CHAPITRE VII
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Le Canada occidental, que le voyageur traverse en allant du Niagara à Détroit, dans le Michigan, n’offre d’intérêt qu’à l’agriculteur. La forêt y occupe encore de très-grandes surfaces; mais partout où elle a été coupée s’étendent de beaux champs où les boules d’or des potirons brillent à travers les tiges du maïs. Autour des maisons, des pommiers déjà vieux se penchent sous leurs fruits. Que dire de Sainte-Catherine, de Iïamilton,deLondon, de toutes ces villes qui se ressemblent, et oùla locomotive ne s’arrête qu’un instant? La géographie connaît à peine ces lieux, à demi villes, à demi villages, où vit une population obscure, sans nationalité bien définie, sans passé comme sans avenir, servante dédaignée d’une métropole lointaine et de plus en plus indifférente. Hamilton, ville grande et prospère, bâtie en pierre, domine le lac Ontario , qui étincelle sous le soleil comme un bouclier d’acier.
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On suit d’abord le lac, puis on s’élève par des pentes boisées sur le plateau de la péninsule canadienne. L’extrémité occidentale de cette péninsule est baignée d’un côté par le lac Saint-Clair, de l’autre par le lac Érié. J’arrivai à dix heures du soir fl Windsor, situé sur le détroit qui unit ces deux lacs. Sur la rive opposée. Détroit, éclairé par la lune en son plein, semblait sortir de l’eau. Les lumières du port brillaient au loin, et les fanaux colorés des bateaux à vapeur glissaient en tous sens; un bateau-bac traversait rapidement le canal, où ses feux rouges se réverbéraient sur les rides de l’eau. Le gémissement étrange du sifflet des chaudières troublait seul le silence de la nuit. La grande Ourse, pâlie par la lumière de la lune, semblait descendre sur la ville endormie. Ce tableau avait quelque chose de féerique, et malgré le froid piquant de la nuit je demeurai sur le pont du vapeur qui m’emportait vers Détroit, pendant que les nombreux émigrants avec qui j’avais voyagé toute la journée dévoraient le souper qu’on leur avait préparé dans la salle à manger. En admirant ce vaste canal, qui a presque un kilomètre de large, je me rappelai, avec une fierté môlée de regrets, que des Français avaient les premiers apporté la civilisation dans ce lieu, qui n’a plus de français que le nom. Quand un gouvernement insouciant livra le Canada à l’Angleterre, n’est-ce pas ici qu’un héros, Ponliac, recommença seul la lutte, et combattit héroïquement pour la France en môme temps que pour l’indépen-
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dance de sa race? Hélas ! la France ne connaît plus ce noble martyr, et son nom ne se retrouve aujourd’hui que dans un comté inconnu de l’illinois (1).
Le lendemain matin, le charme était rompu. Détroit, qui le soir m’était apparue comme transfigurée dans la vapeur lumineuse de la lune, se montra ce qu’elle est réellement, une ville à demi achevée, où les masures de bois avoisinent de gigantesques constructions en pierre ou en brique, où d’immenses avenues, tracées pour une capitale, longent presque partout des terrains vagues et encore inoccupés. C’est bien là la cité de l’ouest, où les extrêmes se touchent; ici on construit, à côté l’on démolit pour reconstruire : tous les styles se heurtent, tout se mêle, hangars, maisons de bois, villas ornées de vérandahs blanches, grands massifs de pierre et de brique, où s’étagent les magasins et reluisent les criardes enseignes, temples grecs aux colonnes de bois peint et aux frontons nus, églises gothiques dont le temps n’a pu encore user les angles et auxquelles des lierres plantés hier essayent en vain de donner un air de vétusté. Aux trottoirs de pierre larges comme des rues succèdent des trottoirs en planches ou des fondrières; des voitures de campagne allemandes, faites de deux longues planches soutenues contre quatre piquets et traînées par des chevaux rustiques, passent à côté
(I) Voyez l’Bistory ofihe Conspiracy of Pontiac, par F. Parkmann. Boston, 1851.
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des beaux camions peints en rouge et des longs omnibus qui roulent sur des rails. Il y a quelque part des monuments, un hôtel de ville, un palais de justice, une douane, une banque bâtie dans le style grec, un théâtre, un muséum; mais le vrai monument de l’Ouest est toujours l’hôtel : dans les vastes antichambres pavées en marbre se presse incessamment un peuple de voyageurs, de curieux, de spéculateurs, occupés à lire les journaux, les monstrueuses affiches, les nouvelles télégraphiques, la cote de l’or et le registre où s’inscrivent les nouveaux arrivants. Les domestiques noirs courent en tous sens; de la buvette (ôar-roow), remplie de groupes bruyants, sort une odeur de tabac et d’eau-de-vie. Dans les salons couverts de riches tapis aux éclatantes couleurs, les dames reçoivent leurs visites; parfois une jeune fille essaye la dernière valse de Paris sur un piano dont les touches lassées ne rendent plus qu’un son faux et éteint. Dans l’énorme salle à manger s’allongent les tables autour desquelles on s’asseoit à toute heure et où, sous des noms différents, on fait trois ou quatre fois par jour le môme repas. A côté d’une femme habillée avec la dernière élégance, dont les fines mains couvertes de bagues ne touchent aux mets qu’avec une savante lenteur, s’asseoit un robuste fermier qui en quelques instants a dévoré tout ce qu’on lui apporte. Un enfant boit du lait à la glace dans un verre pendant qu’un officier en congé vide une bouteille de calmvba.Lcs nègres agiles et souriants se
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tiennent derrière les taciturnes mangeurs, surveillant leurs moindres désirs et toujours prêts à les satisfaire. L’hôtel est, dans l’Ouest, avec le meeting politique, un organe et un instrument de sociabilité; la vie est trop affairée pour les rapports sociaux qui demandent des loisirs, qui exigent le goût désintéressé des choses de l’esprit, l’application demi-sérieuse, demi-frivole, à la poursuite d’un idéal de convention. La rudesse démocratique ignore ou dédaigne les nuances, les degrés, les classifications ; au milieu de tant d’égaux, l’homme se sent en réalité seul. Chacun a sa maison où, avec sa femme et ses enfants, il s’enferme; mais à l’hôtel l’Américain voit de nouveaux visages, il entend parler d’autre chose que de ses propres affaires, il apprend à aimer l’ordre, la propreté, le luxe, les chambres spacieuses et élevées ; il forme ses manières sur celles des étrangers auxquels il se trouve mêlé. Il épie les mouvements, écoute les moindres paroles des personnages célèbres, généraux, hommes d’État, orateurs ou écrivains, que le hasard a pour un jour amenés à ses côtés. Parmi ce flot continuel de nouveaux arrivants, au milieu de tant de figures diverses, il en vientà connaître mieux que sur les cartes la grandeur de son pays : s’il ne peut en visiter tous les États, tous les États viennent le visiter. Son horizon s’élargit, et du centre de ce vaste continent ses regards plongent jusque sur les bords de l’Atlantique, jusqu’au golfe du Mexique , jusqu’aux vallées de la Californie.
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L’hôlel est comme l’abrégé de la confédération.
De Détroit à Chicago on traverse en ligne droite l’État agricole du Michigan. Rien ne distrait le regard sur cette fertile plaine : on ne voyage pas, dans l’Ouest, on est transporté d’un lieu à un autre. Parmi les champs et les bois, on traverse comme d’un bond toutes les phases de la civilisation. Ici des feux consument lentement les derniers troncs d’arbres dans une partie de la forêt qu’on veut donner à la culture; dans les pâturages encore remplis de fleurs sauvages, d’asters violets, de verges d’or, de molènes, errent des vaches entre les souches noircies et les blocs erratiques; dans les premiers enclos, la charrue passe lentement en contournant les dernières souches ; sur les champs déjà bien nettoyés, le soc trace sans difficulté ses sillons parallèles. Les premiers abris sont des huttes élevées à la bâte ; plus tard , l’émigrant enrichi bâtit une maison plus grande; les planches sont peintes en jaune ou en blanc, et des contrevents verts encadrent les fenêtres. Enfin, dans les centres les plus importants s’élèvent des construc* tions en pierre ou en brique. Les stations ne diffèrent que par le nom. Qui a songé à donner à l’une d’elles celui du héros hellène Ypsilanti?Chelsea, Albion, viennent après : on s’arrête un moment dans un endroit marqué Paw-Paw sur les cartes les plus récentes, mais qui aujourd’hui a reçu déjà un nom anglais et banal. Le chemin de fer suit longtemps les eaux dormantes de l’harmonieux Kalaraazou, qui se traîne entre des
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bois d’érables jaunis. La nuit arrive, et la prairie nue prend l’aspect d’un lac noir, immobile et sans reflets. Sur les rives méridionales du lac Michigan, le steppe n’est traversé d’aucune ondulation; sa surface unie reproduit exactement cette forme idéale que l’astronomie dans ses calculs suppose à la terre; la circonférence de l’horizon est aussi parfaite que celle dont le marin sur son vaisseau reste le centre mobile. Cette fuite rapide à travers le désert morne, silencieux, sans limites, semble un rêve. Quelques lumières se montrent enfin sur le fond obscur de l’horizon comme des étoiles au moment de leur lever. On arrive à Chicago.
Chicago est la reine de l’Ouest; c’est la capitale des grands Étals producteurs de céréales. Il y a trentetrois ans, les Indiens erraient encore librement sur les rives du lac Michigan, où s’élèvent maintenant des églises, des hôtels, des monuments, des maisons pour une population de 180 000 habitants. L’immense damier, découpé de larges rues, s’étend à pertede vue, au nord, au sud, à l’ouest. A l’est est le port, où se pressent les mâts d’une multitude de bateaux. Ils entrent dans la petite rivière qui a donné son nom à la ville, et qui, dans son milieu, se divise en deux branches ; douze ponts tournants les traversent, et font communiquer les diverses parties de la cité. De petits remorqueurs, pareils à de gros insectes flottant sur l’eau, traînent sans cesse les bateaux chargés de blé. Chicago est un entrepôt colossal ; il reçoit d’une part les
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céréales de l’Ouest, de l’autre tous les produits manufacturés que les États de l’Est lui envoient en échange. Aussi quelques rues ont-elles autant d’animation que la Cité de Londres. Partout on bâtit : les anciennes maisons de bois sont jetées bas pour faire place à des maisons hautes et vastes ; on construit déjà pour l’avenir, on taille le beau marbre d’Athènes (l’Athènes de rillinois], on sculpte le bois, on môle à la pierre les belles briques de Milwaukee, d’une couleur claire et dorée. Il n’y a pas une ville de l’Union qui ait une fue comparable à l’avenu? Michigan, bordée sur une immense longueur de charmantes maisons, qui ont toutes vue sur le lac. Elles ne sont point une copie servile les unes des autres, comme les maisons des quartiers élégants de New-York. Beaucoup d’entre elles ont des toits à la Mansard, et en général il m’a semblé y reconnaître une tendance à l’imitation des formes françaises, qui se trahit aussi dans les ameublements. On goûte mieux nos usages, nos modes, sur les rives du lac Michigan qu’aux bords de la Tamise. Les églises, presque toutes asservies au style gothique, sont en revanche d’un goût détestable. 11 est une rue, dont j’oublie le nom, où il y en a presque autant que de maisons. Toutes les sectes se coudoient, et les congrégations, n’étant pas très-nombreuses, ne bâtissent point de monuments assez spacieux pour avoir un grand air architectural. Les églises gothiques en particulier, qui sont comme des réductions, ont quelque chose de pauvre, de mesquin
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et souvent de grotesque. L’architecture religieuse est au reste, dans tous les États-Unis, soumise à des conditions particulièrement défavorables. J’ai fait le calcul qu’il y a en moyenne une église pour mille habitants sur l’étendue entière du pays. Il n’est pas besoin de vastes nefs, d’ailes spacieuses, de voûtes inaccessibles dans les temples où se réunissent ces petites congrégations, et qu’elles sont obligées d’élever de leurs propres deniers. Dans les communautés protestantes, l’église perd tout ce que gagne le sentiment religieux . *
Si Chicago est en quelque sorte la ville représentative de l’Ouest, son rôle peut être figuré par deux sortes d’établissements, les élévateurs et les abattoirs dits packing-houses. Ce sont les deux mamelles de l’Ouest d’où sortent sans cesse le pain et la viande. J’allai d’abord voir un élévateur. Qu’on se figure un vaste édifice sans fenêtres, très-élevé, subdivisé à l’intérieur en plusieurs étages. L’étage inférieur est traversé par une longue galerie où peuvent entrer deux trains conduits par des locomotives. Les voitures arrivent des dépôts voisins, où la compagnie de l’élévateur reçoit les blés des diverses lignes de chemin de fer avec lesquelles sa gare est en communication. D’un côté de l’élévateur coule la rivière Chicago, de l’autre un canal qui communique avec la rivière. Les bateaux peuvent ainsi venir se ranger le long de l’édifice aussi facilement que les trains pénètrent à l’intérieur. Quand des voitures chargées de blé y sont entrées, on
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abaisse la porte latérale des trucs, et le blé l’oule dans une large rigole qui court tout le long de la voie. Suivons-le dans sa marche. Âu haut du vaste bâtiment tourne un axe de fer mis en mouvement par une machine à vapeur de 130 chevaux. Cet arbre de couche porte de distance en distance des tambours où s’applique une large courroie sur laquelle s’attachent des auges. Celles-ci viennent puiser le blé dans la rigole inférieure dont j’ai parlé et l’élèvent à l’étage supérieur. Après quelques tours de roue, le blé est parvenu sous le toit et va se déverser dans une caisse de bois cubique de très-grande capacité. Une fois emmagasiné dans cette boite, il est pesé à la façon des voitures qui passent sur une balance : puis on l’envoie dans un des réservoirs définitifs où se classent déjà des céréales de toute nature et de toute qualité. Dans cette vue, on amis au-dessous de l’orifice inférieur du réservoir où se fait le pesage un ajutage de bois ; cet ajutage^ mobile peut être àvolonté dirigé vers l’un ou l’autre des vingt canaux de bois qui vont se dégorger dans de grandes tours qui remplissent presque tout le corps de l’édifice. Quand on veut faire sortir le blé de l’élévateur, on n’a (pi’à l’abandonner à son propre poids; il vient remplir des s:ics à l’étage inférieur ou descend dans les bateaux par des canaux quadrangulaires de bois pareils à ceux que tout le monde a vus dans les moulins. Le fleuve des graines nourricières coule, coule sans cesse, et va se répandre en tous sens dans les États de l’Est et vers les ports de l’Atlantique.
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L’élévateur que je visitai en détail peut recevoir jusqu’à 300 000 boisseaux {bushels) de céréales : on pourrait craindre qu’ainsi chargé le réservoir n’éclatàt; mais les tours de bois sont très-solidement construites, et l’édifice entier est entouré d’épaisses murailles de brique. Treize roues élévatrices font monter chacune àOOO boisseaux dans une heure ; on peut donc emmagasiner pendant ce temps 52 000 boisseaux. L’édifice entier peut se remplir en une demi-journée. On comprend facilement l’utilité de ces gigantesques réservoirs : le producteur y peut apporter à sa convenance une quantité quelconque de céréales ; on la pèse, on la numérote, et il reçoit immédiatement un certificat de dépôt négociable sur le marché de Chicago. La compagnie prélève un droit de 2 cents (le cent est la centième partie du dollar) par boisseau emmagasiné et s’engage à garder le blé pour un laps de temps qui ne peut dépasser vingt jours ; au delà de ce terme, le déposant est |enu de payer un demi-cent par jour et par boisseau. Les frais de la compagnie s’élèvent par jour à 175 dollars : ce chifl're permet d’évaluer facilement l’étendue des bénéfices qu’elle réalise.
Les élévateurs, on le voit, ne sont autre chose que des docks à blé : on les trouve partout où le commerce des céréales a pris une grande extension , à Chicago, à MiUvaukee, à Buffalo. Chicago en possède dix-huit qui peuvent recevoir en tout 10 millions de boisseaux. La capacité des plus considérables est de
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1 250 000 boisseaux. En 1845, la quantité de céréales embarquée à Chicago sur le lac était de 1 million seulement de boisseaux; en 1854, ce chiffre s’élevait à 12 millions; du l" avril 1863 au 1" avril 1864, il a atteint 54 741 839 boisseaux (comprenant 18298 532 de froment, 24906934 de maïs, 9 909175 d’avoine, 683946 de seigle, et 943 252 d’orge). Le tonnage total des navires qui, pendant l’année 1864, sontentrés dans le port de Chicago, steamers, remorqueurs, bricks elschooners, s’élève à 232970 tonneaux (1).
Ces chiffres démontrent que la guerre n’a point
(1) J’emprunte encore quelques chiffres sur l’importance de ce commerce des céréales aux documents du Board of Trade de Chicago.
CÉRÉALES SORTIES DE CHICAGO DE 1859 A 18Gé.
Anin‘i*s.
Froinpiit.
Mais.
Avoine.
Seigle.
Orge.
Total.
lioii^senu.x.
Une partie du froment sort à l'état de farine : il y a neuf grands moulins à Chicago. En 1863-64, 1 507 816 barils de farine ont été expédiés de cette ville. La guerre a donné une grande activité à la production des avoines, comme on peut le vérifier sur notre tableau. Les chemins de fer qui rayonnent vers lé Sud étaient encombrés sans cesse de trains qui transportaient l’avoine aux différentes armées.
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interrompu le développement de l’agriculture dans l’Ouest. Financièrement, tout le poids de la lutte gigantesque où l’Union a été engagée a pesé sur les États de l’Atlantique. L’Ouest, loin de s’appauvrir, s’est enrichi. Avant la guerre civile, la dette hypothécaire y avait pris des proportions inquiétantes. L’année 1848 avait été marquée par une prospérité extraordinaire, et à celte époque les fermiers, enivrés par le succès, avaient tous fait de larges emprunts pour acheter de la terre et pour faire des améliorations de toute espèce. Malheureusement pour eux, le blé atteignit de 1850 à 1857 des prix de moins en moins rémunérateurs : pendant la crise de 1857, il tomba à 20, à 15, môme à 10 cents le boisseau. L’Ouest se crut ruiné et perdit presque l’espoir de payer sa dette. Avant la guerre, le maïs valait 30 cents, le froment 75 cents environ. Depuis l’introduction du papier-monnaie, les prix se sont naturellement beaucoup élevés: au mois d’octobre 1864, le maïs se cotait 1 dollar, et le froment 1 dollar 30 cents. Le fermier s’est trouvé ainsi en mesure de rembourser avec (lu papier ce qu’il avait reçu en espèces. L’accroissement des prix ne lui a pas permis seulement de se libérer très-rapidement, il a pu encore faire des économies et des placements, soit en terres, soit dans les emprunts fédéraux. La guerre a balayé dans tous b‘s États de l’Ouest cette multitude de billets de banque qui jadis les inondaient ; ils ont été renvoyés dans l’Est, et l’on n’y reçoitplus que les greenbacks, les billets
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verts de la dette nationale. Il est vrai de dire que les salaires ont notablement augmenté : les ouvriers de campagne, qui jadis recevaient de 12 à 15 dollars par mois, exigent aujourd’hui 25 dollars; mais l’emploi de nombreuses machines agricoles a beaucoup amoindri la main-d’œuvre, et un grand nombre d’agriculteurs, sur leurs petites fermes, n’ont pointbesoin d’avoir recours à des bras étrangers. A mesure que le recrutement faisait des vides dans la population de l’Ouest, l’émigration venait les remplir, car elle se dirige toujours de préférence vers les États les plus éloignés de l’Atlantique. A la faveur de toutes ces circonstances, l’Ouest a pu s’enrichir par la guerre, et la prospérité dont il jouit a singulièrement exalté le sentiment de fidélité à l’Union. Ceux qui songaient à détacher les États du Nord-Ouest de ceux du Centre et de l’Atlantique connaissaient bien peu les sentiments de la population qui a rempli les vastes provinces devenues les greniers de l’Union. La doctrine de la sécession n’y a encore converti personne, et ceux qui se plaisaient à tracer en imagination les limites d’une confédération occidentale doivent être cherchés ailleurs que dans l’Ouest.
.\près le pain, la viande. Après ma visite à l’élévateur, je me rendis dans un des abattoirs de Chicago. Les packing-houses sont placés loin du centre de la ville, sur la prairie, qui de toutes parts l’entoure. A quelque distance des quartiers populeux, on arrive dans des faubourgs où des masures de bois s’élèvent
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çà et là, orientées au hasard. Les rues sont pourtant déjà tracées, et les larges avenues s’étendent à perte de vue. La roule n’est point pavée; les voitures enfoncent dans le sable ou roulent en cahotant sur un chemain fait de planches justaposées. Le long des maisons, des trottoirs de bois sont supportés sur des pieux. Suivons dans la plaine un de ces grands troupeaux que des guides à cheval conduisent lentement vers les parcs voisins des abattoirs. Pendant quelques jours, enfermés entre des planehes, les bœufs paissent l’herbe sèche et rare de la prairie, presque dépouillée aux abords de la grande cité. Quand le moment est venu, on les mène à l’abattoir. Des brins de foin qu’on leur présente les attirent jusqu’à la porte où ils sont attendus. Au moment où un bœuf dépasse le seuil, il est saisi par les cornes et entraîné par une corde qui s’enroule sur un treuil. Un coup de massue achève eu un instant 1e malheureux animal. A ses jambes de derrière s’accrochent des harpons de fer; il est enlevé, dépouillé de sa peau, vidé, fendu en deux. Les deux moitiés préparées sont portées sur une immense enclume de bois; tout autour les bouchers vigoureux font sans cesse retomber leur hache. A peine détachés, les morceaux sont saisis avec des crocs, salés et empaquetés dans des barils. Dans ces proportions, la boucherie prend quelque chose de grandiose. On voit les grands corps saignants avancer le long des poutres auxquelles ils sont suspendus ; les crocs où ils s’attachent glissent sur de petits rails en fer. L’un après
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l’aiili'O, les immenses quartiers arrivent devant Tenclume où résonnent sans relâche les couperets affilés.
Dans les journées les plus actives, en octobre et en novembre, on tue dans l’abattoir que je visitai jusqu’à 3/»ü bœufs. 11 y a place dans la vaste usine à viande pour 700 bœufs coupés en deux. Qu’on se figure les 1 400 moitiés pendues à de longues poutres parallèles ! 350 ouvriers sont sans cesse à l’ouvrage. Outre 340 bœufs, ils tuent encore et préparent chaque jour 1 800 cochons. Une longue cuve quadrangulaire remplie d’eau chaude reçoit les cadavres de ces animaux. Us tombent un à un, après avoir reçu le coup de mort, dans le compartiment extrême où l’eau est presque bouillante; ils y flottent quelque temps, puis les bouchers les saisissent, les nettoient, les raclent avec de petits chandeliers de fer. On n’a pu trouver d’instrument plus commode ni plus expéditif pour enlever les soies dures de ces bêtes. Le boucher, tenant le chandelier par sa partie allongée, frotte sans relâche avec le bord recourbé du support, et enlève les soies comme par longs copeaux. Pendant ce temps, les cadavres flottent encore sur l’eau, traversée par un incessant jet de vapeur; le porc, dépouillé, se trouve bientôt pris dans une espèce de berceau de fer qui le retourne et 1e jette sur une table. Là on le nettoie de nouveau ; il prend la couleur rose et délicate des jeunes cochons de lait : des crocs entrent alors entre les tendons de ses membres
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postérieurs. L’animal est enlevé et pendu par les pieds. D’un seul coup de couteau, le ventre est fendu; les mains plongent entre scs flancs et rejettent les intestins bouflis, la bile verdâtre, les rubans dentelés et graisseux des tripes. Le sang descend dans une rigole : rien n’est perdu, tout est recueilli et mis à part ; le porc dépouillé et fendu vient prendre sa place dans un magasin où il se dessèche avant d’être découpé. 11 y a quelque chose d’homérique dans ce perpétuel massacre, et l’on finit par trouver une poésie sauvage dans ces scènes sanglantes; on oublie ce qu’elles ont de révoltant pour ne penser qu’à l’ordre, à l’activité, à la grandeur des résultats obtenus. Le malheureux ouvrier qui achète la viande à bon marché dans les faubourgs de Liverpool ou de Londres sait-il qu’il la doit à ces rudes bouchers de Chicago, dont les bras trempent toute la journée dans le sang^ Les abattoirs sont de vastes laboratoires ou s’amassent les matériaux nécessaires à la vie humaine : la fleur sauvage de la prairie, la gentiane azurée, les graminées avec lesquelles a joué le vent descendu des montagnes Rocheuses, ont passé dans ces chairs où jouent aujourd’hui la hache et le couteau et quj «leviendront bientôt la chair d’un peuple.
Le commerce de la viande s’est développé à Chicago avec autant de rapidité que celui du blé. Cincinnati était, il y a encore quelques années, le marché principal des porcs, ce qui lui avait valu le surnom de Porcopolis ; mais aujourd’hui Chicago a pris les
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devants : par les lacs, les canaux et les chemins de fer qui de toutes parts y rayonnent, cette ville peut distribuer la viande plus rapidement et plus économiquement que nulle autre. En 1863-64, on a mis en barils dans les 58 abattoirs de Chicago 904659 porcs; pendant l’année 1862-63, le chiffre était presque d’un million; en 1857-58, il n’était que de 99 262; il a donc décuplé en six années. Pendant l’année qui finissait au 31 mars 1864, on avait reçu en outre à Chicago 300 622 têtes de bestiaux contre 209 655 reçus pendant l’année qui avait précédé. Un grand nombre de bœufs ne font que traverser la ville et sont dirigés par le lac vers les États de l’Ouest. La ville de New- York par exemple, qui en 1863 a consommé 264 091 têtes de bestiaux, en a reçu 118 692 de l’Illinois. Veut-on savoir ce que cette ville de meuniers, de bouchers et de marchands fait pour l’éducation primaire? elle a fondé 17 écoles de district et une école supérieure. Pendant l’année 1863, ces écoles ont été fréquentées chaque jour en moyenne par 10 000 élèves. Le fonds des écoles {school fund), qui consiste en terres concédées par la municipalité, est estimé à 900 000 dollars. Aux revenus qui en dérivent s’ajoute la taxe des écoles, votée et perçue chaque année. Pendant l’année 1863, le budget de l’instruction primaire a été de 146 655 dollars, ce qui permet de porter la dépense par élève, en moyenne, à 12,67 dollars.
Les grands travaux d’utilité publique qui s’exé-
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cutent à Chicago peuvent rivaliser avec ceux des plus grandes capitales. Un réseau de magnifiques égouts s’étend sous la ville entière; les maisons reçoivent l’eau à tous les étages. Cette eau est prise sur les bords du lac et élevée par de puissantes machines à vapeur dans un vaste réservoir ; mais les nombreux abattoirs, les tanneries et les divers établissements situés le long de la rivière envoient beaucoup d’impuretés sur les bords du lac, et pour avoir une eau plus saine, l’ingénieur de la ville, M. Chesbrough, a conçu le projet hardi d’aller chercher l’eau du lac à 3 kilomètres du bord à l’aide d’un tunnel creusé sous le lit et communiquant avec une tour creuse, percée d’ouvertures à des hauteurs diverses. Ces portes peuvent s’ouvrir ou se fermer à volonté, de telle façon que pendant l’été, par exemple, on ne laissera entrer dans.le tunnel que les eaux du fond du lac, non échauffées par le soleil. Ce beau travail est en voie d’exécution, et la tour de bois qui doit servir de prise d’eau était déjà terminée quand je quittai Chicago.
Après ma visite aux abattoirs de Chicago, je fus conduit à un camp nommé le Camp-Douglas (partout ce nom se retrouve dans l’Illinois), où l’on gardait environ dix mille prisonniers confédérés. Douze longues rangées de maisons de bois parallèles avaient été élevées pour recevoir les confédérés ; le vaste camp était entouré d’une palissade, au haut de laquelle courait un balcon de bois où se promenaient
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les sentinelles fédérales. Je ne fus point admis à l’intérieur de la vaste enceinte, et j’aperçus seulement quelques prisonniers, revenant d’une corvée, qui traversaient avec leurs gardiens les grandes places d’armes, autour desquelles s’allongaient les casernes des soldats fédéraux, maisons basses, élevées à la hâte, et qui n’ont qu’un rez-de-chaussée. La plupart portaient encore leur uniforme gris et ces chapeaux de feutre mou qui semblaient être la coiffure favorite des deux armées. Les prisonniers du Sud ont toujours été traités dans les camps du Nord avec la plus grande humanité; leur nourriture était la même que celle de leurs gardiens, et leur sort n’était en réalité pas beaucoup plus malheureux. Dans le Sud, au contraire, il est avéré que les prisonniers du Nord ont été souvent l’objet des traitements les plus barbares; le récit de leurs souffrances est la page la plus lamentable de la guerre et montre jusqu’à quel degré l’institution de l’esclavage peut endurcir les âmes. Le gardien de la prison d’Andersonville, en Géorgie, se vantait publiquement de faire périr plus de fédéraux que le général Lee n’en tuait sur les champs de bataille. C’est le 17 octobre que je vis le Camp-Douglas : peu de temps après, à la veille de l’élection présidentielle, la police de Chicago mit la main sur des malfaiteurs qui, venus du Canada et des provinces du Sud, avaient projeté de mettre le feu à la ville sur plusieurs points, et de délivrer, à la faveur de l’incendie, les dix mille prisonniers gardés dans le
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camp. Sans doute on était déjà sur les traces de cette conspiration au moment de mon passage, car depuis quelques jours personne n’avait été admis à entrer dans l’enceinte palissadée.