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puis deux Ijommes sortirent avec leurs flèches, pour se procurer du gibier, et revinrent un instant après avec une couple de pigeons. Non contents de m'ofirir ce produit de leur chasse, ils égorgèrent un chien, dont ils enlevèrent la peau avec des coquilles. »
Il y a un peu plus d'un demi-siècle que cet homme de génie, ce Robert Fulton dont l'immense découverte ne rencontra d'abord, comme celles de tant d'autres hommes de génie, que des railleurs et des sceptiques, lança son premier bateau à vapeur sur cette grande rivière. Méconnu par Napoléon , qui pourtant comprenait si bien les plus hautes conceptions; rejeté comme un rêveur par les savants, qui ont tant de peine à admettre ce qu'ils n'ont pas eux-mêmes inventé ou mis en pratique, il s'en revint en Amérique, gardant obstinément en son sein la pensée à laquelle* il avait foi, la pensée qui devait conquérir le monde entier. Après une année de tentatives inutiles pour se créer un appui dans ses projets, il parvint enfin à y intéresser M. Livingston, qui s'associa à ses travaux. Mais rien ne justifiait encore ses audacieuses prévisions, et il faut voir dans sa correspondance à quelles souffrances son cœur était livré lorsqu'il se mit à l'œuvre.
î A New -York, dit-il, les uns regardaient mon entreprise avec un froid dédain, d'autres la traitaient de chimère. Mes amis euxmêmes, tout en écoutant avec une bienveillanle patience mes explications, se montraient froids et incrédules. Presque chaque matin je passais devant'le chantier où l'on construisait mon bateau, et je voyais là des groupes d'oisifs qui demandaient ce que c'était que ce bâtiment de nouvelle Ibrme. Tous en parlaient avec mépris, se moquaient de moi en calculant les vaincs dépenses que j'allais faire, et s'entretenaient en riant de la folie de Fulton. Pas une fois, en m'arrêtant près de ces cruels discoureurs, je n'entendis une remarque encourageante, une parole qui m'entrât doucement dans le cœur.
< Enfin le jour décisif, le jour de l'épreuve arriva. J'invitai mes amis à monter à bord de mon bâtiment. Plusieurs se rendirent à mon appel ; mais il était évident pour moi qu'ils venaient à regret, craignant d'être témoins de mon humiliation. J'avais, de mon côté, des raisons pour douter de mon succès. La machine
était neuve, mal construite, laite en grande partie par des hommes qui n'avaient pas l'intelligence d'un semblable travail. Le moment étant venu où le bateau devait se mettre en mouvement, mes amis se réunirent sur le pont. Dans leurs regards, je ne voyais qu'un funeste présage, et je regrettais presque d'avoir osé tant et tant espéré. Cependant le signal est donné : le bâtiment se meut, chemine, puis tout à coup s'arrête et reste immobile. Au pénible silence qui naguère régnait sur le pont succèdent des murmures ou d'amères remontrances. « Je l'avais bien prévu, disait l'un, « c'est une erreur. — Un rêve, reprenait un autre, et un rêve « dangereux ; je voudrais être hors d'ici, j Je m'approchai d'eux, je leur annonçai que je venais de découvrir la cause de celte halte subite, et je les priai de vouloir bien m'accorder encore une demiheure ; après quoi , si je ne réussissais pas entièrement dans mon entreprise, je l'abandonnerais à jamais. Je descendis près du machiniste et rajustai une pièce qui était mal posée. Le bateau se remit en marche. Nous quittâmes la rade de New -York, nous franchîmes les Jlighlands, nous arrivâmes à Albany'. d
Que dirait le capitaine Hudson si, à cette même place où un Indien lui servait, dans une cabane en écorce, de la chair de chien bouilli, il voyait les splendides hôtels, les riches magasins, les opulentes maisons de New-York? Et que dirait Fulton s'il savait quelle route a fait sa découverte?
Pendant que je m'en vais ainsi causant avec vous, j'oublie cette salle à manger que j'ai déjà notée, cette carte imprimée sur papier velin, et ces garçons de restaurateurs en veste ronde, en tablier blanc, comme ceux de Yéfour. C'est une des félicités du bateau que mes compagnons de voyage n'ont pas oubliée. Il en est qui, dés le moment de l'embarquement, ont fait là une longue station et qui bientôt y sont retournés. N'est-ce pas Brillât- Savarin qui, dans une de ses pages d'axiomes, a dit : « Ailleurs on mange.
' En rapportant cet essai de Fulton, nous ne devons pas oublier qu'à un de nos compatriotes, à M. le marquis de JouHVoy, appartient l'honneur d'avoir le premier appliqué la vapeur à la navigation. En 1782, M. de JoulTroy construisit à Lyon un bateau à vapeur de quarante et un mètres de longueur sur cinq mètres do large. Ce bateau fut pendant quinze mois en usage sur la Saône. (Traite des viachines à vapeur, par M. Tredgold, p. 5-i.)
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à Paris seulement on sait diner. » S'il avait vu ce pays, il aurait dit : Ici on ne mange pas, on dévore. Le mot est à peine assez expressif. Pour mieux comprendre l'étendue (jue je désire lui donner, veuillez vous rappeler ce que vous avez lu dans BufTon à l'article Brochet et Requin. Vous aurez peut-être par là une idée de la voracité de l'Américain. Règle générale, voici l'ordre des repas journaliers aux États-Unis : entre sept ou huit heures du matin une cloche, un gong ou quelque autre instrument des plus retentissants annonce le déjeuner.
Ce déjeuner se compose de quartiers de bœuf rôti, de langues de bœuf d'un seul bloc, de canards, de poulets, le tout accompagné de plats de pommes de terre, de pains de beurre et autres mets légers. Les Américains se précipitent à table comme des animaux affamés. Je ne puis, en vérité, employer un autre terme de comparaison. Sans s'inquiéter de son voisin, sans se soucier d'une des règles les plus banales de notre politesse européenne, chacun tire à soi tout ce qui se trouve à sa portée et entasse sur une ou deux assiettes des pyramides monstrueuses de viande, de beurre, de légumes. Puis le voilà travaillant des mains et des dents, comme si chaque seconde lui était comptée, ne parlant pas, ne soufflant pas, mais suivant d'un œil hagard les plats qui s'éloignent de lui, et les harponnant dès qu'ils reviennent près de lui, pour y puiser une nouvelle provision.
Cette première opération finie, il allume un cigare, s'en va au comptoir des spiritueux, qu'on appelle le barroom, boit d'un trait un verre de whiskey ou de vin de Madère, puis se met à ruminer en attendant midi. Midi est bien loin , et il on est beaucoup qui ne peuvent passer ce mortel intervalle de quatre heures sans faire une seconde et troisième descente au cher barroom, après quoi ils ruminent de nouveau. La cloche annonce le hincheon, qui se compose d'une soupe, d'une boîte de sardines, de viandes froides, de beurre et d'une boule de chester. A trois heures, autre coup de laui-tam, le meilleur, le plus désiré; il proclame le dîner, dont les deux repas précédents n'étaient que la modeste préface. Celte lois la table est d'un bout à l'autre couverte de vastes plats où figurent à la fois les rôtis les jjIus larges, les sauces les plus
épicées et les puddings les plus prodigieux. Même appétit qu'au déjeuner, môme silence sur chaque chaise. Vous n'entendez que le cliquetis des couteaux et des lourcheltes, et le broiement des os qui irritent ces mâchoires avides. L'empressement avec lequel on met fin à ce troisième repas est tel, qu'on ne se donne pas la peine d'essuyer son couteau pour le porter à la salière ou à l'assiette au beurre, et que la serviette est habituellement mise de côté, par l'évidente raison que l'usage de la serviette exige un mouvement qui entraîne une perte de temps. Ces gens se moquent pourtant des Turcs, qui n'emploient dans leurs repas ni cuillers ni fourchettes. Je me souviens de quelques dîners que j'ai faits avec les Turcs, et je déclare que c'étaient des modèles de propreté comparés à ceux auxquels j'ai été forcé d'assister dans les hôtels et sur les bateaux américains.
Le dîner fini, le reste de la journée est long. Aussi, vers les sept heures, vous entendez sonner pour la quatrième fois la bienheureuse cloche qui invite les habitants du logis à vouloir bien venir boire une tasse de thé ou de café, escortée de quelques tranches de gibier ou de salaison, après quoi on peut encore recommencer à volonté ses visites au barroom.
A voir ces hommes d'affaires courir ainsi à table et engloutir une cargaison de denrées culinaires en moins de temps qu'il n'en faut à un Espagnol pour prendre une légère tasse de chocolat, on pourrait croire que les minutes qu'ils passent dans la salle à manger leur semblent autant de minutes perdues, qu'ils ont hâte de rentrer dans leur comptoir, de reprendre leur registre ou leur carnet. Par malheur, comme, au sortir de là, je les ai consstamment presque tous trouvés, le corps penché sur une chaise, les pieds posés au niveau de leur tète sur le dossier d'une autre chaise, humant nonchalamment la fumée d'un cigare ou mâchant une once de tabac, j'ai dû en conclure que ce n'était point le souci du négoce, mais une voracité sans pareille qui les portait à faire de chaque repas une sorte de steeple- chase au canard rôti et au pudding iumant.
Plusieurs voyageurs que l'on trouve ici fort impertinents, et qui cependant écrivent avec des dispositions bienveillantes, attribuent
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la IVoide taciturnité des Américains à la préoccupation des combinaisons commerciales ou des affaires politiques. Je crois que, sans être injuste envers eux, on pourrait très souvent l'attribuer au labeur des facultés digestives , qui , quatre fois par jour, sont mises à une épreuve difficile, qui fréquemment dans leur fatigue nécessitent l'emploi du sodawater et presque toujours l'acide et hideuse mastication d'un rouleau de tabac.
Le fait est qu'en général l'Américain est beaucoup plus silencieux que le Turc. En outre, il y a entre l'un et l'autre cette différence : le Turc, assis sur une natte, avec sa veste en soie, sa longue barbe, son large turban, a une attitude noblement indolente ou doucement méditative, et une expression de physionomie calme et bonne sur laquelle l'œil de l'étranger se repose avec complaisance; l'Américain, au contraire, est dans son silence sombre et inquiet, sec et dur. Sa figure est pointue, ses mouvements raides et anguleux. Son repos n'est pas l'heureuse placidité de l'homme d'Orient ou de l'Européen du Sud, la jouissance du kief, le plaisir de la siesta; c'est une sorte de prostration agitée de temps à autre par un mouvement fébrile, et sa marche est une course impétueuse.
Traçons maintenant le portrait physique de l'Américain. Imaginez-vous, s'il vous plaît, une maigre statue avec des poignets osseux, des pieds d'une dimension qui ternirait à jamais le blason d'un gentilhomme, un chapeau renversé sur le derrière de la tête, des cheveux plats, une joue enflée, non point par une fluxion accidentelle, mais du matin au soir par une boule de tabac, des lèvres jaunies par le suc de celte même plante, un habit noir aux pans effilés, une chemise en désordre, des gants de gendarme, un pantalon à l'avenant, et vous aurez, je jmis le dire, l'exact portrait d'un Yankee ^\it sang. Sur celle figure de Yankee ne cherchez ni cet éclair de la prunelle qui annonce l'essor de la pensée, ni ce sourire qui rayonne comme le reflet d'une âme affeclueuse. Non, cette figure, est impassible et froide comme un masque ou comme une médaille.
(Juc de fois, dans mon audace de voyageur, j'ai essayé d'émouvoir ces chiffres ambulants et dévorants qu'on appelle les Améri-
cains, d'engager avec eux quelque entrelien, d'obtenir de leurs seigneuries financières un de ces renseignements qu'en France et ailleurs un homme du pays donne à l'étranger avec tant d'empressement! J'ai presque constamment été repoussé dans mes tentatives comme un assaillant téméraire par une forteresse imprenable. Tout à l'heure encore, après avoir étudié les groupes dispersés autour de moi, j'aperçois à l'écart un Yankee qui considérait d'un air assez débonnaire les bords de l'Hudson. Je m'approche de lui et je lui demande poliment, trop poliment peut-être, si la ville que l'on voit poindre à l'horizon n'est pas Albany. 11 se détourne, me toise en silence des pieds à la léte, puis broie entre ses dents comme dans un casse -noisette ces deux monosyllabes : No, sir, et s'en va.
Avec un flegme auprès duquel le flegme britannique est une joviale vivacité, l'Américain pourtant est curieux comme un sauvage des anciens temps, et l'attention' que je n'ai pas obtenue de lui par le désir d'avoir quelques détails sur les Heux que nous traversions, je l'ai fixée à mon grand désagrément par les diverses' choses que je portais sur moi. L'un d'eux est venu prendre sans façon ma chaîne de montre, l'a tournée et retournée entre ses doigts sales, puis, satisfait de son examen, s'est éloigné sans murmurer un mot. Un autre qui se trouvait assis à côté de moi me dit : Yoii hâve a pariser hat , et, sans plus de cérémonie, il le prend sur ma tète, en fait ployer les ressorts, le montre à un de ses voisins, le contemple avec lui en dehors et en dedans, puis me le remet entre les mains. Un instant après, pour payer mon compte au restaurant, n'ai-je pas eu le malheur d'ouvrir ma bourse, un bijou de bourse or et cerise? Aussitôt voilà un Américain qui se passionne pour cette bourse, qui tire de sa poche un afl'reux tricot et me propose un libre échange. Je lui ris au nez. Je cache ma bourse; il me poursuit. Pour mettre un terme à toutes ces obsessions industrielles, j'ai été renfermer mon chapeau dans son étui, j'ai posé sur ma tète la vulgaire casquette, j'ai enfermé ma chaîne de montre dans mon gousset, boutonné mon gilet sur mon épingle, et, grâce à ces précautions, j'ai pu me promener et m'asseoir sans être exposé à une stupide importunité.
Voilà le récit fidèle d'une de mes impressions de voyage en Amérique. Maintenant les Américains ont le droit de me dire : Nous ne sommes pas polis, c'est vrai; nous ne cherchons à être ni affables ni prévenants, il faut en convenir, et l'étranger qui vient parmi nous doit être fort choqué de notre froideur. Mais nous dédaignons comme des frivolités les habitudes élégantes de la société européenne, et nous avons une audace d'entreprise et de rapidité d'action qui doivent étonner l'Europe. Ainsi, à ne prendre pour point d'observation que le lieu même où nous sommes , nous avons en quarante ans couvert de bateaux à vapeur et de bâtiments de toute sorte cette rivière déserte de l'Hudson , défriché , peuplé ses rives, transformé en villes florissantes ses hameaux, creusé des ports et des canaux, aligné des chemins de fer, répandu sur cet espace la vie, le mouvement, la prospérité commerciale.
Je reconnais la justesse d'un tel raisonnement, et je courbe la tête devant cette puissance du génie humain appliqué aux merveilles de l'industrie. Mais, ô braves Yankees, l'Évangile l'a dit : L'homme ne vit pas seulement de pain, le cœur et l'esprit ont d'autres besoins. A moins que notre esprit ne s'absorbe dans les mouvements d'une machine à haute pression et que notre cœur ne se change en bank-note, il nous restera toujours des pensées d'art et de poésie, des jouissances de vie sociale et d'affections expansives que les efforts de votre courage et les succès de votre labeur ne peuvent remplacer.