LES ETOILES DU GRAND CHIEN
Argelander et Heis ont fait, en nombres ronds :
s de 2'= brillante
5 de 2"=
p, ç, -n de 2» faible X, Y, 9, >■ de i" Et nous avons aujourd'hui :
En attribuant la plus large part possible aux divergences d'appréciation, on ne peut toutefois s'empêcher de conclure en faveur d'une altération séculaire dans ces ordres d'éclat. Ainsi, e a certainement augmenté d'une grandeur au moins ; y a certainement diminué depuis le xvn" siècle; ^paraît osciller entre 2 et 3; la plus stable estx.
Certaines autres variations s'accusent encore dans cette comparaison attentive. L'étoile 19, qui est actuellement une brillante du cinquième ordre était presque de sixième il y a vingt ans, et elle a été inscrite de cette classe par Flamsteed. L'étoile 2244 B.A.C, vue à l'œil nu par Heis, est complètement invisible et atteint à peine aujourd'hui la septième grandeur; Gould l'a estimée de 7 | en 1877, et Johnson de 8" en 1856. Mais nous arrivons ici à des témoignages beaucoup plus graves sur Sirius lui-môme.
Si l'on en croit quelques auteurs anciens, cet astre splendide, l'éclatant, l'unique Sirius, aurait subi depuis les temps historiques une étrange transformation dans sa lumière.
Dans sa traduction latine du poème grecd'Aratus, Cicéron déclare que l'étoile du Chien scintille d'une lumière rougeâtre ('). Mais c'est là une traduction assez libre, car Aratus lui-même ne dit pas que Sirius soit rouge : il le qualifie de tcoimXoç, épithète que l'on peut traduire par « scintillant de couleurs variées ». Cicéron, toutefois, a été suivi par Horace et par Sénèque, qui chantent l'ardente coloration de notre étoile. « Montre un courage à toute épreuve, dit Horace (*), soit que
(') Namque pedes subter rutile cum lumine claret
Fervidus ille canis stellarum luce refulgens. (') Persta, atque obdura, seu rubra Canicula findet
Infantes statuas, seu pingui tentus omaso Furius hibernas cana uive conspuet Alpes.
Satires, II, v.
la rougo Canicule fende les muettes statues, soit que la panse du veut Fui'ius fasse neiger de ])lancs flocons sur les Alpes glacées. » Les licences poétiques permettraient cependant de ne voir ici qu'une métaphore inspirée par les chaleurs de l'été : ce n'est pas encore là une observation précise. Sénèqueest plus explicite :
« La variété des émanations de l'atmosphère terrestre ne doit pas nous surprendre. Au ciel même les astres présentent des couleurs différentes : l'étoile de la' Canicule Lrillo d'un rouge vif ; Mars est plus pâle, et Jupiter n'est coloré d'aucune nuance ('). » Ces expressions ne laissent pas d'ambiguité.
Cependant il est bien singulier que ce soit seulement pendant ce siècle-là (de Cicéron à Sénèque, — 50 -i- 50) que l'on ait parlé de cette couleur rouge de la plus brillante étoile du ciel. Eratosthènes, Eudoxe et Aratus n'y avaient fait aucune allusion dans l'antiquité et, depuis, aucun astronome n'en a parlé. Au x" siècle de notre ère, elle était certainement blanche, car Abd-al-Rahman al-Sùfi qui signale la coloration rouge d'Antarès, Bételgeuse, Aldébaran, Arcturus et Pollux, et dont la description est si minutieuse et si détaillée, ne signale pas la moindre nuance dans sa coloration. De plus, il ne remarque pas que Ptolémée l'ait qualifiée de rouge, ce qui conduit à conclure que les anciens manuscrits de l'Alniageste ne portaient pas cette mention. Toutes les éditions imprimées la reproduisent, à la première ligne de sa nomenclature des étoiles du Grand Chien : o h rù arofjiaiTt la^i^K^ôrix-coç, y.xloviJ.evoç zucùv y.y.i uTioKippoç. Ce dernier qualificatif upokirros « rougeâtre » n'a pas dû être appliqué par Ptolémée luimême, car Al-Battani (Albategnius), astronome arabe du ix" siècle, antérieur à Sùfi, ne signale dans l'Alniageste arabe que cinq étoiles rougeàtres, tandis que l'Almageste grec en présente six. D'autre part encore, Ptolémée, qui généralement appelle les étoiles de première grandeur par leur nom, ne nomme pas Sirius dans la ligne précédente, et j'admettrais volontiers avec M. Schjellerupque ce nom y était écrit et a été mal lu, de sorte qu'au lieu dcxai ùnrJY.lppoç c'était primitivement ■/.cà Gùaioi que l'on devait lire. Au lieu de :
La brillante, sur la bouche, appelée le Chien et rougeâtre, on lirait :
La brillante, sur la bouche, appelée le Chien et Sirius.
(') Nec mirum est, si terrse omnis generis et varia evaporatio est, quam in cœlo quoque non unus appareat color rerum, scd acrior sit Caniculae riibor, Martis remissior, Jovis nuUus. — Questions naturelles, Liv. I.
qui correspond aux anciennes éditions arabes, où l'on ne trouve aucune traduction ni aucun synonyme du mot rougeâtre. La description des étoiles de Sùfi porte aussi en première ligne :
La brillante, sur la bouche, appelée le Chien et al-Schira.
Le catalogue d'Ulugli-Beigh dit :
Quae est in ore. intense lucida, quam Canem et Shira vocant.
Il semble que devant l'ensemble de ces témoignages, la coloration rouge de Sirius devient très douteuse. Seule, l'expression de Sénèque reste difficile à interpréter. Mais Sénèque n'était pas astronome ; il ne dit point qu'il ait observé lui-même cette coloration ; il a pu se fier à Cicéron comme à Horace, et croire que l'ardente Canicule était vraiment rouge : la métaphore sera devenue réalité. Ce n'est pas là le seul exemple de ce genre que nous ofïre l'histoire : les origines du christianisme môme en présentent bien d'autres, dont l'influence a eu les plus singuliers effets sur la conduite entière de l'humanité et régit encore aujourd'hui les destinées intimes delà France elle-même, depuis Paris jusqu'à Lourdes.
La plupart des astronomes considèrent, il est vrai, cette métamorphose comme certaine. Sir John Herschel, Secchi, Arago, Humljoldt ont cherché à l'expliquer. « Sirius, dit l'illustre auteur du Cosmos, offre l'unique exemple d'un changement de couleur constaté historiquement, car sa lumière est aujourd'hui d'une blancheur parfaite. Il n'y a qu'une grande révolution, soit à la surface, soit dans la photosphère de cette étoile, qui ait pu produire ce changement de couleur, en troublant l'action des causes auxquelles était due la prédominance des rayons rouges. Cette prédominance elle-même peut être attribuée à ce que les rayons complémentaires des rayons rouges étaient absorbés par la photosphère même de ce soleil, ou par des nuages cosmiques qui se transporteraient lentement à travers l'espace. » Cette dernière explication était celle que sir John Herschel préférait. Mais devant toutes les pièces du procès que j'ai pris soin de remettre directement sous les yeux du lecteur, il me semble qu'il n'y a plus d'explications à chercher, et que, quoique possible, cette transformation du soleil sirien n'est nullement certaine. II vaut mieux admettre une exagération de langage dans un écrivain de la Terre, ou une confusion de mots, qu'une révolution dans la nature d'un système de mondes tel que celui de Sirius (').
(') Il se présente assez souvent dans la science des cas analogues, où il est impossible d'avoir une conviction complète, où le rôle del'historien est assez difficile. Gé-
'iSn TIISTOIRE DR SIRIUS
L'analyse spectrale montrant la prédominance de l'hydrogène dans les étoiles blanches, et celle des oxydes de carbone dans les étoiles rouges, conduit à penser que celles-ci sont à i;ne température moins élevée, et représentent une période plus avancée de ces lointains soleils. Si telle était la carrière normale des foyers solaires, la lumière des étoiles subirait une transformation contraire à celle qui a été attribuée à Sirius : elle serait blanche d'abord, rouge ensuite. On concevrait plus difficilement qu'une étoile ait été rouge avant d'être blanche. Les spectres des troisième et quatrième types rappellent ceux des taches solaires : il est donc probable que les étoiles rouges, parmi lesquelles se rangent presque toutes les étoiles variables, sont des soleils couverts de taches et en voie de refroidissement. — Il est doublement remarquable que Sûfi ait vu Algol rouge, au x'' siècle de notre ère. Elle était blanche au temps de Ptolémée, et elle l'est encore aujourd'hui, faisant exception dans l'assemblée de ses sœurs en
néralement, l'auteur ne doit laisser aucun travail d'esprit à faire à ses lecteurs et par conséquent doit décider lui-même : c'est ce que le lecteur préfère. Un écrivain léger ou peu soucieux d'être l'interprète fidèle de la vérité absolue, peut toujours agir de la sorte (surtout dans les questions politiques) et imiter les avocats dont la plus haute éloquence consiste à affirmer l'inconnu avec un grand air de conviction et à défendre le faux comme le vrai. Au risque de paraître indécis, un auteur honnête ne peut agir de cette façon : il ne doit affirmer que ce qu'il sait. Dans ces cas difficiles, son unique soin doit être d'examiner, sans aucune idée préconçue, toutes les pièces du procès, et de fonder son opinion sur le plus probable. Telle a toujours été ma ligne de conduite : elle est plus loyale qu'habile. Ainsi, par exemple, dans les discussions relatives aux planètes annoncées par Le Verrier comme existant entre Mercure et le Soleil, je n'ai pas cessé depuis 1859 (observation de Lescarbault) de déclarer que sur les nombreuses observations signalées en faveur de l'existence de ces planètes, il n'y en a pas une seule d'incontestable, et que par conséquent la probabilité est que ces planètes n'existent pas, ou, dans tous les cas, n'ont jamais été vues. Chaque nouvelle observation prétendue m'a donné raison, et aussi chaque nouvelle annonce déçue de passage devant le Soleil. Eh bien ! certains astronomes m'en ont blâmé eu déclarant que je manquais d'égards envers Le Verrier! — Il importe d'établir le degré exact de probabilité qui résulte de la discussion des problèmes. Pour ces planètes intra-mercuriennes, par exemple, il n'est pas certain, mais il est presque certain qu'il n'existe là aucun monde de volume analogue à Mercure. — Pour le changement de couleur de Sirius, la probabilité est déjà moindre : il est très probable qu'il n'a pas changé. — On se souvient de notre longue discussion relative aux sept Pléiades anciennes : il est seulement probable que quelques changements se sont opérés là depuis l'antiquité. — Que deviennent les planètes mortes? Il est possible qu'elles se morcellent en fragments et se dispersent dans l'immensité. — Ce sont là des degrés fort divers, et le rôle du savant consciencieux doit être de s'arrêter juste à la limite de ce qui est connu au moment oi^i il se fait l'historien de la science. Que les faits soient exposés exactement : c'est la base. Rien ne nous empêche ensuite de laisser un libre essor à notre imagination, pour nous élever au-dessus des panoramas, contempler l'ensemble, dominer la nature et nous envoler dans l'avenir même.
variabilité, qui sont toutes plus ou moins jaunes, orangées ou rouges. L'observation de l'astronome arabe, qui ne connaissait pas la variabilité d'Algol, fait pencher la balance en faveur d'une rotation d'un soleil qui s'encroûte plutôt qu'en faveur d'un satellite en révolution autour de lui.
Par la supériorité de son éclat, qui surpasse si magnifiquement celui de toutes les autres étoiles, Sirius a depuis la plus haute antiquité frappé l'attention de tous les contemplateurs du ciel, qui voyaient et devinaient en lui un astre d'une importance capitale. Aristarque de Samos lui donne déjà le titre de soleil. Toute l'antiquité, tout le
Fig. 317. — Dimension probable de Sirius, relativement à notre Soleil.
moyen âge, gardèrent la conviction qu'il exerçait une action réelle sur les destinées de la Terre. Au siècle dernier, le philosophe Kant le considéra comme étant le pivot central de l'univers, le foyer d'attraction autour duquel graviteraient notre propre soleil et toutes les étoiles habitant notre contrée de l'espace. Aujourd'hui que nous mesurons sa distance, que nous analysons sa lumière et que nous calculons sa masse, sa valeur s'impose encore davantage à notre pensée. Quand on songe que cette lumière brille dans l'immensité, à des milliers de milliards de lieues d'ici, et que malgré cette incommensurable distance nous recevons encore d'elle de pareils feux, des feux tels que nous pouvons la photographier et que leur chaleur est sensible au thermomètre, c'est tout simplement stupéfiant ! Lorsque