, la noble race canadienne les a conservées comme un trésor héréditaire, comme un des témoignages de son origine française; le paysan les a répétées à sa famille dans les veillées d'hiver, à un cercle d'amis en ses jours de fête. Le voyageur a fait retentir de ses refrains traditionnels tous les échos de la contrée. Hélas ! et plus d'un de ces ardents voyageurs est mort dans son trajet, en murmurant peut-être, au fond des bois, les strophes qu'il avait apprises bien loin de là, et en se souvenant ainsi du doux pays natal.

Les fidèles Canadiens ont si bien gardé cette poésie de leurs pères, que si nous voulions faire un recueil complet de nos anciennes chansons populaires, nous en découvririons parmi eux plusieurs qui leur viennent des rives de la Seine, de la Loire ou du Doubs, et qui sont aujourd'hui oubliées, ou tout au moins dénaturées, dans les campagnes où elles ont été pour la première fois modulées. J'en ai eu un exemple à Québec; j'ai entendu là chanter, dans une amicale réunion, tous les vers d'une jolie chanson franc -comtoise dont je n'ai jamais pu retrouver, dans nos villages, que quelques lambeaux.

Mais ce sont surtout les bateliers qui se plaisent à répéter ces vieilles et rustiques mélodies. Le chant les égayé dans la profondeur des forêts silencieuses, dans les lieux déserts qu'ils traversent; et, à voir l'empressement avec lequel ils s'y associent, on dirait qu'il est un auxiliaire essentiel de leur travail.

Dès qu'ils ont mis leur barque à flot, l'un d'eux entonne une des pièces de leur répertoire et en module d'une voix vibrante les deux premiers vers; les autres chantent, sur un ton un peu plus élevé, les vers suivants, et tous psalmodient à la fois le refrain.

Je dois ajouter que les Canadiens ne se contentent pas toujours des chansons qui leur ont été transmises par leurs aïeux; il leur en faut de nouvelles, pour de nouvelles circonstances. Les canotiers ont leurs poètes, qui racontent en vers naïfs les épisodes les plus notables de leur vie aventureuse. Au moyen âge, les moines relataient aussi les principaux événements dans des chroniques rimées. Les bateliers font la leur presque toujours dans la même forme, y adaptent une mélodie traditionnelle, et la chantent dans leurs voyages. Si l'un d'eux succombe à l'un des nombreux périls auxquels ils sont tous presque constamment exposés, ils honorent sa mémoire par une complainte; mais comme ils sont très superstitieux, il y a des moments où le souvenir de ces complaintes leur semble d'un fâcheux augure, et alors ils tâchent de l'écarter de leur esprit.

Ainsi vont les bateliers, ramant et chantant, laborieux et insoucieux , accomplissant leur tâche de la journée sans se préoccuper du lendemain, toujours prêts à se remettre à l'œuvre pour un salaire convenable, charretiers des rivières et des lacs, endurcis au travail, soumis d'avance à toutes sortes de privations et de périls, et jouissant pleinement du produit de leur labeur dans les heures de repos.

Leur existence n'est- elle pas pour nous un enseignement? Par la patience qu'ils conservent dans leur rude profession, par le courage avec lequel ils bravent de graves périls, par leur résignation quand ils souffrent, par leur franche et expansive gaieté en leurs moments de bien-être, ne nous donnent-ils pas, sans y songer, une sérieuse leçon?

Dieu nous a fait une meilleure part dans les biens de ce monde, et nous n'usons pas sagement de ses dons. A défaut des réelles difficultés, des vrais chagrins de la vie, nous nous créons à nousmêmes des chagrins de vanité et des difficultés dont nous gémissons ensuite, comme si nous étions les victimes d'une destinée cruelle. C'est, je crois, M"'^ de Staël qui, dans une de ses mélancoliques rêveries, a dit : « Je me regrette; » et par là elle a très justement défini une de nos tristes propensions. Nous nous regrettons, en effet, aux différentes époques de la vie. Dans jg

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jeunesse, nous regrettons les naïfs plaisirs de notre enfance; dans l'âge mûr, la confiance, les prestiges, les élans poétiques de notre jeunesse; dans la vieillesse, la vigueur et l'activité de l'âge mûr. Nous passons ainsi une partie de notre temps en regrets inutiles, en sollicitudes imaginaires, et l'autre en désirs souvent irréalisables. Nous oublions que chacune de nos années est comme une parcelle de champ que nous devons cultiver, que la vie entière est une tâche, si ce n'est un combat. « L'âme qui sommeille, a dit Longfellow, l'éloquent poète, manque à sa mission. Laissons le passé mort s'ensevelir au milieu des morts : agissons, agissons, avec le cœur dans la poitrine et Dieu sur notre tète. j>

C'est l'aspect de ces actifs ouvriers avec lesquels je voyage qui me ramène à ces idées de ferme résolution, et l'aspect de cette nature canadienne qui me ramène au sentiment de la grandeur et de la bonté de Dieu.

Quelle belle nature à la fois imposante et gracieuse !

Celte rivière sur laquelle se balance notre canot d'écorce n'a point encore été complètement explorée ; elle tombe de sa source septentrionale dans le lac Temiscaming; de là elle descend majestueusement vers la noble cité de Montréal. Par son large cours, par ses nombreux affluents, elle arrose une aire de huit cents milles carrés, qui, selon les statisticiens du Canada, pourrait aUmenter huit millions d'hommes.

C'est par cette rivière que nos premiers colons entreprirent leurs lointaines excursions. Les coureurs des bois, employés au commerce des fourrures, s'embarquaient près de Montréal, dans le village de Lachine, et s'arrêtaient près du lac des Deux-Montagnes. Il y a là une pente rapide du fleuve qui les obligeait à décharger leurs bateaux et à transporter par terre leur bagage. Il y a là une chapelle, consacrée à sainte Anne, pour laquelle ces rudes voyageurs avaient une dévotion particulière. Ils s'agenouillaient dans ce sanctuaire; ils y chantaient un cantique, quelquefois y déposaient un ex-voto, puis ils rentraient dans leur nacelle, arrivaient par un des affluents de l'Ottawa dans le lac Hudson , puis dans le lac Supérieur, et enfin atteignaient le Grand- Portage, où les Indiens leur livraient une ample cargaison de fourrures. De là ils

s'en retournaient à Montréal par la même route, ayant fait un trajet de plus de mille lieues.

Toute cette immense région était alors inculte et à peu près inhabitée; on n'y voyait que quelques tribus éparses d'Indiens, errant avec leurs flèches dans leurs vastes terrains de chasse, plantant çà et là les piquets de leurs wigwams, et quelquefois traversant les lacs avec leurs légères embarcations.

Maintenant de grandes embarcations à voiles et des bateaux à vapeur sillonnent ces mêmes lacs, où jadis le canot d'écorce glissait silencieusement comme une sarcelle. De superbes habitations s'élèvent sur les rives de l'Ottawa , à la place de la tente mobile. Des settlers défrichent activement ce territoire fécond ; des bûcherons coupent ces forêts séculaires, construisent de gigantesques radeaux qui descendent jusqu'à la mer comme des îles flottantes, qui serviront à édifier des maisons dans nos pays européens, et reviendront peut-être en grands mâts de navire, pavoises et triomphants, sur ces mêmes plages où ils ont été abattus par la hache du lumberer. Le district de l'Ottawa fournit annuellement à l'Europe plus de vingt- cinq millions de mètres cubes de bois de construction et un million de planches et de madriers. Ces chiffres donnent-ils une idée de l'activité de ce pays? Mais à côté des clairières ouvertes dans les bois , des champs creusés par la charrue, des jardins et des maisons blanches d'une laborieuse population, apparaissent encore les larges espaces déserts, la terre vierge, la forêt intacte et l'œuvre grandiose, l'œuvre primitive de la nature à côté des œuvres de l'industrie. C'est un contraste qui m'a surtout frappé dans l'aspect du Canada, et qui à tout instant, de chaque côté de l'Ottawa, me cause une nouvelle émotion.

La rivière dont les bords m'offrent ces singuliers points de vue a aussi un caractère étrange. Elle n'est point a^psouplie et disciplinée comme nos vieilles rivières d'Europe; elle a des élans fougueux, des mouvements bizarres; elle bondit quelquefois comme le libre cheval des Pampas, et semble braver, par ses emportements sauvages, ceux qui songeraient à la subjuguer. Près de iJytown, elle tombe d'une élévation de soixante pieds, et forme

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une des plus magnifiques cascades que l'on puisse voir en Amérique après le Niagara, ce tonnerre des eaux, comme l'appellent les Indiens. Plus haut, par la brusque inclinaison de son lit, elle forme ces autres petites cascades qu'on appelle des rapides. En réalité, l'Ottawa n'est point une rivière selon le sens que nous donnons habituellement à ce mot ; c'est plutôt une succession de rivières ou un enchaînement de nappes d'eau paisibles resserrées de distance en distance par des masses de rocs, ou roulant à flots bruyants sur une pente subitement abaissée.

On a souvent comparé le cours de la vie à celui d'un ruisseau placide. Pour être plus près de la vérité, c'est à une rivière accidentée et tourmentée comme celle-ci qu'il faudrait la comparer; car quelle est l'existence humaine qui descend en un calme continu, sans trouble et sans agitation, vers son océan?

Au nord de la Finlande, sur le Muonio, il y a une cascade d'un quart de lieue de longueur, qu'on appelle l'Eyanpaïkka ; les bateliers les plus vigoureux peuvent seuls la descendre, et, en voyant ses flots qui écument sur les pointes de rocs dont elle est hérissée, ils disent que ce sont des diables blancs.

Sur l'Ottawa il y a des rapides qui ont l'emportement de la chute du Rhin à Schaffhouse. On ne peut s'y aventurer que par une résolution désespérée, et on ne peut en sortir que par un miracle. On raconte qu'un jour des voyageurs canadiens arrivaient près d'une de ces bruyantes cascades avec leur canot chargé de fourrures , lorsque tout à coup ils virent apparaître sur les deux bords de la rivière deux bandes d'Indiens ennemis, armés de flèches et de tomahawks. Ils n'avaient qu'un moyen d'échapper à ces hordes féroces, c'était de se précipiter au bas de la cascade. S'ils devaient y périr, ils aimaient mieux encore être submergés dans les vagues que de tomber entre les mains de ceux qui leur feraient subir les plus cruelles tortures. Ils ôtèrent leurs chapeaux, joignirent les mains, invoquèrent pieusement sainte Anne, leur patronne, et la Vierge protectrice des affligés, puis ils lancèrent leur bateau dans l'abîme, et furent sauvés. Ils ont dit en rentrant dans leur village que, lorsqu'ils descendaient la pente périlleuse, ils voyaient distinctement dans le tourbillon d'écume des flots l'image de la

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Vierge avec une couronne de diamants et une robe blanche, étendant la main vers eux pour diriger leur bateau.

La plupart des rapides de la rivière canadienne ne sont point si dangereux ; mais on ne peut cependant ni les remonter ni les descendre. Il faut, comme on dit en terme de marine, les doubler par terre. Toute la cargaison des bateaux employés au transport des marchandises est divisée par cohs de quatre-vingt-dix livres; chaque batelier prend un de ces colis et le porte sur son dos au moyen d'une courroie appliquée sur son front; d'autres se chargent du canot. C'est ce qu'on nomme le portage. Il y a des portages qui ont plus d'une lieue de longueur. Les hommes qui accomplissent celte rude tâche marchent en courbant les genoux, d'un pas précipité, et de distance en distance s'arrètant quelques minutes, le temps de fumer une pipe, et chacune de ces haltes régulières s'appelle, en effet, une pipe. Quand on est arrivé à l'autre extrémité du rapide, on remet le canot dans la rivière, on y replace les bagages, et les infatigables manœuvres, après s'être essuyé le front, reprennent gaiement leurs rames.

Nos journées de marche sont réglées, non point comme un touriste règle la sienne dans notre pays d'Europe, selon les lieux qu'il doit visiter et les villes où il compte trouver un bon gîte, mais selon le nombre et l'étendue des rapides. Quand nous arrivons le soir près d'une cascade un peu longue, nous établissons là notre campement nocturne. En un instant nos tentes sont dressées ; en un instant un bûcher de branches sèches est allumé. Passe -Partout met la bouilloire près du feu, fait frire du lard dans une poêle, et, tout en savourant ce rustique souper, ne manque jamais de nous raconter quelques-uns des succulents repas qu'il a faits parmi les trappeurs, ou parmi quelques tribus d'Indiens. « II y a des gens, me dit-il un jour, qui regardent les Indiens comme des êtres profondément ignorants ; c'est une erreur. Les Indiens savent des choses dont nos braves messieurs du Canada ne se doutent guère, et en fait de cuisine, par exemple, ils pourraient nous donner de précieuses leçons. J'ai mangé sur les bords du Mississipi des galettes préparées avec des grains de

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blé cueilli tout frais. Quand ils sont encore à l'état laiteux, on en fait une pâle légère que l'on grille sur la braise. Il n'y a pas chez les pâtissiers de Montréal un gâteau plus délicat. Dans une au Ire tribu d'Indiens, j'ai vu cuire les tortues tout entières dans leur carapace ; on leur met dans la bouche un morceau de bois qui renferme une moelle onctueuse; cette moelle se fond dans leur corps et leur donne un goût aromatique. Lord Elgin, le gouverneur de notre pays, a sans doute une excellente cuisine; mais je parierais bien qu'on ne lui a jamais servi un mets pareil ! Et les plantes, et les fruits sauvages de leurs forêts, ils les recueillent avec soin et les emploient très habilement. Ils font de très bonnes soupes avec une herbe que nous appelons l'herbe des truites, et des bouillons fort appétissants avec des pommes de terre qui croissent d'elles-mêmes sans culture. Ils extraient comme nous le suc de l'érable, et savent fort bien garder une partie de leur récolte de cerises et de prunes pour l'hiver. Enfin, monsieur, on peut dire que ce sont des gourmets. Par malheur, on ne trouve pas dans leur tente un grain de sel. J'ai vainement essayé de leur faire comprendre l'énormité de cette lacune ; ils persistent à assaisonner une partie de leurs aliments avec du sucre ; car ils sont très tenaces dans leurs vieilles habitudes. Voilà comme il n'y a rien de parfait dans ce monde. î.

Parfois nous amarrons notre barque près de la demeure solitaire d'un settler, bien sûrs d'avance que, dès qu'il nous apercevra, il viendra à notre rencontre pour nous offrir ses services. L'hospitalité est une des vertus du Canada ; les habitants des villes la pratiquent avec une aimable courtoisie ; les colons isolés s'en font un devoir d'humanité, car ils savent, peut-être même par leuf propre expérience, à quelles fatigues, à quelles souffrances est exposé celui qui voyage dans ces bois où il est si aisé de s'égarer, dans ces campagnes où l'on ne trouve que de loin en loin un asile. Odin, le dieu des régions boréales, disait aux Scandinaves :

« Salut à celui qui donne ! Un hôte est venu : où sera sa place? Il a hâte, celui qui tente la fortune à la porte des autres.

« Il a besoin de feu, celui qui entre les genoux gelés. Il a

besoin de nourriture et de vêtements, celui qui a traversé les montagnes. »

Dans leurs longs hivers, les settlers canadiens peuvent bien s'appliquer ces préceptes du Havamal.

Nous devons ajouter qu'au Canada l'hiver est plus rigoureux que dans les contrées européennes situées à la même latitude. Nulle chaîne de montagnes ne protège le Canada contre les vents réfrigérants de l'ouest et du nord -ouest, et près de là s'étendent les froides régions arctiques, les lacs glacés de la baie d'Hudson.

En quelques semaines, quelle transformation ! quel triste aspect que celui de ce pays que j'ai vu naguère si vert, si animé et si riant! De tous côtés des plaines immenses ensevelies sous une couche de neige. Au milieu de ces plaines, les forêts de sapins, sombres et silencieuses comme des monuments de deuil dans le champ des morts; dans le jour, un horizon terne, un ciel gris ou chargé de nuages noirs, quelquefois un jaune et fugitif rayon de soleil pareil au dernier regard d'un malade épuisé qui s'éteint; puis une obscurité subite dans les douces lueurs du crépuscule, et, dans les nuits parfois lucides, des étoiles qui ressemblent à de froides pointes d'acier clouées au firmament, et une lune pâle qui ressemble à un disque de glace. Pas une mélodie dans les airs, pas un mouvement dans les champs ni dans les bois. Les lacs et les rivières, enchaînés par les glaces, ont perdu leurs doux murmures, les insectes avec leurs larves sont cachés dans les réduits imperceptibles d'où ils ne sortiront qu'au printemps. Les oiseaux se sont enfuis vers des régions plus chaudes ; les écureuils même, ces vifs habitants des forêts, émigrent. On a dit qu'à l'approche de la rude saison ils sautent de branche en branche, d'arbre en arbre jusqu'au bord des rivières, et là attendent un vent propice pour s'embarquer en levant leur queue comme une voile. Les ours et les ratons se bloquent dans une ténébreuse retraite, comme des philosophes affligés de ce qui se passe dans le monde ; les daims et les élans se retirent dans les profondeurs des forêts. Les loups seuls errent encore à l'aventure, cherchant une proie sur cette terre dépeuplée, et dans leurs appétits faméliques poussent des hurlements sinistres. De temps

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à autre aussi, une corneille égarée fend l'air comme une flèche noire et s'abat sur un rameau de sapin en jetant un cri aigu. De temps à autre, dans les ombres du soir, retentissent les accents du hibou cornu, dont les modulations plaintives, pareilles aux gémissements d'une voix humaine, épouvantent, comme un sinistre augure, comme un chant funèbre, le voyageur solitaire qui les entend résonner dans le silence des nuits. Mais quelque-

indien el ses souliers à neige.

fois dans ce silence, dans cette immobilité de la nature, tout à coup le vent d'hiver se lève, et dans son vol impétueux balaye les plaines de neige comme le simoun balaye les sables du désert. La tempête éclate, et les grandes tiges de sapins s'inclinent sous sa puissance, se courbent l'une contre l'autre, s'entre-choquent et se rompent avec un fracas pareil à celui d'une muraille qui s'écoule, ou d'une mer en furie qui se brise sur les rochers. En un instant les géants séculaires des forêts sont mutilés et découronnés, et la terre est jonchée de leurs larges rameaux.

Après ces ouragans, le ciel tout à coup redevient clair et serein, la neige brillante, trop brillante même, car elle fatigue les yeux, et à certains moments son éclat est dangereux. On dit que plus

d'un vovageur a perdu la vue par l'effet de la trop vive réverbération du soleil sur ces nappes scintillantes.

Pour marcher plus commodément, on a recours à la chaussure appelée raquelles. Ce sont les Indiens qui ont eux-mêmes inventé ces chaussures, plus essentielles ici, en hiver, que le socque dans les rues macadamisées de Paris, ou la boite fourrée dans les froides rues de Stockholm et de Pétersbourg. Les Lapons ont de larges patins, façonnés tout simplement avec des planchettes, un "peu lourdes et incommodes. Ceux des Indiens sont plus ingénieux. Les Anglais leur ont donné le nom de siioivshoes (souhers à neige); les Français, celui de raquettes. Ils ressemblent réellement aux raquettes avec lesquelles nous jouons au volant, avec cette différence que le filet en est fait avec d'épaisses lanières de cuir, et qu'ils ont soixante centimètres de longueur et vingt de largeur. On pose son pied au milieu de ce réseau ; on le lie avec deux courroies, et après quelques essais on marche lestement. C'est avec cet appareil que les Indiens vont à la chasse en hiver, et atteignent à la course l'élan , dont les lourds sabots enfoncent dans la neige. Les Indiens ont même une danse particulière, qu'ils nomment la danse des patins, et où ils font toutes sortes d'agiles évolutions avec leurs souhers de deux pieds de longueur.

Du reste, on voyage rapidement en hiver au Canada, et si le temps est beau , si l'on a pu se procurer un traîneau assez large pour s'y asseoir à l'aise, enveloppé dans de bonnes fourrures, cette façon de voyager est très agréable. La neige couvre les diverses aspérités du terrain; la neige, affermie par le froid, est comme une immense voie lactée, composée de myriades de grains. Examinés au microscope, ces grains sont autant de petits diamants de toutes sortes de formes, ovales, ronds, quadrangulaires; il en est qui sont taillés à facettes, comme des brillants; d'autres qui ressemblent à des croix, d'autres à des étoiles, blanches étoiles tombées des flancs d'un nuage noir et cristallisées dans leur chute. Que de merveilles on découvre avec le microscope! mais il vaut mieux l'appliquer aux œuvres de la nature qu'aux œuvres des hommes.

Ces traîneaux ne sont pas élégants; ils sont façonnés par des

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artisans champêtres; mais ils sont assez commodes, et leur caisse en bois, garnie de peaux de mouton, est posée sur deux bandes de chêne sohdc qui glissent sur la neige, comme une barque sur un lac aplani , en y creusant de légers sillons.

Mais revenons à bord de notre canot, qui suit le cours de l'Ottawa.

Rien ne nous presse, et nous prolongeons nos halles de jour et nos haltes de nuit. Nous voyageons à loisir, par cette belle saison qu'on appelle ici été indien {indian summer)^ été fugitif, mais charmant, semblable, par ses tièdes rayons, par sa sérénité, à ces derniers jours d'action intelligente, de jouissances paisibles et de recueillement que Dieu accorde au cœur de l'homme avant l'hiver de la vie.

A mesure cependant que nous avançons vers le nord, l'aspect de la contrée devient plus sévère ; l'œuvre de la colonisation n'a pas encore franchi celle zone. Les industrieux villages qui plus bas décorent les bords de la rivière ont disparu. Çà et là seulement on distingue encore une cabane solitaire, un enclos enfermé dans une palissade en bois, construite en zigzag pour qu'elle résiste plus aisément à la violence des vents. Le reste du sol est inculte, et devant nous s'étendent les vastes, les profondes forets que l'avide spéculateur n'a pas encore exploitées.

Quel imposant spectacle ! Quiconque n'a pas pénétré dans l'intérieur de ces forets du Canada ne peut se faire une idée de leur profonde étendue et de leur solennelle grandeur. Jusqu'à présent je m'étais plu à croire que nos sapins de Franche-Comté, qui en certains endroits, et notamment près du Levier, s'élancent jusqu'à cent vingt pieds de hauteur, étaient les plus beaux sapins du monde. Mais ici il en est qui n'ont pas moins de deux cents pieds d'élévation et quarante -huit pieds de circonférence.

Ce sont là les superbes barons du monde végétal , les Titans d».' celle terre primitive. Mais, autour de ces prodigieux colosses, quelle admirable variété d'arbres de différentes formes et de dif- *rérentes grandeurs! C'est le cèdre au sombre feuillage, qui seul, a dit Ryron, porte constamment le deuil des morts, qui seul voile tristement une tombe quand le chagrin de ceux qui l'ont

creusée est déjà effacé ; c'est le platane, qui dans les terrains marécageux grandit si rapidement, que dans l'espace d'une vingtaine d'années on peut le voir s'élever à une hauteur de quatre-vingts pieds; c'est l'orme, dont l'épiderme mucilagineux, séché au soleil, converti en farine, et mêlé avec du lait, sert à faire une bouillie que l'on dit excellente pour les enfants et les malades ; c'est l'érable, qui dans ce pays remplace la canne à sucre des Antilles. Il n'est pas un paysan du Canada et pas un Indien qui, au mois de mai, par une simple incision , n'en tire aisément un suc abondant dont on fait du sucre, de la mélasse, une liqueur forte comme le rhum, et même du vinaigre. C'est le hêtre, qui produit ici non point une petite faîne comme dans nos contrées, mais des noix triangulaires, pareilles à des châtaignes, dont le pigeon nomade, l'écureuil, l'ours, sont très avides. L'ours vorace grimpe quelquelois jusqu'à la cime de ces arbres pour en dévorer les fruits a'N'ant qu'ils soient en pleine maturité ; le prudent écureuil en fait des provisions, qu'il cache avec soin pour passer tranquillement son hiver; et les pauvres gens du Canada disputent aux animaux ces noix de hêtre; ils en font une décoction qui leur tient lieu de café.

Là s'élèvent aussi des chênes de diverses espèces : chêne noir, chêne rouge, chêne blanc, d'une force et d'une beauté pareilles à celles de ce géant des Ardennes que le peuple appelle le chêne des quatre fils Aymon. Dans cette brève énumération, je ne puis omettre de citer le bois blanc, qu'on emploie à fabriquer de légers canots pour traverser les rivières, et le bouleau, non moins cher à l'Indien que le bambou aux Chinois et le cocotier aux insulaires des mers du Sud. Avec l'écorce de cet arbre il façonne la plupart de ses ustensiles de ménage, il couvre sa tente, il construit sa nacelle. Cette écorce a environ quatre lignes d'épaisseur, mais elle se divise facilement en lames fines comme des feuilles de papier. Le baron Lahontan raconte que plus d'une fois il s'en est servi, dans le cours de son voyage, pour composer son journal, et un auteur moderne, M. Slrickland, dit qu'il a reçu plusieurs lettres écrites sur ce papyrus canadien.

Au milieu de ses épais massifs de liges gigantesques naissent et

grandissent plusieurs arbres Iruiliers et des arbustes ({ui, en automne, se couvrent de baies savoureuses, et une quantité de plantes médicinales.

Ainsi la peuplade primitive trouvait dans ces grands bois tout ce qui était nécessaire à ses besoins.

Les sapins aux pointes pyramidales y apparaissent comme les flèches aériennes des cathédrales. Les rameaux des chênes et des hêtres en forment le dôme, et leurs troncs vigoureux en sont les pilastres. Les peupliers avec leurs tiges flexibles, les bouleaux avec leur écorce blanche s'y élèvent comme des colonnettes ; les saules y déroulent leurs branches comme de légers arceaux; les pommiers et les cerisiers nous y montrent les vivants ornements que les artistes du moyen âge se plaisaient à reproduire dans les chapiteaux et dans les voûtes des églises ; la vigne sauvage qui s'enlace à ces arbres y dessine de gracieux festons, et le vert gazon, avec les petites fleurs agrestes qui le parsèment, s'étend comme un tapis de velours dans ces grandes nefs. La main de l'homme a pu déparer, mais elle n'a jamais pu embellir ces merveilleux édifices. Dieu lui-même en est l'architecte, et la nature elle-même en est la gardienne active. Quand une de ces majestueuses colonnes, usée par le temps, s'écroule sur sa base, une autre grandit pour la remplacer. Quand les tempêtes ont ébranlé cette immense structure, un bras invisible, une puissance vigilante en rétablissent promptement l'auguste harmonie.

Tandis que, dans nos difl'érentes haltes, nos canotiers, fatigués de leur travail, se reposent autour du bûcher qu'ils ont allumé, je vais souvent, seul, au sein de ces forêts (|ui produisent sur moi tant de diverses émotions. Tantôt je contemple dans un silencieux recueillement leur grandeur austère; tantôt elles m'apparaissent comme un monde nouveau, et où je dois faire à tout instant quelque précieuse découverte.

Quelquelbis je m'arrête à regarder des plantes que je n'ai encore vues nulle part, ou des scènes de la vie animale qui ne sont point neuves pour moi. C'est le petit écureuil volant, à la robe cendrée, qui s'élance d'un arbre à l'autre à l'aide de la line membrane qui de ses jambes de derrière s'étend à celles du

devant , se déplie et se replie comme une voile ; c'est l'oiseau bleu, dont le nom me rappelle un des contes de fées que je lisais dans mon enfance :

Oiseau bleu, couleui" du temps, Yole à moi promptement.

Celui-ci pourrait bien être le principal personnage d'un conte de fée, tant il est vif, et léger, et joli. Les paysans du Canada se plaisent à le voir vivre près de leur demeure ; pour l'y attirer, ils plantent dans leur enclos des pieux surmontés de petites boîtes en bois. Le confiant oiseau bleu n'en demande pas plus; il s'installe dans une de ces boîtes, et dès qu'une fois il a fait son nid, on peut être sûr que, s'il est encore en vie l'été suivant, il y reviendra.

Sur les troncs d'arbres tombés dans les étangs se perche le magnifique canard qu'on appelle le canard des bois : son col est d'un vert foncé ; sa tète est ornée d'une crête nuancée de blanc, de gris et de pourpre ; sa poitrine est d'un jaune pâle ; ses ailes sont bleues et noires.

Dans ces mêmes terrains marécageux habite l'oiseau dont les ailes sont mouchetées de points rouges pareils à des taches de cire à cacheter; c'est ce qui lui a fait donner le nom d'oiseaucire. Autour des arbustes voltige, comme un papillon, l'oiseaumouche de ces régions septentrionales, le truchilus cohibris, moins brillant que ceux du Brésil et de la Guyane, ces rubis mobiles, ces émeraudes vivantes, mais charmant à voir avec son plumage gris et vert et son collier d'orange et de pourpre. Il fend l'air avec une prestesse inconcevable, et quand il court de fleur en fleur, on dirait un rayon de lumière.

Aux branches des vieux sapins se cramponnent avec un cri aigu les piverts, dont les coups de bec retentissent comme des haches de bûcherons dans la forêt silencieuse. Leur bec est si puissant et ils en frappent avec une telle force, que d'un seul choc ils enlèvent des morceaux d'ècorce de sept à huit pouces de longueur, et que dans l'espace de quelques heures, ils peuvent dépouiller un rameau sur une étendue de vingt à trente pieds.

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Mais on leur ferait une g-rande injure .si on les considérait comme des animaux malfaisants : ils méritent, au contraire, d'être protégés par ceux qui s'intéressent à la conservation des forêts ; car leur instinct les conduit à une œuvre utile ; ils ne s'attaquent qu'à l'arbre où s'est logé un insecte qui peu à peu, avec sa funeste engeance, y paralyserait la circulation de la sève. C'est ce pernicieux insecte, ce sont ces larves que l'intelligent pivert va chercher dans l'écorce et l'épiderme du géant des bois, menacé d'un péril mortel par cette vermine, comme un noble cœur par un profond chagrin.

Sur le sol piétine et sautille le troglodyte d'hiver, cet alerte , ce vif, ce joli roitelet, toujours en mouvement et toujours chantant.

Mais bientôt cette charmante peuplade ne récréera plus ni mes oreilles ni mes regards. En vérité , je ne connais rien de comparable à l'aspect de ces bois dans leur parure d'automne ! Tout cet océan de verdure se transforme en une variété de nuances infinies ; sur ces masses de chênes, de hêtres, de bouleaux, l'arcen-ciel semble avoir répandu toutes ses beautés prismatiques, et l'aurore des jours d'été toutes ses franges d'or et de pourpre. Seul le sapin, ce fidèle symbole d'une pensée immuable, conserve son austère vêtement au milieu des subites métamorphoses qui l'entourent. Mais ces métamorphoses annoncent la lin de l'année. Déjà les feuilles desséchées se détachent des rameaux, tourbillonnent dans l'air et roulent sur le sol. Déjà les oiseaux se détournent du nid qu'ils construisaient naguère avec tant de soin ; c'est le temps des migrations. Des groupes de canards sauvages se réunissent au bord des lacs et des étangs, et à les voir tantôt tourner la tête de côté et d'autre, tantôt caqueter entre eux, on doit croire qu'ils attendent avec impatience quelques retardataires, puis ils délibèrent sur le voyage qu'ils vont entreprendre. Des pigeons s'élèvent dans les airs en légions serrées et compactes, et s'envolent vers les contrées où ils doivent passer l'hiver.

Le plus jeune peut-être

Demande, eu regardant les lieux qui l'ont vu naître : Quand viendra ce printemps, par qui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappelés?

Des bandes même d'araignées émigrent ; on les voit traverser, comme un nuage noir, les fleuves et les rivières, puis elles disparaissent. D'où viennent- elles? où vont-elles? Y a-t-il parmi elles quelques vieilles voyageuses qui ont fait ce chemin et qui les guident? C'est un de ces problèmes que je n'essayerai pas de résoudre.

A mes yeux elles représentent une cohorte d'escrocs, de coquins désertant les lieux qu'ils ont suflisamment exploités, pour s'en aller sur un autre terrain faire de nouvelles victimes.

Mais les oiseaux, par leur poétique migration, me représentent les poétiques élans de la pensée ou les mystérieux désirs de la nostalgie de l'àme : Eemsjukan, dit le poète suédois Wallin, qui dépeint en ces termes sa religieuse aspiration : « Je ne puis cesser de vous contempler, îles brillantes, mers qui gardez encore l'azur du jour, quand le jour nous a quittés !

(ï Oh! laissez -moi suivre le flambeau que vous montrez à mes yeux ! Rien ne m'attire plus sur cette terre que je connais. Sur ce sol orageux, je ne respire pas en liberté, et je sens en moi un désir, un désir ardent : je voudrais m'en aller au delà des mers, dans un monde inconnu. »

Je ne puis penser à faire ici un cours d'ornithologie ; mon ignorance ne me permet pas une telle prétention, et un Auduhon ou un Wilson , ces deux infatigables ornithologistes de l'Amérique, nie trouveraient peut-être bien présomptueux d'oser parler de quelques oiseaux que je n'ai fait que voir en passant. Il en est deux pourtant qu'il faut encore que je mentionne. L'un est une petite colombe au bec noir, aux ailes brunes tachetées de blanc et aux pattes rouges; des Anglais du Canada lui ont donné le nom de mourningdove (colombe de deuil) : c'est la colombe de la Caroline. L'autre appartient à l'espèce des engoulevents, qui se nourrissent principalement d'insectes, et vont les chercher sur le dos des animaux, comme le pivert sous l'écorce des arbres. Les naturalistes, avec leur habitude de latinité, le désignent par le nom de caprimulgiis vocifcrus. Mais en Amérique, où la pluj)art de ceux qui se plaisent à l'entendre ne connaissent guère celte dénomination scienlilique, ils l'ajtpellent whip-poor-icill. Sa forme

n'est pas élégante; son plumage n'est pas brillant. Au milieu des magnifiques tribus ailées qui peuplent les forêts de l'Amérique, il apparaît comme un humble prolétaire qui ne porte qu'un vêtement obscur, ou comme un pauvre artiste ambulant qui murmure sa plainte timide près de la gent aristocratique.

Quand tout s'éveille, s'émeut et s'agite à la clarté du soleil, la colombe de la Caroline et le whip-poor-will restent ordinairement cachés dans l'ombre. Comme des poètes recueillis en eux-mêmes, ils semblent fuir les turbulences de la foule et les rumeurs de la journée ; c'est le soir qu'ils sortent de leur cachette et qu'ils entonnent leur chant. La colombe commence par lancer dans les airs un cri vibrant, comme si elle s'arrachait tout à coup à ses mornes réflexions ; puis cette première note est suivie de quatre ou cinq autres qu'elle répète lentement, avec une profonde impression de mélancolie.

Le whip-poor-will articule des accents dont les Américains ont cherché à reproduire le son en composant des syllabes du nom qu'ils lui ont donné ; il scande vivement la première et la dernière de ces syllabes, et module doucement la seconde.

On dirait le chant plaintif de deux exilés, qui, dans l'amertume de leur bannissement, invoquent un témoignage de commisération, ou le triste appel de deux âmes abandonnées qui s'en vont de par le monde , se souvenant de ce qu'elles ont aimé , et se lamentant sur les affections qu'elles ont perdues. Il y a des Indiens qui disent que ce sont les âmes de leurs aïeux gémissant sur la décadence de leur race.

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