Les ÉtatsUnis pendant la guerre 18611865
La guerre civile des États-Unis comptera un jour dans l’histoire comme l’un des plus grands événements du xix* siècle. Les principes qu’elle a mis aux prises, l’avenir d’un continent entier dépendant de son issue, les sacrifices qu’elle a imposés à l’une des premières nations du monde, tout l’élève au-dessus de tant de misérables contlils où s’usent des ambitions mesquines et des intérêts surannés.
Je m’estimerai toujours heureux d’avoir pu visi- ^ler les États-Unis pendant cette périofle de leur histoire, et d’avoir pu connaître les acteurs principaux de ce grand drame, qui, pendant plusieurs années, a tenu le monde attentif Je n’ai peut être pas échappé à la contagion des passions dont je me sentais entouré, et je ne chercherai point à nier que je me laissais aller avec quelque complaisance aux émotions qui venaient m’assaillir.
INTRODUCTION
J’enlendais résonner avec toute leur sonorité ces grands mots, ces beaux mots de liberté, d’égalité, d’émancipation que, dans mon pays, les hommes de ma génération n’ont encore fait que murmurer : je me trouvais dans un monde bien vivant, où l’action était la sœur du rêve, où la plume pouvait se changer en épée, où les principes avaient des armées, où la gloire avait un prix et l’éloquence un but !
Ma jeunesse ne s’y sentait plus aussi sénile : une douce et secrète ardeur pénétrait lentement et dissipait comme par enchantement les doutes savants, les ironiques réserves, les méfiances, les découragements égoïstes que nous portons presque tous en nos consciences refroidies.
J’éprouvais aussi un plaisir singulier à me trouver dans une véritable démocratie. Je ne suis point de ceux qui n’acceptent la démocratie qu’avec une sorte de résignation attristée, comme un fait, comme une nécessité sociale contre laquelle toute résistance se briserait; je l’aime par goût, je l’admire par choix, quand elle réussit à mettre l’égalité sous l’égide de la liberté et non pas sous celle du despotisme. Il me convient mieux de trouver dans les hommes des égaux que des inférieurs. « Nihil
INTRODUCTION
humani a me cilienum pitlo. » Mais ce sentiment droit, sain et viril qui entraîne l’iiomme vers l’homme, qui se passe d’apprêts, de fictions, de règles, de défenses, ne se peut guère trouver pur et sans alliage dans des sociétés trop vieillies. Il se mêle à l’égalité trop d’envie et de haine quand elle succède à de trop longues servitudes. Je retrouve encore je ne sais quelle bassesse dans sa fierté toujours inquiète, dans sa disposition tacite ou avouée à sacrifier à ses intérêts les intérêts sacrés de la liberté, dans ses flatteries banales à la multitude, dans son respect instinctif de la force, dans ses cruelles et injustes méfiances, dans son envieuse crainte de toute grandeur solitaire. Les plis de l’âme sont lents à s’effacer.
Aux États-Unis, la liberté et l’égalité se sont mêlées intimement et en égales proportions pour former l’esprit démocratique. Tout a favorisé cet heureux mariage : l’immensité du territoire qui offre à tout homme laborieux l’indépendance, le respect forcément accordé au travail dans une société nouvelle, l’incertitude et l’instabilité des destinées, la circonscription étroite des fonctions de l’État, l’absence de toute tutelle historique et traditionnelle, la nécessité où sont les citoyens
vm INTRODUCTION.
(le s’occuper sans cesse de la défense de leurs intérêts et de leurs droits, la séparation complète de l’Église et de l’Élat, qui familiarise toutes les consciences avec l’exercice de la plus haute et de la plus délicate des libertés.
Les théoriciens de la démocratie ont exprimé trois craintes : ils ont pensé que le développement excessif de l’individualisme devait être fatal à cette passion désintéressée qu’on nomme le patriotisme ; que la domination des majorités sans contrôle et sans frein pouvait graduellement, au milieu de toutes les libertés, détruire le sens même de la liberté; ils ont cru enfin qu’une culture générale et uniforme devait abaisser graduellement toutes les intelligences sous le niveau d’une commune médiocrité.
Je ne crois pas que les États-Unis aient encore justifié aucune de ces craintes : leur patriotisme a, ce me semble, été assez éclatant. Que n’ont-ils pas sacrifié à cette Union, que l’Europe se plaisait à appeler une chimère? à celte constitution, qui n’est pas seulement la Charte de leurs libertés, mais encore la garantie de leur grandeur nationale? Sur ce premier point, il me semble qu’il n’y a vraiment rien à dire et que tout commentaire serait vain.
INTRODUCTION
Dira-t-on que le sens de la liberté aille en s’éteipnant dans un pays qui, au milieu d’une effroyable guerre, a accompli aussi tranquillement que pnr le passé toutes ses grandes fonctions politiques ? qui n’a demandé des armes qu’à la loi pour se protéger contre les sauvages fureurs de la trahison? Bien qu’en aient pu dire les calomniateurs des États-Unis, la liberté n’a point reçu de graves blessures, au milieu de tant de convulsions et de catastrophes. Jamais la nation n’a poussé de lâches cris pour appeler un César, jamais elle n’a songé à acheter la victoire par sa propre servitude.
Est-il vrai enfin que la démocratie soit ennemie de toute grandeur et de toute originalité, qu’elle ôte l’indépendance à l’esprit, que ses mœurs soient grossières, banales et tyranniques, qu’elle n’ait d’estime que pour la richesse et le succès? Plus d’un étranger, j»té au milieu des remous de la démocratie américaine comme une bouée livrée à tous les flots, a peut-être ressenti ces impressions. On finit par ne plus apercevoir, dans son propre pays, un certain fonds de banalité, de vulgarité qu’on a vu depuis l’enfance. Dans un pays nouveau, ce fonds est ce qui frappe tout d’abord les yeux, et longtemps on ne voit pas autre chose. La gros-
INTRODUCTION
sièrelé américaine a d’ailleurs je ne sais quoi d’aigu, d’agressif, de plus vivant et par là même de plus blessant que cette grossièreté humble, résignée, presque bovine des jnultitudes en Europe. Mais en aucun pays l’on n’a le droit de juger une nation par les tableaux de hasard de la place publique et de la rue. Rien, je le crois, n’est plus malaisé que de bien apprécier le caractère américain, de démêler ce qui lui est propre et ce qui n’est qu’accidentel, ce qui appartient au terroir et ce qui n’e;t qu’une importation, un alliage impur et temporaire. Les Américains prétendent quelquefois que personne ne peut les comprendre qu’euxmêmes, et j’ai entendu porter sur leur compte tant de jugements ridicules, que je ne suis pas trés-éloigné de croire qu’ils ont raison.
A la fois ardent et froid, irritable et patient, vindicatif et généreux, communicatif et réservé, avide et prodigue, l’Américain semble d’abord un tissu de contradictions. On s'étonne de trouver tant de ruse avec tant de bonhomie, des desseins si suivis sous une nonchalance si facile, des habitudes si simples au sein de la richesse, des raffinements si grands dans les conditions obscures, tant de diplomatie au village et tant de rusiieilé à la ville.
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INTRODUCTION. XI
L’Américain n’csl point systématique : il subordonne toujours les moyens au but; il sait tirer profît des circonstances, des hommes, des hasards mêmes. Ce qu’il ne peut emporter de vive force, il l’obtient par la patience, mais il n’use point sa patience où l’audace peut réussir. Il n’y a point pour lui de fictions ; il a des sentiments profonds, et point de sentimentalité. On ne lui en impose jamais : dans l’homme d’Etat, dans le prêtre, dans l’écrivain, dans l’orateur, il cherche toujoui*s l’homme.
Aussi dépasse-t-il, je crois, toutes les nations et toutes les races dans la connaissance du cœur humain. C’est là sa grande, sa seule, son insatiable curiosité ; l’art, les idées abstraites, la nature, la philosophie, ne passent qii’aprés et bien loin. Sa mémoire semble capable d’embrasser tous les noms, toutes les généalogies, toutes les anecdotes, toutes les dates : s’il étudie une doctrine, le sectateur l’intéresse autant que la secte. 11 aime le poëte au même degré que le poeme. Longfellow, Bryant, Lowell, sont, pour tout Américain, des amis personnels, ils peuvent s’asseoir à chaque foyer, tout leur appartient ; ce sont les vrais rois de cette démocratie, qu’on dit si vulgaire, si rapace, et qu’on peint
INTRODUCTION
ù genoux devant le dieu Dollar. Si l’Américain voyage, c’est encore pour rencontrer des hommes ; il lui faut toujours, comme au Poussin, quelques personnages dans un tableau ; ce qu’il trouve en tout lieu de plus étonnant, c’est de s’y voir. Il n’en est pas encore à se fuir lui-même, à chercher le demisommeil des tristes contemplations : il est éminemment sociable, mais sa sociabilité n’est pas cette ha* nale complaisance, qui joue avec de vaines formules ; elle est plus exigeante : elle dit au nouveau venu, à l’inconnu : qui êtes-vous? que m’apportez-vous? que pouvez-vous m’apprendre? êtes-vous meilleur que moi? êtes-vous un homme? excellez-vous en quelque chose? savez-vous couper ce tronc d’arbre ou traduire Homère? Il jette la sonde dans toutes les consciences : et méprise par-dessus tout l’être inutile, la niaiserie, la sottise, la paresse d’esprit.
Si imbu qu’il soit de l’esprit d’égalité, il cherche toujours des supérieurs, mais il sait reconnaître un supérieur dans une maison de bois du Maine, comme dans un palais de la cinquième avenue de New-York, sous la veste d’un fermier comme sous la robe d’un pasteur.
Au fond même de sa religion, je retrouve encore l’instinct de la soriabilité : il lui faut nu une doc-
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Irinc qui pénèlrc très - prolbnclément dans les noirceurs et les détours de Tâme humaine , qui en analyse les contradictions, les tendances fatales, les étrangetés, avec une curiosité presque cruelle, ou une religion qui fasse descendre Dieu à rhorame.un Jésus humain, réformateur, fraternel; il adore la poésie, car la poésie n’est rien si elle n’est personnelle, si elle ne touche aux cordes les plus vibrantes de l’âme. L’histoire ne pouvait être négligée par un peuple si politique, si amoureux de réalités vivantes : Bancrofl, Prescott, Motley, Hildreth, témoignent sulTisamment des aptitudes naturelles de l’esprit américain aux études historiques. 11 me semble en revanche revêche aux spéculations métaphysiques : dans Emerson, un esprit exquis, poétique, agile, à la fois souple et ferme, je trouve en somme un moraliste plutôt qu’un philosophe, une façon de Montaigne, comme lui fuyant, essayiste, capricieux, avec moins d’esprit et plus de profondeur, moins de grâce et plus de foi, mais avant tout et profondément humain.
La sagacité, la finesse, l’art du diagnostic moral, qui sont les privilèges du caractère américain, ne sont pas incompatibles avec une profonde ignorance et souvent avec une grande naïveté.
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Les intelligences n’entrent point dans des moules uniformes, pour y recevoir les mêmes plis. Elles se moulent dès le jeune âge aux accidents de la route. Il y a une certaine proportion toujours gardée entre les aptitudes et les désirs. Point de rêveurs, de déclassés, d’incompris. Les espérances ne sont jamais fixées sur des objets trop lointains : l’Américain n’aime pas à se plaindre : il est trop fier, et en même temps trop habile : il sait bien que la plainte est le cri de la faiblesse. 11 est toujours content de sa maison, de sa femme, de ses enfants, de ses chevaux, de ses champs, du maître d’école qu’il paye, du député pour qui il a voté, du président qui a eu sa voix. S’il reçoit une injure, il n’en dit rien à personne. 11 traitera aussi longtemps qu’il le pourra son ennemi avec les dehors d’une politesse satisfaite, pour ne point lui donner le plaisir des éclats bruyants et des injures. 11 est ami fidèle et sûr, sans trop attendre lui-même de l’amitié. Il a peu d’illusions, mais il est plus heureux que nous, car il n’en a jamais eues, et nous souffrons de perdre les nôtres. Depuis l’enfance, il a vu les choses par le côté réel, aigu, sans prismes trompeurs, sans couleurs fausses; l’éducation qu’il reçoit ne le jette point dans la vie étranger à tout, trompé sur tout.
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INTRODUCTION
Les Américains ne connaissent point ces déchirements d’une belle âme, nourrie de chastes pensées, bercée de doux rêves et mise tout d’un coup au contact d’un monde vivant, froid, pressé : ils ne poursuivent jamais l’impossible et ne demandent rien qu’à la volonté et à l’intelligence. — Voilà les deux armes qu’il faut aiguiser de bonne heure : ils pensent que l’intelligence conduit à la vertu, et que la volonté seule peut l’atteindre. Leur morale est trempée dans le fleuve fangeux de la vie, mais elle en sort plus invulnérable.
Il y a peut-être quelque chose de sévère dans cette
façon de regarder la vie, dans cette soumission aux
dures réalités et ce divorce avec toute chimère •
la femme apparaît heureusement au milieu de tout cela comme une flamme et un rayon poétiques; si dur à lui-même, l’Américain garde pour elle une tendresse délicate et subtile : c’est son égale, sa joie, sa vraie compagne, l’orgueil de son foyer : ils se sont cherchés l’un et l’autre et librement choisis. Elle n’est point venue les yeux baissés, timide, muette, mais la main ouverte et le front haut ; elle est son alliée, son conseilla consolatrice et l’inspiratrice : belle, rieuse, parée, vous la croyez frivole, elle sourit à la terre, comme dit un poète persan,
IMUüDüCTlUiN.