DE NEW-YORK A ALBANY
A New- York, la dernière chose dont on doive se mettre en peine, c'est le moyen de locomotion, à quelque heure que ce soit, et de quelque côté qu'on désire aller. Le quai de la rivière du Nord est inondé de tourbillons de fumée. Les Israélites n'avaient qu'une colonne de feu pour les guider pas à pas dans le désert ; mais ici, si je puis parler de la sorte, il y en a des centaines qui vous mènent dans toutes les directions. Vous en cherchez une pour remonter l'Hudson, la voilà qui flamboie au-dessus d'un bâtiment colossal sur lequel brille en grosses lettres d'or : The New-World (le Nouveau-Monde). On monte à bord avec une nuée de passagers. Ces beaux bateaux américains qui font le trajet d'une rivière, d'un lac, sont de vraies maisons distribuées en trois grandes sections. Au rez-de-chaussée, la salle à manger, l'office; au premier, un salon pour les femmes, un salon pour les hommes ; au second , une galerie avec un toit supporté par les colonneltes. Il en est qui ont de plus, au niveau du premier étage, un large balcon circulaire. Il en est dont le toit est fait, non point en verres grossiers comme ceux de nos passagers, mais en verres de couleur comme les vitraux de nos cathédrales. Tous sont, du reste, d'une incroyable splendeur. L'amour du luxe est bien certainement un des enfants les plus impérieux de la civilisation, et les Américains, qui, dans leur puritanisme démocratique, n'ose-
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raient avoir nos belles voitures ni nos domestiques en livrée, se dédommagent de ces privations par l'ameublement de leurs maisons et par celui de leurs bateaux. Ici les plus brillantes soieries de Lyon, les plus riches damas sont employés à décorer le salon. L'or y brille de toutes parts, et des tapis superbes en couvrent la surface. Les chambres à coucher sont disposées avec un soin qui ne laisserait rien à envier à nos plus difficiles fashionables.
Sauf quelques cabines, il n'y a, dans ces steamers républicains, ni premières ni secondes places. Non, tous les passagers sont égaux devant Y office du capitaine, et l'émigrant le plus dénué de ressources, l'ouvrier le plus mal vêtu circulent librement entre ces parois dorées, sur ces tapis, comme le négociant qui dispose de plusieurs millions. Seulement celui que la fortune a bien voulu favoriser de ses dons retrouve le privilège des dollars en s'installant, dans la salle à manger, devant une table où brille un de ces jolis petits hvres qui contiennent tant de choses en si peu de pages, la mémorandum de Brillât-Savarin, le poème du café anglais, la carte enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom, la carte en anglais et en français, imitée de l'œuvre parisienne, mais modifiée selon les productions et les habitudes locales.
Me voilà parti, et je rends grâce à l'invention de la galerie, où je puis me promener de long en large tout à mon aise, et d'où je puis voir le paysage de chaque côté. Derrière nous, les églises, les maisons en briques des riches quartiers de New -York s'effacent rapidement ; mais à notre droite longtemps encore apparaissent les chantiers, les fournaises de ses faubourgs, vraie cité de Vulcain, où sans cesse la fumée du charbon de terre s'échappe en nuages épais des hautes cheminées, où l'acier siffle dans l'eau qui le trempe, où le fer est tordu, effilé, arrondi sous toutes les formes, où des milliers d'ouvriers faronnent à grands coups de marteau les énormes machines (|ui bientôt subjugueront les vagues des deux océans. A notre gauche, un tableau mélancoHque et doux : les collines de New-Jersey couvertes de bois jaunis, rougis par l'automne. Nulle part je n'avais "encore vu tant de teintes diverses dans une même foret; nulle part ce feuillage des chênes qui a la couleur écarlate du corail , ou des grappes de l'arbre de
kl Judée. Autour de nous passent et repassent sans interruption des chaloupes dont les deux voiles ressemblent aux deux ailes étendues d'un oiseau, des bateaux de transport à trois étages, magasins ambulants remplis de bétail et de denrées agricoles, des navires à trois mats non moins chargés que les steamers, des barques de pêcheurs, et vers la plage, au bord de cette même rivière, occupée par tant de bâtiments, une locomotive entraîne en mugissant une trentaine de wagons sur un rail-road qui doit faire concurrence à tous les bateaux à vapeur. En France, nous n'avons pas idée d'un tel déploiement de machines, d'une telle abondance de moyens de communication. Mais nous ne sommes pas voyageurs. Nous aimons la promenade à quelques lieues de distance, la rêveuse flânerie sur les boulevards et le retour au foyer. L'Américain est le peuple le plus nomade qui existe. Plus nomade que le Tarlare des steppes, que le l>édouin du désert; s'il a une tente quelque part, il est prêt à la quitter à chaque instant. Au premier espoir du lucre lointain qui lui sourit, au moindre souffle de spéculation qui lui arrive du nord ou du sud, il prend sa valise sous son bras, court à un embarcadère, passe d'un bateau dans un chemin de fer, d'un chemin de fer dans une carriole , campe dans une auberge, se remet en route et s'en revient à son comptoir, ayant fait des centaines de lieues pour recommencer le même trajet quelques jours après. A cette nature d'une activité fiévreuse il faut sans cesse un nouvel aliment; à ce joueur intrépide, une nouvelle martingale. 11 vient de faire sa fortune dans une entreprise heureuse, vous croyez peut-être qu'il va réaliser ses bénéfices, se retirer dans une paisible habitation, vivre de la vie du bourgeois, planter des arbres, dessiner un parterre, regarder tranquillement, du port où il est abrité, ceux qui aspirent au même repos et qui sont encore livrés aux orages de la mer. Non pas, non pas. Il ignore ou méprise le voluptueux farniente de l'existence du rentier. Il est en ce monde pour faire circuler les dollars et des billets de banque, pour rouler perpétuellement sur la montagne de l'industrie son rocher de Sisyphe, dût ce roc, en retombant, l'écraser dans sa chute. Le même million qu'il aura gagné dans une saison propice, dans un achat de
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i:olon, dans un voyage aux Indes ou en Chine, il le placera à l'instant même d'un seul coup sur une construction de machines, sur une cargaison de glaces et de glacières pour les nababs de Calcutta. Naguère il était passionne pour les terrains des États du "Sud, il jouait sur des portions de sol qu'il n'avait jamais vues, comme jadis les Hollandais sur des tulipes qui n'existaient pas ; maintenant il a d'ardents transports pour la Californie, et déjà il tourne ses regards vers le Canada. Où s'arrêtera- 1- il dans sa soif d'entreprises? Dieu sait. Quand l'onde se desséchera dans ses bassins, quand la terre lui luira sous les pieds; et alors je ne serais pas surpris que, dans ce naufrage de la nature, il ne découvrît un nouvel élément pour aligner des chidres et forger des métaux.
Dire qu'une telle puissance de facultés commerciales et de telles habitudes constituent ce qu'on appelle une nation aimable, non vraiment, et je ne vous souhaite pas de vivre au milieu d'elle, et je n'imagine pas qu'elle me laisse jamais dans le cœur un de^ tendres souvenirs des chers peuples de Scandinavie, voire même des Turcs, qui sont de si braves gens. Mais je reviendrai sur les agréments de ces fiers Américains. Pour le moment, j'ai près de moi l'aspect d'une nature qui me détourne de leur contact, et je bénis celte nature. C'est, d'un côté de l'Hudson, une ligne de rocs d'une couleur de granit, taillés à pic comme les remparts d'une citadelle, surmontés d'une masse d'arbustes qui, avec leur feuillage jaune, brillent au soleil comme une couronne d'or. C'est, de l'autre, une colline ondulante, parsemée de riants cottages. Çà et là on distingue au fond d'une anse étroite une cabane en bois où l'on se plaît à rêver un modeste bonheur. Au delà de ce premier détroit nous entrons dans une double barrière de coteaux élevés qu'on appelle les Ilighlands. Au-dessus d'un de ces coteaux solitaires et sauvages apparaît la façade de Westpoint, l'école militaire et polytechnique du pays. Comment le gouvernement a-t-il eu l'idée de fixer à quinze lieues de distance de New-York, et dans une pareille situation, le seul "établissement national des États-Unis? Si j'étais en Allemagne ou en Suède, je dirais qu'on a été séduit par la poétique pensée de placer les maîtres et les