‹ Les étoiles et les curiosités du ciel; description complète du ciel visible à l'il nu et de tous les objets célestes faciles à observer;Chapitre 213 sur 399 · LE SYSTEME Q D'ORION · texte numérisé non relu

LE SYSTEME Q D'ORION

Dirigez une jumelle vers ce point de l'immensité, et, comme dans la Voie lactée, vous aurez déjcà un avant-goût de ces richesses. Pointez une petite lunette munie d'un faible grossissement, et par conséquent à champ large, vers cette attraction lumineuse, et vous verrez avec une joie indicible se manifester pour la première fois devant vous cette mystérieuse nébulosité, au foyer de laquelle se détachera une brillante étoile qui d'abord vous paraîtra tinple, puis quadruple. C'est 6'. Non loin de là, au sud-est, ou h gauche et en bas (si la lunette est simplement munie d'un oculaire terrestre ne renversant pas, ce qui est beaucoup plus commode pour chercher),

Fig. 309. — Étoiles les plus brillantes du groupe de la nébuleuse d'Oi-ion.

vous remarquerez trois étoiles dont la première est presque aussi brillante que 6' : c'est e^. La distance de l'une à l'autre est de 135". La première est de cinquième grandeur ; la seconde est de cinquième et demie.

Cette seconde étoile (6^) est suivie à Test par une étoile de 6"!, à 52". Vient ensuite une étoile de huitième grandeur. En détournant l'œil, on en aperçoit une autre, au sud, très petite, de neuvième grandeur, qui forme la pointe sud d'un triangle avec les deux suivantes de 6' On en distingue encore une autre, de même grandeur, au nord de la quadruple. Le tout se présente sous l'aspect reproduit ici [fig. 309). La nébuleuse environne ce groupe entier, s'étendant au loin, à l'est et à l'ouest.

LA NEBULEUSE D'ORION

Le caractère de cette création lointaine n'a été reconnu que lentement parle progrès continu des perfectionnements de l'optique. Ce qui est étrange, toutefois, c'est que Galilée, qui a consacré une attention toute particulière aux étoiles d'Orion, n'ait pas découvert luimôme cette nébuleuse, qui date de 1618, observation fortuite faite par Cysatus en suivant la comète de cette année-là. En 1656, Huygens en donna le premier dessin que nous reproduisons ici {flg. 310), dans lequel l'étoile est triple, l'instrument employé ne permettant pas encore de découvrir la quatrième composante du trapèze. Il en est de même du premier dessin fait à l'Observatoire de Paris par

Fig. 310. — Le groupe des étoiles d'Orion, dessiué par Huygens en 1G56.

Fig. 31!. — Le même groupe, dessiné par Picard en 1673.

Picard en 1673 (/îg. 311). Mais en 1750, Mairan découvrit la quatrième étoile, tout en ne voyant encore la nébuleuse que sous l'aspect fort incomplet reproduit ci-contre. En 1771, Messier mesura les dimensions de la nébuleuse visible dans sa lunette et donna aux étoiles éparses dans cette région des positions plus précises que celles que l'on avait eues jusqu'alors. Pendant notre siècle, de Vico et Secchi à Rome, Tempel à Marseille, Lord Rosse en Angleterre, Struve et Liapounow en Russie, Bond aux Etats-Unis, ont perfectionné l'étude de ce grand mystère céleste et publié des dessins qui ont peut-être le défaut de différer un peu trop les uns des autres. La vision diffère considérablement, il est vrai, selon l'état de l'atmosphère et son éclairement, selon la vue de l'observateur et son habitude d'observer, selon la puissance des instiaiments, et, l'on peut ajouter aussi que chacun a sa manière de dessiner ; mais il y a néanmoins des dessins qui, faut-il l'avouer ? ne ressemblent que de bien loin à cet

Y.A NEBULEUSE D'ORION 465

admirable système {'). Le meilleur de ces dessins, celui qui donne la plus juste idée de l'aspect de cette belle nébuleuse dans les puissants instruments est celui de Bond, dont on est parvenu à reproduire ici par la taille-douce un admirable fac-similé (voy. notre PL III). Dans ce dessin, le nord est à droite. En plaçant cette page le nord en haut, on a la nébuleuse dans sa position naturelle lorsqu'elle passe au méridien. En la tournant le nord en bas, on la voit renversée, telle que la présentent les lunettes astronomiques.

Il y a là un très grand nombre d'étoiles, principalement de la huitième à la quatorzième grandeur, dont près d'un millier (956) on*^

Fig. 312. — Le groupe d'Orion, dessiné Fig 313. — Le même groupe, dessiaé

par Mairaa en 1758 par Messier en 1771

été minutieusement mesurées et cataloguées par Bond, qui a publié un volume in-8° tout entier sur cette seule nébuleuse et ses étoiles.

Ces étoiles font-elles partie de la nébuleuse ? Examinée au spectroscope, celle-ci s'est montrée gazeuse : elle donne un spectre linéaire comme celui des nébuleuses planétaires. Il y a là une masse de gaz incandescent, probablement de l'azote et de l'hydrogène : Bond y a reconnu des élancements de scintillation, qui avaient fait croire qu'elle était entièrement résoluble en étoiles; mais le contraire est prouvé aujourd'hui. Cela n'empêche pas qu'il y ait là certaines condensations, certaines agglomérations plus brillantes, assez vives pour simuler des étoiles. L'aspect central est même étrange par ces condensations partielles, qui rappellent les nuages moutonnés, observés

(') Tel est le cas, entre autres, du dessin publié dans l'édition française (Bibliothôquc scicntiflque internationale) des Etoiles de Secchi, et, en général de toutes les nébuleuses reproduites par cet ouvrage. Ce sont là de vraies caricatures.

en ballon par leur face supérieure. Examinez cette belle figure céleste (PL ///) avec tout le soin qu'elle mérite, et vous reconnaîtrez avec un intérêt toujours croissant cette structure singulière qui, tout d'abord, par sa forme comme par ses ramifications, avait fait comparer cette apparition à un monstre.

La lumière de cette lointaine formation cosmique est assez vive pour graver son image sur une plaque sensibilisée. Tout récemment, au mois de décembre dernier, l'astronome américain Draper a pu la photographier et en envoyer une épreuve fort nette à l'Académie des Sciences : ces portraits impersonnels sont, quoique incomplets encore, plus précis que les meilleurs dessins.

L'examen de son spectre montre qu'elle s'éloigne de nous avec une vitesse de 27 kilom. par seconde ou d'environ cent mille kilom. à l'heure. (Il est plus probable que c'est nous qui nous éloignons d'elle.)

La nébuleuse proprement dite occupe dans le ciel une surface égale au disque apparent de la Lune; mais la nébulosité s'étend jusqu'à d'énormes distances, et Secchi a pu la suivre sur une étendue de 4° de l'est à l'ouest et de 5° du sud au nord. Toute cette région du ciel paraît envahie. Les étoiles sont ou enveloppées par la nébulosité ou situées au delà, car leur lumière est vue à travers et présente une teinte verdâtre exceptionnelle, lavée d'un rouge faible, ce qui peut être attribué au passage de la lumière à travers cette masse d'un vert prononcé. L'agglomération de toutes ces étoiles dans la même contrée de l'espace, la situation de l'étoile sextuple justement au centre, au foyer de cette création, ne peuvent pas être fortuites. Il y a là un univers spécial, un univers étrange, incompréhensible pour le lilliputien terrestre.

Eh! qui le comprendrait? qui le concevrait? qui pourrait s'en former la moindre idée ? En supposant que cette nébuleuse et ces étoiles ne soient pas plus éloignées de nous que les étoiles les plus proches, et qu'elles planent seulement à la distance de la 6P du Cygne, là, une demi-seconde d'arc représente 37 millions de lieues, une seconde équivaut à 74 millions, et une minute vaut 4440 millions de lieues. Mais cette prodigieuse nébulosité s'étend sur 5 degrés de longueur! Or, un degré équivaut déjà à 60 fois le chiffre précédent, c'est-à-dire à 266 400 millions de lieues. Il y aurait donc là une étendue de 1 332 000 millions ou plus d'un trillion de lieues de gaz ou de matière cosmique plus ou moins dense...; un train express, marchant en raison de 60 kilomètres à l'heure, n'emploierait pas moins de dix millions d'années pour traverser ce brouillard !...

Que penser, que dire devant cette genèse formidable? Répétons ce que proclamait Sénèque, il y a deux mille ans, dans son admirable livre des Questions naturelles, qui est encore supérieur aujourd'hui aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes des ouvrages qui s'impriment chaque année :

« Combien d'astres inconnus roulent en secret dans les cieux! s'écriait le grand et profond philosophe. Que voyons-nous de ce magnifique ouvrage? L'Être qui régit ce vaste ensemble, qui l'a établi sur ses bases et jeté autour de lui, cet Être qui, lui-même, est la plus belle et la plus noble partie de son ouvrage, se dérobe à nos regards : on ne le voit que par la pensée. Bien d'autres puissances voisines de l'Être suprême par leur nature et leur pouvoir nous sont inconnues, ou. ce qui surprend encore davantage, se dérobent à nos yeux, soit parce que l'oeil de l'homme ne peut saisir des substances si ténues, soit parce que leur majestueuse sainteté se cache dans un profond mystère. Pourquoi nous étonner d'ignorer encore la vraie nature de ces feux si lointains? Que de conquêtes pour les âges à venir, quand notre mémoire même ne sera plus ! Le monde serait peu de chose s'il ne fournissait matière aux recherches du monde entier. Il est des secrets qui ne se révèlent pas en un jour; la nature ne les livre pas tous à la fois. Nous nous croyons initiés; mais nous ne sommes réellement qu'à la porte du temple. Notre âge découvre quelques-uns de ces mystères; l'avenir continuera notre œuvre. » [Questions naturelles, liv. VII, 30-32.)

Que dirait aujourd'hui le savant contemporain de Jésus, le philosophe romain, le martyr de Néron, s'il assistait aux conquêtes de l'astronomie moderne, dont il a annoncé les principales (notamment les orbites des comètes) Avec une si haute clairvoyance? Il penserait comme autrefois , et conchu'ait qu'il nous en [reste toujours davantage à apprendre.

Comment contempler cette magnifique et mystérieuse nébuleuse d'Orion sans ressentir une émotion profonde, sans admirer cette œuvre géante de la nature ? Il faudrait pour cela regarder sans voir, ou, pour mieux dire, il faudrait avoir des yeux qui ne voient plus, un cerveau qui ne pense plus, un coeur qui ne batte plus. Lorsque, au milieu de l'obscurité silencieuse de minuit, nous voyons apparaître ce vague et brillant mystère céleste dans le champ du télescope, nous ne pouvons guère nous défendre d'un certain sentiment d'étonnement, de surprise et d'admiration.

Les rayons de lumière qui nous arrivent de si loin nous mettent temporairement en communication avec ces créations étrangères, et le sentiment de la vie terrestre, assoupi dans le silence des nuits profondes, semble dominé par l'ascendant que la contemplation céleste

4r,8 - LA MERVEILLE D'ORION

exerce si facilement sur l'àme captivée. Les choses de la terre perdent leur prestige, et l'on s'écrie volontiers avec le poète des Mélodies irlandaises : « Il n'est rien de brillant que le ciel. L'éclat des aUes de la gloire est faux et passager comme les teintes pâlissantes du soir ; les fleurs de l'amour, de l'espérance, de la beauté s'épanouissent pour la tombe : il n'est rien de brillant que le ciel. »

On sent que, malgré l'éloignement insondable qui sépare notre séjour de ces lointaines régions, il y a là des foyers lumineux et des centres de mouvement; ce n'est pas le vide, ce n'est pas le désert: c'est « quelque chose » , et ce quelque chose suffit pour attacher notre attention et pour éveiller notre rêverie. Une impression indéfinissable nous est communiquée par les rayons stellaires qui descendent silencieusement des abîmes inexplorés ; on la subit sans l'analyser, et les traces en restent ineff"açables, comme celles que le voyageur ressent lorsqu'il aborde de nouvelles terres et voit de nouveaux cieux se lever sur sa tête. Lointains univers, humanités inconnues ! Qu'est-ce que notre fourmilière terrestre en présence de vos merveilles?

Nous avons qualifié tout à l'heure de sextuple l'étoile quadruple du foyer de la nébuleuse. En effet, les puissants instruments la montrent composée de six étoiles. La cinquième a été vue pour la première fois, en 1826, par William Struve, et la sixième, en 1830, par sir John Herschel : elles sont respectivement de iV et 12° grandeur. La cinquième se trouve entre les deux voisines de l'ouest; la sixième est proche de la plus brillante du groupe. Le système entier se présente sous l'aspect ci-dessous (fig. 314).

Les quatre étoiles principales sont restées fixes depuis les premières observations qu'on en a faites; mais la cinquième paraît tourner lentement autour de son soleil le plus voisin, à 4" de distance, et la sixième tourne assez vite autour de son soleil, à la même distance de 4" : déjcà 20 degrés de parcourus depuis r836.

Plusieurs astronomes ont annoncé l'existence

d'une septième étoile, encore plus petite, et même

Fig. 314 -Létoue sextuple (j'unc liuitièmc ; mais il n'y a eu ni vérifications

ni mesures; les meilleurs instruments actuels

n'en montrent pas d'autres, de sorte que l'existence de ces étoiles

reste tout à fait douteuse.

Ajoutons que ce magnifique trapèze d'Orion est, au moins dans ses

éléments fondamentcaux, accessible aux instruments les plus faibles. La plus grande distance angulaire entre deux de ses composantes est ' de 21" et la plus petite est de 9"

Il se produit là des changements certains, et môme assez rapides. Outre plusieurs incontestablement arrivés dans l'éclat comme dans l'aspect de diverses parties de la nébuleuse, quelques étoiles subissent des fluctuations manifestes. Ainsi, pendant toutes les belles soirées de ce mois de mars 1881, j'ai spécialement observé cette région qui d'autre part était si intéressante par la conjonction des planètes Mercure, Vénus, Jupiter et Saturne, arrivée à l'ouest de cette contrée. Or en examinant av3C quelque attention les étoiles de la nébuleuse, on ne pouvait s'empêcher de remarquer au nord de la sextuple une étoile aussi brillante que celle qui forme l'angle sud d'un triangle avec les deux suivantes de 6', et même un peu plus brillante, car, le 15, par exemple, par un intense clair de lune, on la distinguait encore, non seulement dans une lunette de 11 centimètres, mais même dans une de 75 millimètres, en certains moments où l'autre disparaissait. Or cette étoile est à peine indiquée sur le dessin de Bond, ainsi que sur sa carte spéciale. Sir John Herschel l'a estimée de 10° grandeur, en estimant de 9° celle du triangle. Elle est au moins de 9° en ce moment. Cette étoile repose à 63" à l'est et à 100" au nord de 6'. Elle est marquée sur les anciens dessins de Huygens et Picard (elle est même très brillante sur celui-ci); elle varie donc au moins de 9 à 10. Mais c'est surtout comme indice de variations plus générales que je signale ce tait. Comparez entre eux les divers dessins que vous pourrez rencontrer et vous serez surpris des différences qui existent entre l'éclat relatif des étoiles. Sur les unes, la petite étoile sud du triangle est aussi grosse que les deux autres (ex ; Bond, PI. III); sur les autres, elle est plus brillante (Mairan, fig. 312); en fait, du moins actuellement, elle est beaucoup plus petite. Sur tel dessin (Smyth, 1834), il y a une étoile brillante tout contre 9 au nord, tandis que celle que l'on voit actuellement n'est pas marquée du tout, etc., etc. Une étude attentive de toutes les descriptions prouve que, même en faisant la plus large part aux divergences physiologiques des observateurs, il reste encore une certitude incontestable pour bien des variations (').

(') A propos de l'estimation de la grandeur des étoiles vues dans le champ d'une lunette, on en rencontre souvent plusieurs qui sont si semblables en éclat qu'il est difficile de décider à laquelle on doit donner la préférence. J'oserai confier ici un petit procédé qui réussit généralement : c'est de supposer qu'on a devant soi des diamants et qu'on est prié d'en choisir un. Il est rare qu'on se trompe, surtout si l'on a recours au jugement des yeux féminins.

Page 1