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CHAPITRE VII

Le Canada occidental, que le voyageur traverse en allant du Niagara à Détroit, dans le Michigan, n'offre d'intérêt qu'à l'agriculteur. La forêt y occupe encore de très-grandes surfaces; mais partout où elle a été coupée s'étendent de beaux champs où les boules d'or des potirons brillent à travers les tiges du maïs. Autour des maisons, des pommiers déjà vieux se penchent sous leurs fruits. Que dire de Sainte-Catherine, de Hamilton, deLondon, de toutes ces villes qui se ressemblent, et où la locomotive ne s'arrête qu'un instant? La géographie connaît à peine ces lieux, à demi villes, à demi villages, où vit une population obscure, sans nationalité bien définie, sans passé comme sans avenir, servante dédaignée d'une métropole lointaine et de plus en plus indifférente. Hamilton, ville grande et. prospère, bâtie en pierre, domine le lac Ontario , qui étincelle sous le soleil comme un bouclier d'acier.

On suit d'abord le lac, puis on s'élève par des pentes boisées sur le plateau de la péninsule canadienne. L'extrémité occidentale de cette péninsule est baignée d'un côté par le lac Saint-Clair, de l'autre par le lac Érié. J'arrivai à dix heures du soir à Windsor, situé sur le détroit qui unit ces deux lacs. Sur la rive opposée, Détroit, éclairé par la lune en son plein, semblait sortir de l'eau. Les lumières du port brillaient au loin, et les fanaux colorés des bateaux à vapeur glissaient en tous sens; un bateau-bac traversait rapidement le canal, où ses feux rouges se réverbéraient sur les rides de l'eau. Le gémissement étrange du sifflet des chaudières troublait seul le silence de la nuit. La grande Ourse, pâlie par la lumière de la lune, semblait descendre sur la ville endormie. Ce tableau avait quelque chose de féerique, et malgré le froid piquant de la nuit je demeurai sur le pont du vapeur qui m'emportait vers Détroit, pendant que les nombreux é migrants avec qui j'avais voyagé toute la journée dévoraient le souper qu'on leur avait préparé dans la salle à manger. En admirant ce vaste canal, qui a presque un kilomètre de large, je me rappelai, avec une fierté mêlée de regrets, que des Français avaient les premiers apporté la civilisation dans ce lieu, qui n'a plus de français que le nom. Quand un gouvernement insouciant livra le Canada à l'Angleterre, n'est-ce pas ici qu'un héros, Pontiac, recommença seul la lutte, et combattit héroïquement pour la France en môme temps que pour l'indépen-

dance de sa race? Hélas! la France ne connaît plus ce noble martyr, et son nom ne se retrouve aujourd'hui que dans un comté inconnu de l'illinois (1).

Le lendemain matin, le charme était rompu. Détroit, qui le soir m'était apparue comme transfigurée dans la vapeur lumineuse de la lune, se montra ce qu'elle est réellement, une ville à demi achevée, où les masures de bois avoisinent de gigantesques constructions en pierre ou en brique, où d'immenses avenues, tracées pour une capitale, longent presque partout des terrains vagues et encore inoccupés. C'est bien là la cité de l'ouest, où les extrêmes se touchent; ici on construit, à côté l'on démolit pour reconstruire : tous les styles se heurtent, tout se mêle, hangars, maisons de bois, villas ornées de vérandahs blanches, grands massifs de pierre et de brique, où s'étagent les magasins et reluisent les criardes enseignes, temples grecs aux colonnes de bois peint et aux frontons nus, églises gothiques dont le temps n'a pu encore user les angles et auxquelles des lierres plantés hier essayent en vain de donner un air de vétusté. Aux trottoirs de pierre larges comme des rues succèdent des trottoirs en planches ou des fondrières; des voitures de campagne allemandes, faites de deux longues planches soutenues contre quatre piquets et traînées par des chevaux rustiques, passent à côté

(J) Voyez YHistory of the Conspiracy of Ponliac, par F. Parkmann. Boston,, 1851.

des beaux camions peints en rouge et des longs omnibus qui roulent sur des rails. Il y a quelque part des monuments, un hôtel de ville, un palais de justice, une douane, une banque bâtie dans le style grec, un théâtre, un muséum; mais le vrai monument de l'Ouest est toujours l'hôtel : dans les vastes antichambres pavées en marbre se presse incessamment un peuple de voyageurs, de curieux, de spéculateurs, occupés à lire les journaux, les monstrueuses* affiches, les nouvelles télégraphiques, la cote de l'or et le registre où s'inscrivent les nouveaux arrivants. Les domestiques noirs courent en tous sens; de la buvette (bar-room), remplie de groupes bruyants, sort une odeur de tabac et d'eau-de-vie. Dans les salons couverts de riches tapis aux éclatantes couleurs, les dames reçoivent leurs visites; parfois une jeune fdle essaye la dernière valse de Paris sur un piano dont les touches lassées ne rendent plus qu'un son faux et éteint. Dans l'énorme salle à manger s'allongent les tables autour desquelles on s'asseoit à toute heure et où, sous des noms différents, on fait trois ou quatre fois par jour le môme repas. A côté d'une femme habillée avec la dernière élégance, dont les fines mains couvertes de bagues ne touchent aux mets qu'avec une savante lenteur, s'asseoit un robuste fermier qui en quelques instants a dévoré tout ce qu'on lui apporte. Un enfant boit du lait à la glace dans un verre pendant qu'un officier en congé vide une bouteille de catatvba.Les nègres agiles et souriants se

tiennent derrière les taciturnes mangeurs, surveillant leurs moindres désirs et toujours prêts à les satisfaire. L'hôtel est, dans l'Ouest, avec le meeting politique, un organe et un instrument de sociabilité; 'la vie est trop affairée pour les rapports sociaux qui [demandent des loisirs, qui exigent le goût désintéressé des choses de l'esprit, l'application demi-sérieuse, demi-frivole, à la poursuite d'un idéal de convention. La rudesse démocratique ignore ou dédaigne les nuances, les degrés, les classifications; au milieu de tant d'égaux, l'homme se sent en réalité seul. Chacun a sa maison où, avec sa femme et ses enfants, il s'enferme; mais à l'hôtel l'Américain voit de nouveaux visages, il entend parler d'autre chose que de ses propres affaires, il apprend à aimer l'ordre, la propreté, le luxe, les chambres spacieuses et élevées ; il forme ses manières sur celles des étrangers auxquels il se trouve mêlé. Il épie les mouvements, écoute les moindres paroles des personnages célèbres, généraux, hommes d'État, orateurs ou écrivains, que le hasard a pour un jour amenés à ses côtés. Parmi ce flot continuel de nouveaux arrivants, au milieu de tant de figures diverses, il en vient à connaître mieux que sur les cartes la grandeur de son pays : s'il ne peut en visiter tous les États, tous les États viennent le visiter. Son horizon s'élargit, et du centre de ce vaste continent ses regards plongent jusque sur les bords de l'Atlantique, jusqu'au golfe du Mexique , jusqu'aux vallées de la Californie.

DÉTROIT ET CHICAGO. l'Ci

L'hôtel est comme l'abrégé de la confédération. De Détroit à Chicago on traverse en ligne droite l'État agricole du Michigan. Bien ne distrait le regard sur cette fertile plaine : on ne voyage pas, dans l'Ouest, on est transporte d'un lieu à un autre. Parmi les champs et les bois, on traverse comme d'un bond toutes les phases de la civilisation. Ici des feux consument lentement les derniers troncs d'arbres dans une partie de la forêt qu'on veut donner à la culture; dans les pâturages encore remplis de fleurs sauvages, d'asters violets, de verges d'or, de molènes, errent des vaches entre les souches noircies et les blocs erratiques; dans les premiers enclos, la charrue passe lentement en contournant les dernières souches ; sur les champs déjà bien nettoyés, le soc trace sans difficulté ses sillons parallèles. Les premiers abris sont des huttes élevées à la hâte ; plus tard , l'émigrant enrichi bâtit une maison plus grande; les planches sont peintes en jaune ou en blanc, et des contrevents verts encadrent les fenêtres. Enfin, dans les centres les plus importants s'élèvent des constructions en pierre ou en brique. Les stations ne diffèrent que par le nom. Qui a songé à donner à l'une d'elles celui du héros hellène Ypsilanti? Chelsea, Albion, viennent après : on s'arrête un moment dans un endroit marqué Paw-Paw sur les cartes les plus récentes, mais qui aujourd'hui a reçu déjà un nom anglais et banal* Le chemin de fer suit longtemps les eaux dormantes de rharmonieuxKalamazou, qui se traîne entre des

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bois d'érables jaunis. La nuit arrive, et la prairie nue prend l'aspect d'un lac noir, immobile et sans reflets. Sur les rives méridionales du lac Michigan, le steppe n'est traversé d'aucune ondulation; sa surface unie reproduit exactement cette forme idéale que l'astronomie dans ses calculs suppose à la terre; la circonférence de l'horizon est aussi parfaite que celle dont le marin sur son vaisseau reste le centre mobile. Cette fuite rapide à travers le désert morne, silencieux, sans limites, semble un rêve. Quelques lumières se montrent enfin sur le fond obscur de l'horizon comme des étoiles au moment de leur lever. On arrive à Chicago.

Chicago est la reine de l'Ouest; c'est la capitale des ^ grands États producteurs de céréales. Il y a trentetrois ans, les Indiens erraient encore librement sur les rives du lac Michigan, où s'élèvent maintenant des églises, des hôtels, des monuments, des maisons pour une population de 180 000 habitants. L'immense damier, découpé de larges rues, s'étend à perte de vue, au nord, au sud, à l'ouest. A l'est est le port, où se pressent les mâts d'une multitude de bateaux. Ils entrent dans la petite rivière qui a donné son nom à la ville, et qui, dans son milieu, se divise en deux branches; douze ponts tournants les traversent, et font communiquer les diverses parties de la cité. De petits remorqueurs, pareils à de gros insectes flottant sur l'eau, traînent sans cesse les bateaux chargés de blé. Chicago est un entrepôt colossal; il reçoit d'une part les

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céréales de l'Ouest, de l'autre tous les produits manufacturés que les Etats de l'Est lui envoient en échange Aussi quelques rues ont-elles autant d'animation que la Cité de Londres. Partout on bâtit : les anciennes maisons de bois sont jetées bas pour faire place à des maisons hautes et vastes ; on construit déjà pour l'avenir, on taille le beau marbre d'Athènes (l'Athènes de Plllinois), on sculpte le bois, on môle à la pierre les belles briques de Milwaukec, d'une couleur claire et dorée. Il n'y a pas une ville de l'Union qui ait une rue comparable à l'avenue Michigan^ bordée sur une immense longueur de charmantes maisons, qui ont toutes vue sur le lac. Elles ne sont point une copie serviie les unes des autres^ comme les maisons des quartiers élégants de New-York. Beaucoup d'entre elles ont des toits à la Mansard, et en générai il m'a semblé y reconnaître une tendance à l'imitation des formes françaises, qui se trahit aussi dans les ameublements. On goûte mieux nos usages, nos modes, sur les rives du lac Michigan qu'aux bords de la Tamise. Les églises, presque toutes asservies au style gothique, sont en revanche d'un goût détestable. 11 est une rue, dont j'oublie le nom, où il y en a presque autant que de maisons. Toutes les sectes se coudoient, et les congrégations, n'étant pas très-nombreuses, ne bâtissent point de monuments assez spacieux pour avoir un grand air architectural. Les églises gothiques en particulier, qui sont comme des réductions, ont quelque chose de pauvre, de mesquin

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#et souvent de grotesque. L'architecture religieuse est au reste, dans tous les États-Unis, soumise à des conditions particulièrement défavorables. J'ai fait le calcul qu'il y a en moyenne une église pour mille habitants sur l'étendue entière du pays. Il n'est pas besoin de vastes nefs, d'ailes spacieuses, de voûtes inaccessibles dans les temples où se réunissent ces petites congrégations,, et qu'elles sont obligées d'élever de leurs propres deniers. Dans les communautés protestantes, l'église perd tout ce que gagne le sentiment religieux.

Si Chicago est en quelque sorte la ville représentative de l'Ouest, son rôle peut être figuré par deux sortes d'établissements, les élévateurs et les abattoirs dits packing-houses. Ce sont les deux mamelles de l'Ouest d'où sortent sans cesse le pain et la viande. J'allai d'abord voir un élévateur. Qu'on se figure un vaste édifice sans fenêtres, très-élevé, subdivisé à l'intérieur en plusieurs étages. L'étage inférieur est traversé par une longue galerie où peuvent entrer deux trains conduits par des locomotives. Les voitures arrivent des dépôts voisins, où la compagnie de l'élévateur reçoit les blés des diverses lignes de chemin de fer avec lesquelles sa gare est en communication. D'un côté de l'élévateur coule la rivière Chicago, de l'autre un canal qui communique avec la rivière. Les bateaux peuvent ainsi venir se ranger le long de l'édifice aussi facilement que les trains pénètrent à l'intérieur. Quand des voitures chargées de blé y sont entrées, on

abaisse la porte latérale des trucs, et le blé roule dans une large rigole qui court tout le long de la voie. Suivons-le dans sa marche. Au haut du vaste bâtiment tourne un axe de fer mis en mouvement par une machine à vapeur de 130 chevaux. Cet arbre de couche porte de distance en distance des tambours où s'applique une large courroie sur laquelle s'attachent des auges. Celles-ci viennent puiser le blé dans la rigole inférieure dont j'ai parlé et relèvent à l'étage supérieur. Après quelques tours de roue, le blé est parvenu sous le toit et va se déverser dans une caisse de bois cubique de très-grande capacité. Une fois emmagasiné dans cette boîte, il est pesé à la façon des voitures qui passent sur une balance : puis on l'envoie dans un des réservoirs définitifs où se classent déjà des céréales de toute nature et de toute qualité. Dans cette vue, on amis au-dessous de l'orifice inférieur du réservoir où se fait le pesage un ajutage de bois : cet ajutage mobile peut être à volonté dirigé vers l'un ou l'autre des vingt canaux de bois qui vont se dégorger dans de grandes tours qui remplissent presque tout le corps de l'édifice. Quand on veut faire sortir le blé de l'élévateur, on n'a qu'à l'abandonner à son propre poids ; il vient remplir des sacs à l'étage inférieur ou descend dans les bateaux par des canaux quadrangulaires de bois pareils à ceux que tout le monde a vus dans les moulins. Le fleuve des graines nourricières coule, coule sans cesse, et va se répandre en tous sens » dans les États de l'Est et vers les ports de l'Atlantique. Sif^ l

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L'élévateur que je visitai en détail peut recevoir jusqu'à 300 000 boisseaux (bushels) de céréales : on pourrait craindre qu'ainsi chargé le réservoir n'éclatât; mais les tours de bois sont très-solidement construites, et l'édifice entier est entouré d'épaisses murailles de brique. Treize roues élévatrices font monter chacune 4000 boisseaux dans une heure ; on peut donc emmagasiner pendant ce temps 52 000 boisseaux. L'édifice entier peut se remplir en une demi-journée. On comprend facilement l'utilité de ces gigantesques réservoirs : le producteur y peut apporter à sa convenance une quantité quelconque de céréales; on la pèse, on la numérote, et il reçoit immédiatement un certificat de dépôt négociable sur le marché de Chicago. La compagnie prélève un droit de 2 cents (le cent est la centième partie du dollar) par boisseau emmagasiné et s'engage à garder le blé pour un laps de temps qui ne peut dépasser vingt jours; au delà de ce terme, le déposant est tenu de payer un dcmi-cent par jour et par boisseau. Les frais de la compagnie s'élèvent par jour à 175 dollars : ce chiffre permet d'évaluer facilement l'étendue des bénéfices qu'elle réalise.

Les élévateurs, on le voit, ne sont autre chose que des docks à blé : on les trouve partout où le commerce des céréales a pris une grande extension , à Chicago, à Milwaukee, à Buffalo. Chicago en possède dix-huit qui peuvent recevoir en tout 10 millions de boisseaux. La capacité des plus considérables est de

1 250 000 boisseaux. En 1845, la quantité de céréales embarquée à Chicago sur le lac était de 1 million seulement de boisseaux; en 1854, ce chiffre s'élevait à 42 millions; du 1er avril 1863 au 1er avril 1864, il a atteint 54 741 839 boisseaux (comprenant 18298 532 de froment, 24 906 934 de maïs, 9 909 175 d'avoine, 683946 de seigle, et 943 252 d'orge). Le tonnage total des navires qui, pendant l'année 1864, sont entrés dans le port de Chicago, steamers, remorqueurs, bricks et schooncrs, s'élève à 232970 tonneaux (1). Ces chiffres démontrent que la guerre n'a point

(1) J'emprunte encore quelques chiffres sur l'imporlance de ce commerce des céréales aux documents du Board of Trade de Chicago.

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