HISTOIRE DE LA 61» DU CYGNE
nous connaissions pour une étoile visible à l'œil nu, — par l'examen de notre fig. 139, sur laquelle je l'ai tracé pour dix mille ans : cinq mille ans avant notre époque et cinq mille ans après nous. La grandeur apparente de la pleine lune, dessinée à la même échelle, fait mieur ' apprécier la vitesse de ce mouvement. — Si toutes les étoiles couraient ainsi, l'aspect des constellations changerait en moins de mille ans.
Si l'on adopte pour la parallaxe de cette étoile la détermination qui paraît la plus sûre (0",511), on trouve que, ce chiffre représentant 37 millions de lieues, le mouvement annuel, de 5", 08, équivaut à peu près à dix fois cette valeur, soit à 370 millions de lieues environ, ce qui donne au minimum un million de lieues par jour pour ce mouvement. Comme nous ne la voyons pas de face, mais sous une obliquité plus ou moins grande, il est certain que cette curieuse étoile est lancée dans l'immensité avec une vitesse beaucoup plus rapide encore!
C'est précisément la rapidité de ce mouvement propre qui a donné aux astronomes l'idée de chercher la distance de ce lointain soleil. Depuis longtemps on pensait que les étoiles les plus brillantes devaient être les plus proches ; mais les recherches faites sur elles, notamment sur les plus éclatantes, Sirius, Véga, Arcturus, Altaïr, Rigel, n'ayant conduit qu'à des résultats négatifs, on eut l'idée d'essayer sur des étoiles qui se distinguaient par d'autres caractères, tels que la rapidité de leur mouvement. Il n'est pas douteux, en effet, que, sur dix étoiles dont le mouvement réel sera le même, la plus proche de nous paraîtra marcher le plus vite, tandis que la plus éloignée paraîtra marcher le plus lentement. C'est comme un train de chemin de fer, suivant que nous le voyons de près ou de loin. La 61" du Cygne se signalait donc par elle-même à cet égard, et, dès 1812, à l'Observatoire de Paris, Arago et un jeune savant, qui devait plus tard devenir son beau-frère, M. Mathieu (mort seulement il y a quelques années, à l'âge de quatre-vingt-douze ans), s'ingénièrent à déterminer la parallaxe de cette étoile, et trouvèrent un chiffre quelconque ; mais l'opération, telle qu'ils l'avaient conduite avec un instrument insuffisant, aurait dû leur donner zéro, et le chiffre qu'ils avaient trouvé venait d'une... erreur. Vingt-six ans plus tard, Bessel reprit le même travail à l'aide d'un instrument plus parfait, et trouva un premier chiffre approché de cette parallaxe tant désirée. Il recommença le même travail en 1840. C'était la première fois que l'homuncule terrestre mesurait vraiment les cieux, et cette découverte produisit une impression bien légitime sur les esprits qui sont aptes à concevoir le sublime.
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Les hommes supérieurs, philosophes, savants ou poètes, s'enthousiasmèrent de ce progrès scientifique bien autrement que d'une révolution politique quelconque. On se souvient de la conversation de Goethe avec Eckermann, quelques jours après la révolution de 1830. Toute la ville de Weimar était en mouvement. L'ami du vieux philosophe arrivait chez lui le 2 août, dans l'après-midi. « Eh bien, lui cria Gœthe en le voyant, que pensez- vous de ce grand événement? Le volcan a fait explosion : tout est en flammes; ce n'est plus un débat à huis clos! — C'est une terrible aventure, répondit Eckermann; mais dans des circonstances pareilles, avec un tel ministère, pouvait-on attendre une autre fin que le renvoi de la famille royale ? — Eh ! qui vous parle de cela? répliqua le grand philosophe. Il s'agit d'un débat bien autrement grave et d'une conquête bien autrement importante •que les querelles de partis : il s'agit du débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Je me réjouis d'avoir assez vécu pour voir le triomphe général d'une théorie à laquelle j'ai consacré ma vie. Et maintenant, je puis mourir ! »
C'est qu'en effet la révolution scientifique opérée par Geoffroy Saint-Hilaire ruinait pour toujours les théories classiques officielles dont Cuvier s'était fait le défenseur; la nature allait être désormais étudiée librement et sans parti pris; la doctrine profonde et féconde du transformisme préparait les victoires auxquelles nous assistons aujourd'hui, et une conception saine des lois générales de l'univers et ■du développement de la création apparaissait pour la première fois dans l'esprit humain. Que sont les émeutes politiques devant les ascensions de la pensée ? Qui se souvient des révolutions les plus sanglantes des Egyptiens, des Mèdes, des Perses, des Grecs ou des Romains? Les étapes de la science, au contraire, s'élèvent de siècle en siècle et éclairent progressivement notre esprit dans la connaissance de la Vérité.
La parallaxe de la 61* du Cygne indique que la distance de cette étoile est de 404000 fois le rayon de Torbite terrestre, c'est-à-dire de 15 trillions de lieues. C'est ï étoile la plus proche de tout notre hémisphère boréal et, de toutes celles que nous puissions observer de la France, la seule qui soit plus rapprochée, a du Centaure appartenant à l'hémisphère austral et ne se levant jamais au-dessus/ de notre horizon. — La lumière emploie six années pour venir de là.
Mais ce n'est pas seulement par son mouvement et par sa distance que cette étoile se recommande si particulièrement à notre attention, c est encore par sa nature stellaire et par son caractère. Foiniez une