III. — NÉBULEUSES IRRÉGULIÈRES
Les nébuleuses irrégulières ne sont pas moins nombreuses et célèbres. La plus remarquable parmi celles qui sont visibles dans les deux hémisphère est celle, située dans l'Epée d'Orion, qui enveloppe l'étoile multiple 6'. Cette étoile est composée de 4 petites étoiles principales disposées en forme de trapèze avec deux autres plus petites, trèsdifficiles à reconnaître, qui servent à mesurer la force des instruments ; ce sont de vraies étoiles d'épreuve {test objects). La partie centrale de la nébuleuse qui recouvre ces étoiles est composée comme de flocons de coton accumulés, en forme de pyramide très-lumineuse ; et comme tout le champ optique est rempli par cette brillante nébulosité, plus faible, le contraste fait surtout ressortir le grand golfe obscur qui
forme les mâchoires assez semblables à la gueule d'un animal fantastique. Nous en donnons la représentation PI. XI (frontispice).
Les formes de ces nébuleuses et de toutes les autres du même genre varient beaucoup pour les parties dans l'ombre, suivant la puissance des lunettes, et les grands réflecteurs de lord Rosse, de Lassell, d'EUery donnent un aspect plus net aux masses que les petits instruments; aussi les dessins s'accordent-ils peu entre eux. Pourtant, malgré tout le respect dû à ces géants de l'optique, osons dire, appuyés sur de bonnes raisons, que certains dessins, faits d'une façon .si précise qu'ils ressemblent à des plans de ville, ne représentent pas du tout la gradation réelle qu'on observe dans ces masses. Les recherches que nous avons faites, par un ciel obscur et par un ciel éclairé par la lune dans ses différentes phases, nous ont convaincu que les dégradations existent réellement, et que la trop grande force des grands instruments peut les masquer complètement; tout le monde sent, en effet, qu'on distingue moins bien les gradations avec une forte lumière qu'avec une faible. Il ne faut donc pas dédaigner les instruments moins puissants.
Cette nébuleuse, dans les parties les plus vives, sous de forts grossissements et un bon air, s'est trouvée scintiller et donner des signes de résolution stellaire (Bond, Pvosse, Secchi). Mais, comme nous l'avons dit, cela ne prouve pas que ces points soient de véritables étoiles au sens ordinaire du mot; analysée au spectroscope , la nébuleuse donne un spectre linéaire comme les nébuleuses planétaires, donc elle est gazeuse. Cette condition de la matière n'exclut pas une certaine agglomération, telle qu'elle puisse s'unir en masses plus denses et assez vives pour simuler de petites étoiles. La découverte de Bond n'est donc pas une
illusion, et, nous pouvons ajouter que nous avons plusieurs fois constaté cette scintillation, même dans les nébuleuses planétaires (voy. fig. 4, 2, 4, 5, 6, pi. XV); à Washington on l'a vérifiée dans d'autres nébuleuses.
L'étendue de cette nébuleuse est très-considérable, parce que, outre la masse centrale communément considérée comme constituant la nébuleuse, nous avons pu tracer ses nombreuses ramifications de — 0^' 50' à — 7° 30' en déclinaison; elle comprend l'aire triangulaire limitée par les étoiles d'Orion C, 4;9, et u en déclinaison. En ascension droite, elle s'étend de 79° à 84».
Toute cette région du ciel nous paraît envahie par une couche nébuleuse ; les étoiles d'Orion semblent être vues à travers, et présentent une teinte verte exceptionnelle avec un rouge faible, ce qui peut être attribué au passage de la lumière à travers cette masse d'un vert prononcé. L'étroitesse singulière de la raie F dans ces étoiles tiendrait peutêtre à la superposition de la raie brillante de la matière nébuleuse ayant une égale réfrangibilité. Cette hypothèse est très-probable.
On a dit qu'autour du trapèze de ô' la nébulosité n'existait pas. Ce n'est pas exact. La nébulosité y est certainement, puisque le spectroscope donne ici le spectre des étoiles, coupé par les raies de la nébulosité; seulement la vive lumière des étoiles la fait apparaître faible. L'idée que la nébulosité fait défaut en cet endroit parce qu'elle se serait condensée en étoiles n'est pas encore assez bien démontrée. Une étoile très vive, éclipsant la nébuleuse, la fait disparaître; c'est ce qui arrivait à la nébuleuse d'Argo, quand l'étoile •/) était de première grandeur. Maintenant qu'elle est réduite à la quatrième, la nébulosité est très-marquce.
On a dit que la nébuleuse d'Orion a subi des modifi-
cations; mais les premières observations ayant été faitcsavec les anciens instruments, on ne saurait affirmer ce fait. Les télescopes plus forts rendent visibles différentes parties qui échappent dans les instruments plus faibles, et de cette façon on peut expliquer ces apparences de changement.
De notre temps aussi, les dessins publiés par lord Rosse et par Struve ressemblent à peine au nôtre et à ceux d'Herschel et de Bond. Ils diffèrent encore bien plus de ceux d'Eugène, qui la découvrit le premier, et de de Vico. Toutefois M. Holden croit que quelques changements se sont effectivement produits.
Les nébuleuses de cette catégorie sont nombreuses et trèsgrandes. On peut consulter l'ouvrage d'Herschel, fait au cap de Bonne-Espérance, dans ler^uel sont dessinées les plusremarquables.
Dans quelques régions du Sagittaire, la nébulosité est aussi étendue que dans Orion, et le fond clair du ciel donne un indice de lignes spectrales. La lumière de ce fond est si uniforme qu'on reconnaît à peine sa présence à quelques trous noirs qui se trouvent çà et là, par exemple à .ÎV = 17'' 52"' et D = — 27° 51'. Nous ne pouvons parler ici de toutes, nous nous occuperons de quelques-unes seulement.
Dans l'hémisphère austral se trouve une très- vaste nébuleuse en forme d'ii qui donne des raies spectrales gazeuses. Elle est en ^ = 18" 12'" 33^1 ; D = — 16" 13' 30". Dans celle-là, M. Holden admet un changement réel ; il se fonde sur ce que certaines étoiles , signalées par les premiers observateurs comme étant hors de l'arc , sont maintenani. en dedans. Mais, suivant nous, il montre trop de confiance dans les dessins anciens, dessins faits quand l'art des observations n'était pas aussi avancé que maintenant.
Parmi les nébuleuses irrégulières visibles dans les latitudes
septentrionales moyennes, on doit mettre la nébuleuse du Sagittaire 4361, dessinée dans les observations au cap de Bonne-Espérance, placée en M = 17^ 55"»; D = — 24° !2i'. Elle donne pourtant des lignes vives au spectroscope.
Il en est de même pour beaucoup d'autres nébuleuses dessinées par Herschel dans le même ouvrage, comme, par exemple , celle qui est située en M = 18'' 11"' et D = — 16» 15', etc. Beaucoup de régions enfin, de la voie lactée dans le Sagittaire, donnent également dans leur spectre la raie la plus vive des nébuleuses, à la même place * . Il existe donc dans cet espace lacté une masse diffuse pesante et gazeuse.
Une nébuleuse non moins importante est celle qui entoure 7) d'Argo dans l'hémisphère austral, placée en. M= 10'' 39'"; D = — 56*^ 47', qui est presque aussi grande que celle d'Orion. Elle est très-singulière, car elle présente au milieu une vaste lacune en forme de lemuiscate, forme, d'ailleurs, bien difficile à expliquer. On y a soupçonné aussi un changement, mais jusqu'ici la chose peut n'être qu'une apparence due à l'effet des divers instruments, ou, comme nous venons de le dire, aux variations de l'étoile qui est plongée dans la nébuleuse, laquelle, au temps d'Herschel, était de première grandeur, tandis qu'aujourd'hui elle n'est plus que de quatrième.
Une des nébuleuses les plus importantes de notre hémisphère est celle du petit Renard (fig. 1, pi. XVI), appelée par les Anglais Damhhell; elle semble au premier abord une simple ovale. En réalité, elle se trouve composée de deux grands secteurs curvilignes, très-brillants dans la direction du petit axe. Elle est semée d'étoiles peut-être accidentelles; son spectre se compose d'une seule ligne verte. Deux dessins en ont été fournis par lord Rosse, l'un en 1844, l'autre
i. Vol.- Mém. Spectroc, pag. 36.
en 1850, et un troisième par Lassell. Dans le second dessin de lord Rosse, la région ovale que j'ai moi-même parfaitement observée, est presque évanouie ; mais il a déclaré luimême que ce dessin était incomplet. Elle est énorme ; le petit diamètre est de 104", 44. La direction du petit axe est de 6° ; celle du grand axe , de 97". Parmi les nébuleuses irrégulières, il y en a beaucoup qui, avec les forts instruments de lord Rosse, ont montré une structure spirale semblable à celle décrite ci-dessus des Lévriers.
Une structure aussi compliquée nous rappelle la puissance des forces centrales qui tendent à réunir en un seul centre stellaire les masses diffuses gazeuses. Cela suggère des idées cosmogoniques analogues à celles, déjà émises par Kant, Herschel et Laplace, qui supposent les étoiles formées par de la matière nébulaire. Nous y reviendrons en temps et lieu.
Il y a aussi des nébuleuses doubles et triples, représentées fig. 6, planche XVI, qui jusqu'à présent n'ont point donné signe de lien physique entre elles, mais qui sont probablement connexes. Nous en reparlerons plus loin.
D'autres nébuleuses sont rattachées d'une façon singulière aux étoiles; telle est la figure 3, planche XVI (H, 1437), placée en .H = 6"' 31"» 31s D = -f 8° 51' 40", qui semble une queue de comète attachée à l'étoile ; telles sont les trois lignes stellaires qui partent de la nébulosité (JR = 21'' 32'" 26^ D = — 23° 47' 59'), mais qui peut-être ne sont qu'accidentellement connexes ; pourtant la figure de Herschel est très-différente de celle que nous avons vue (voir nos Mémoires de 1852 et 1853), peut-être a-t-elle changé de forme. Nous y avons trouvé une masse nébuleuse irrégulière d'où partaient trois rayons d'étoiles dans les directions 166o,5; 146°,1 ; 1870,5. Ces trois rayons ont un point de convergence très-éloigné. Des observations ultérieures pourront
décider si les étoiles sont ou non physiquement liées à cette nébuleuse.
Si l'on veut voir un recueil détaillé des formes bizarres de ces objets, on peut consulter les figures recueillies par différents auteurs, outre les mémoires originaux de Herschel, Rosse, Lassell et autres, mais il faut se tenir en garde contre les exagérations nombreuses des lumières ; quelques-unes sont de véribles monstruosités.
Décrire toutes ces nébuleuses dépasserait les limites de cet ouvrage; pour y suppléer dans une certaine mesure, nous ajoutons à la fin de ce volume une liste des plus belles et plus importantes nébuleuses, liste empruntée, comme les deux précédentes, au livre de M. Chambers,
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