‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 4 sur 32 · NEW-YORK · texte numérisé non relu

NEW-YORK

Par une belle matinée, par une mer élincelante, nous sommes arrivés à New- York. A peine élions-nous ancrés dans le port qu'une nuée d'éperviers, de vautours, de chacals, c'est-à-dire de taverniers et d'agioteurs de toute sorte, se précipitaient sur notre navire pour s'emparer des passagers, pour les entraîner dans quelque afl'reux repaire décoré du nom d'hôtel , ou les séduire et les fasciner par l'appât d'un emploi fabuleux ou d'un achat de terrain ruineux.

Les pauvres émigrants qui s'embarquent sur un de ces navires, disposés tout exprès pour les transporter dans la grande armée de l'industrie américaine, ce qu'il y a de plus dangereux pour eux, ce n'est pas la traversée de l'Atlantique, c'est leur débarquement dans cette capitale commerciale des États-Unis qu'on appelle l'Empire-City; dans ce pandémonium de tant de richesses subitement acquises et de tant de misères ; dans cet immense réservoir où le torrent de l'émigration européenne jette à la fois ses ondes vivaces, son écume et son limon ; dans cette Babel tle tant de nations diverses, où le culte de la matière, l'amour du dollar, l'idolâtrie du veau d'or enfantent les plus liévreuses convoitises et les plus funestes passions !

En quel([ues instants notre navire a été dépeu|tlé, les bagages enlevés, les passagers dispersés de côté et d'autre. 11 en est qui

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sont nés près du même clocher, qui viennent de passer six semaines ensemble dans la plus étroite communauté, qui, dans quelques semaines, seront peut-être à six cents lieues l'un de l'autre, et ne se reverront jamais.

Quant à moi, mon but n'était })oint de m'arrêter dans ces cités américaines, dont je puis admirer la prodigieuse activité, mais où je n'entrevois rien qui séduise une pensée, rien, si ce n'est çà et là, dans de modestes retraites, quelques nobles études d'art, de poésie : savantes recherches de Prescott, récits historiques et romanesques de Washington Irwing, délicieux chants de Longfellow, qui de temps à autre surgissent au milieu des rumeurs de la bourse, des discussions politiques et des arrivages de navires.

Ce qui m'attire, c'est la tradition et la poésie encore vivante de notre ancienne possession, de notre terre du Canada, découverte par Cartier, le pieux et hardi marin de Saint-Malo, colonisée par Champlain, convertie par nos missionnaires, illustrée par notre courage, arrosée de notre sang, et tout imprégnée encore des plus purs, des meilleurs éléments de notre nationalité.

C'est là que je veux aller, et comme l'oiseau nomade qui, après avoir traversé l'Océan, ne s'arrête qu'un instant sur la plage et reprend son vol pour atteindre la région de son nid d'été ou de son nid d'hiver, je m'en irai, le plus vite possible, hors de cette zone républicaine, afîairée, tumultueuse, dont les qualités ne m'inspirent aucune sympathie, et dont les vices me révoltent.

Toutefois, avant de quitter l'opulente capitale, je dois faire une halte pour y introduire le lecteur.

En posant pour la première fois le pied sur l'île fortunée de Manhattan, je n'éprouvais, faut-il l'avouer? qu'un très vulgaire désir, le désir de savourer, après l'infâme boisson corrompue qu'on nous avait constamment servie à bord, un véritable verre d'eau pure, et de me mettre au lit. A peine le dernier de ces vœux était- il réalisé, que j'entendis tinter la cloche d'une église voisine. Ce tintement me rappelait celui qui autrefois m'avait souvent frappé à Stockholm par une harmonie mélancolique ; et soudain, par la magique puissance que l'assimilation des sons exerce sur l'esprit, me voilà à songer à la romantique capitale

ET l.i: CANADA

de la Suède. Je me représente le pittoresque tableau de ses édifices gothiques et de ses maisons modernes, son port sur le lac Melar, ses chaloupes conduites par des Dalécarnienncs et son Diugarden chanté par Bellemann. Je m'imprègne tellement la pensée de ces

Longfellow.

riantes images, que toute la nuit j'y rêve, et que mon rêve m'emporte tour à tour sur les hauteurs du Mosebacka, dans le salon où le vénérable AVallim nous lisait jadis ses vers, et dans celui où le bon roi Charles-Jean daignait m'accueillir sans tenir compte de mon obscurité de voyageur.

Dans aucune ville du monde un tel rêve ne pouvait (Hrc une illusion plus complète; car ici il n'y a ni monuments gothiques,

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