CHAPITRE IX
La Lyre. — Véga, énorme et lointain soleil. — Étoile quadruple.
Nébuleuse annulaire. — La Constellation d'Hercule et ses curiosités sidérales.
Transport du système solaire dans l'espace.
Depuis le mois de mai jusqu'au mois de novembre, pendant les belles soirées étincelantes des célestes splendeurs, une blanche et brillante étoile trône à l'est en mai et juin, s'élève vers le zénith en juillet, passe presque au zénith de Paris en août, le dépasse vers l'ouest en septembre, descend davantage en octobre, et brille à l'ouest en novembre et décembre, pour descendre à l'horizon du nord, le raser de janvier à avril et remonter en mai par l'orient. Cette étoile, la plus lumineuse de notre ciel avec Arcturus, est Véga ou alpha de la Lyre. Elle est reconnaissable par son éclat, par les positions que nous venons d'indiquer et par une particularité qui fait cesser toute équivoque : elle se montre dès le crépuscule, accompagnée de deux étoiles de tfoisième à quatrième grandeur, ^ et y, qui font de cette constellation une figure spéciale : Du reste, on ne peut la confondre avec Arcturus, qui trône dans une tout autre direction, à l'extrémité de la queue de la Grande Ourse, et qui, comme nous l'avons vu , est * jaune, tandis que Véga est blanche. Les seules étoiles avec lesquelles on pourrait la confondre sont a du Cygne (Deneb) et « de l'Aigle (Altaïr), et c'est ce qui arrive quelquefois. Or, nous connaissons maintenant trop bien la première pour oublier sa position à la tête de la croix du Cygne. Quant à la seconde, elle est flanquée, de chaque côté, de deux satellites, qui lui donnent cette figure-ci : « Il suffit de remarquer aussi cette particularité pour recon- o naître sans hésitation dans le ciel ces trois brillantes étoiles * dont, par surcroît, nous indiquons la situation relative sur la figure ci-après (144). Si nous ajoutons encore que Véga précède les deux autres dans le mouvement diurne, autrement dit qu'elle est à l'ouest relativement au Cygne et à l'Aigle,
r^ LYRE. — VÉGA
nous aurons donne tant de renseignements, que la première damo venue pourra, sans une excessive fatigue d'esprit, trouver cet astre dans le Ciel et le reconnaître la nuit sans lui faire la moindre infidélité.
Cette étoile de première grandeur est Tune des plus lumineuses du Ciel ; sa température est fort inférieure à celle d'Arcturus , mais sa lumière est si vive qu'elle agit avec la plus grande rapidité sur la plaque sensibilisée du photographe. Son spectre, du même type que celui de Sirius (voy.
\afig. III de notre planche générale des spectres), indique la prédominance de l'hydrogène, du sodium et du magnésium. On a pu en photographier directement les raies principales, et nous reproduisons ici le cliché qui en a été fait en^l876 par M. Huggins : on voit au-dessus une autre photographie directe du spectre solaire obtenue le lendemain matin sur la
Fig. 144. — Positions respectives de Véga, Altair et Deneb du Cygn
VHHH
a LYRE ^B
Fig. 145. — Photographie directe du spectre de « Lyre.
même plaque, ce qui permet de juger immédiatement des coïncidences et des différences. Mais pour l'étude des détails, il est préférable d'examiner les dessins de notre tableau général des spectres.
Ce lointain soleil gît à 42 trillions de lieues d'ici, sa parallaxe, de 0",18, correspondant à 1147 000 fois le demi-diamètre de l'orbite terrestre. Quelle ne doit pas être sa lumière pour que, onze cent mille fois plus éloigné de nous que le Soleil, il brille encore avec tant d'éclat
212 LA LYR3. - VEGA
dans notre ciel! Comme la lumière décroît en raison du carré de la distance, notre Soleil emporté dans cet éloignementne nous enverrait plus qu'une clarté 1 313 milliards de fois inférieure à sa splendeur actuelle. Celle de Véga est incomparablement plus intense. En effet, d'après les expériences de Wollaston, la pleine lune est 800000 fois moins lumineuse que le Soleil ; d'après celles de sir John Herschel, l'étoile a du Centaure est 27 408 fois moins lumineuse que la pleine lune, et, d'après les meilleures expériences photométriques, Véga est peu inférieure à a du Centaure. Il en résulte qu'elle doit être 25 à 30 milliards de fois moins lumineuse que le Soleil. A sa distance, notre éblouissant îojer serait donc environ 47 fois moins lumineux que l'astre de la Lyre , c'est-à-dire réduit au rang d'une étoile de cinquième grandeur. Et l'on voudrait que nous puissions regarder Véga sans admiration, quand déjà l'étude de notre propre soleil nous a plongés dans la stupéfaction et dans l'extase ! Il faudrait ne rien comprendre aux grandeurs que nous découvrons à chaque pas dans cette description du ciel pour rester indifférents aux résultats merveilleux qui en ressortent avec tant d'évidence. Quel soleil et quelle fournaise! L'espace céleste nous paraît calme et silencieux! Mais en réalité chaque étoile est le fo^^er de telles conflagrations, l'arène de tels tumultes, la source de tels vacarnes, que les éclats les plus violents de la foudre et de la mitraille, les grondements les plus terribles des volcans et les clameurs les plus formidables de tous les éléments conjurés ne sont qu'un profond silence comparés à ce que nous entendrions si nous pouvions approcher d'une étoile quelconque.
Véga, comme Arcturus, s'approche de nous, et sa vitesse dans le sens du rayon visuel paraît être de 71 kilomètres par seconde, ou de 255 600 kilomètres à l'heure. Mais une partie de cette vitesse nous appartient à nous-mêmes, car nous nous transportons avec le Soleil vers la constellation d'Hercule, voisine de la Lyre, et le mouvement mesuré se compose des deux marches.
Il est difficile aussi de ne pas a accorder » une attention toute particulière à cette étoile, lorsqu'on sait qu'elle était il y a quatorze mille ans l'étoile polaire de l'humanité terrestre, et qu'elle le redeviendra dans douze mille ans, en vertu de la précession des équinoxes dont nous avons étudié plus haut la cause et les effets.
On voit, au télescope, à côté d'elle, une petite étoile, qui ne forme pas avec elle un système binaire, comme on le dit ordinairement, et gît au contraire fort au delà dans l'espace : elle ne lui appartient pas, et
Fig 1'«6. — Véga et son compagnon.
IBBO lliSS
reste fixe au fond des cieux. On s'est servi avec avàntuj^e de ce point de repère pour déterminer le mouvement parallactiquc annuel dont nous venons de parler.
D*un autre côté, si l'on compare les positions relatives observées d'année en année , on remarque que relativement à Véga la petite étoile s'est déplacée suivant une ligne droite, égale et contraire au mouvement propre de Véga : il n'y a là qu'un effet de perspective ; c'est la brillante étoile , plus rapprochée de nous, qui se déplace devant la petite, celle-ci reposant immobile dars le sci'.i de l'inlini.
Ce compagnon optique est très petit, et plongé dans le rayonnement de sa brillante voisine. Sa ^^ distance actuelle est pourtant de 47"; mais il n'est que de 9* gran- '^^w'i.
deur. Il faut une bonne lunette / x
pour l'apercevoir. / v, ,7^:, o
Véga est l'étoile principale de ^4 ^'
la constellation de la Lyre, qui,
tout en étant l'une des plus petites '" '^- '"• " ^'^"^^'"^"^ ''''''' ''' "'"^^="°" '' ^''^• du ciel, est néanmoins l'une des plus intéressantes. Ce nom de Lyre provient sans doute de sa forme. Regardez-la attentivement dans le ciel; vous ne tarderez pas à reconnaître que le quadrilatère formé par les étoiles ^, y, 8 et C, rattaché à Véga comme par un manche, donne l'idée d'un instrument de musique de préférence à tout autre symbole, soit Lyre, soit Cythare, soit Harpe; et, de fait, cet astérisme a été désigné sous ces trois noms. La mythologie en avait fait la lyre d'Orphée. On l'a aussi appelée la Tortue , sans doute postérieurement, parce que les anciennes lyres étaient fabriquées dans des carapaces de tortue. Plus tard encore, on a accroché cette Lyre à un Vautour, un peu comme les pupitres des lutrins d'église, et la constellation s'est appelée le Vautour tombant. Le nom do Véga
vient même de là : il dérive de l'arabe Waki, a al-nasr-al-waki », le Vautour tombant.
L'éclat actuel de ces étoiles n*a pas toujours été le même depuis le
commencement des observations. Il semble que les quatre étoiles e, ^, yj et 9 aient diminué aux temps d'Hcvélius, de Flamsteed et de Piazzi, pour remonter ensuite. L'étoile x a dû, au contraire, augmenter d'éclat. Les étoiles X et v, notées de 4* grandeur par Ptolémée, sont tombées à la 6*. La dernière étoile de cette liste, actuellement parfaitement visible à l'œil nu, et pleinement de 5' grandeur, se trouve entre la Lyre et Hercule, et n'a été observée par aucun des astronomes anciens; on se l'expliquerait lort bien, a cause de sa position, pour les observations faites à l'œil nu ; mais pour les observations méridiennes de Flamsteed et Piazzi, c'est plus difficile. Je la trouve dans le catalogue de Lalande (34 931, observée deux fois, vers 1800), et notée de 5* grandeur 1/2; et dans le catalogue de Bessel, observée vers 1825, et notée de 6.7 (c'est w.-B., XVIII, 1218. Elle est actuellement (août 1880) de 5* grandeur. C'est en vain que je l'ai cherchée dans les catalogues astronomiques dont nous nous servons habituellement. Concluons donc qu'elle est variable. On pourrait lui donner la lettre S.
L'étoile u' 13, inscrite maintenant sous la lettre R, a été notée de 4' grande^îr par Tycho-Brahé à la fin du xvi* siècle, et de 6* par Flamsteed à la fin du xvii*. Elle subit actuellement des oscillations de la 4* à la 5^ en une période de 46 jours.
p varie de 3,4 à 4,5 en 12 jours 21 heures 51 minutes, en manifestant deux maxima et deux maxima qui varient légèrement eux-mêmes. C'est là une étoile bien singulière. Un jour, le P. Secchi a remarqué en elle, à son maximum d'éclat, le spectre étrange de y Cassiopée, dont
CURIOSITES SIDERAKB6 DANS LA I.YIiK. ix^
nous avons parlé plus haut (p. 60), montrant les raies brillantes dei l'hydrogène incandescent et l'indice d'un violent incendie : il ne l'a .plus revu depuis. Quels événements, quelles révolutions, quelles mé- 'tamorphoses s'accomplissent en ces régions lointaines, qui ne nous
paraissent mortes et silencieuses qu'à cause de la distance qui nous en
sépare ! Cette étoile a trois petits compagnons éloignés qui rendent
encore plus intéressante sa situation dans le ciel.
Faisons plus ample connaissance avec les différentes étoiles de cette
constellation.
PRINCIPALES ÉTOILES DE LA CONSTELLATION DE LA LYRE DEUX MILLE ANS D'OBSERVATION
ÉTOILES — 127 + 960 1430 1590 1603 1660 1700 1800 !840 1860 1880
{Véga)
var.
var.
var.
var.
Il y a là une merveille. Que les personnes qui jouissent d'une vue excellente regardent avec attention l'étoile e, non loin de Véga (voy. fig. 148), elles la verront allongée o. Un œil sur dix mille découvrira mieux encore, et distinguera là deux étoiles contiguës oo . Prenez une jumelle, vous séparerez ces deux étoiles o o. Dirigez vers elles une petite lunette, vous les séparerez davantage, et vous aurez là un couple ravissant. Allez plus loin encore, pointez vers ce couple un instrument plus puissant, et vous découvrirez avec admiration que chacune de ces étoiles est double elle-même , et qu'il y a là deux couples célestes formant ensemble un système quadruple. La distance qui sépare les deux couples est de 207". Le couple qui précède (t*) est composé de deux étoiles de 6* et 7" grandeur, écartées à 3", 2, et le couple qui suit ( e'') est composé de deux étoiles de 5* 1/2 et 6% écartées à 2", 4. Le premier a tourné de 20" depuis cent ans, et le second de 37"; si ce mouvement était uniforme, la révolution du
premier couple s'opérerait en 1800 ans, et celle du second en 3700.
Quant à la révolution de ces deux soleils doubles autour de leur centre commun de g'ravité, elle doit atteindre une période {•eu inférieure à un Tnillion d'années !
Un simple regard jeté sur ce point du ciel en dit plus à l'âme du philosophe que la lecture de tous les livres de la Bibliothèque nationale.
Le télescope montre entre les deux couples trois petites étoiles qui peut-être appartiennent à ce vaste système, mais peuvent
Fig. 140. — Système quadruple de t Lyre.
parfaitement aussi ne pas lui appartenir, et se trouver soit en deçà, soit au delà — plutôt au delà.
' Quel système ! et quelles grandeurs ! En ne supposant pas cette étoile quadruple plus éloignée que Véga, comme à cette distance 0",18 représente 37 millions de lieues, une seconde entière représente xJUo millions de lieues; l'écartement qui les sépare étant de 207" équivaut donc à 42 milliards de lieues, au minimum, attendu que selon toute probabilité cette étoile de 4' grandeur et demie est beaucoup ulus éloignée de nous que l'éclatante Véga. Comment pourrait-on contempler l'immensité de ces lointains systèmes sans éprouver pour les vulgaires petitesses des affaires terrestres un véritable sen'imeut d'humiliation?
Non loin de là, l'étoile $ se montre également composée de deux autres, de 4' 1/2 et 5" 1/2, très écartées Tune de l'autre et perceptibles à l'œil nu pour les vues excellentes, dans une jumelle pour les vues ordinaires. Champ très riche pour un instrument de moyenne puissance.
L'étoile C est une double très belle et très facile. Grandeurs des composantes = 4 1/2 et 5 1/2 ; distance ^44"; jaune topaze et vert clair.
■ rj : 4" 1/2 et 9% à 28"; jaune pâle et violette.
■ Cette petite constellation garde aussi en réserve pour l'observateur du ciel une curiosité bien remarquable dans le monde des nébuleuses. C'est la fameuse nébuleuse annulaire de la Lyre, la seule de cette forme qui soit accessible aux instruments de moyenne puissance. Elle
NEBULEUSES CURIEUSES
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n'est pas difficile à trouver, car elle gît entre (3 et y, à un tiers de la distance en venant de p. Vue pour la première fois par Darquier en 1779, et inscrite au n" 57 du catalogue de Messier, elle a été l'objet d*un grand nombre d'observations. Sa forme, toute simple qu'elle paraisse, est bien singulière au point de vue des lois de la gravitation. Au lieu d'offrir une condensation graduelle vers le centre, elle offre au contraire une sorte de vide, la matière nébuleuse s'étant disposée en forme d'anneau. C'est une ellipse, dont le grand axe mesure 78" et le petit 60". En réalité, ce doit être un cercle que nous voyons obliquement. On croyait d'abord que l'intérieur était vide, et William Herschel l'appelait une nébuleuse perforée. Mais on distingue dans le fond une sorte de voile brumeux, et même lord Rosse a découvert, à l'aide de son puissant télescope, des stries qui paraissent traverser
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Fig. 15P — La nébuleuse annulaire de la Lyre.
1* Dtnt une lunette moyenne. | 2° Dan; le télescope de lord Rosse.
Fig. loi. — Nébuleuse Fig. 152. — Nébuleuse Messier 97. Messier 56.
l'arène de cet immense cirque céleste — immense, en vérité, car il est certainement plus vaste que notre système planétaire tout entier ; — le même astronome a cru apercevoir des étoiles sur la bordure; Secchi distinguait une poussière d'argent, et Chacornac a cru aussi la résoudre; cependant l'analyse spectrale n'y révèle que l'existence d'un gaz lumineux. Univers en formation ! Que se passera-t-il là dans les siècles futurs? Que s'y passe-t-il déjà actuellement? Créations bizarres et inexplorées! Il en est d'autres encore plus étranges. Considérez, par exemple, cette nébuleuse circulaire (M. 97) de la Grande Ourse, située près de l'étoile |3 de cette constellation, à 2° au sud-est, mais accessible seulement à des instruments assez puissants : ne croiraiton pas voir une physionomie étrange nous regardant d'un autre monde avec des yeux inégaux allumés dans une tête de mort ?
Vers 3" et demi au nord-ouest de |3 du Cygne, on pourra aussi observer avec plaisir un amas presque globulaire [fig. 15'2 ), composé de plusieurs centaines d'étoiles et qui offre pour ainsi dire l'aspect
diamétralement contraire de celui de la nébuleuse annulaire, la lumière s'accroissant progressivement jusqu'au centre. Messier l'a découvert en 1778, et Ta inscrit au n° 56 de son catalogue. Il ne mesure pas moins de 3' de diamètre. Mais ne nous attardons pas davantage en ces régions : la constellation d'Hercule nous réclame, et se présente maintenant à nous comme l'une des plus intéressantes du ciel
Comme on l'a vu sur notre grand dessin (p. 193), ce demi-dieu est
Fig. 153. — L'Hercule d'Hyginus (1485).
dessiné renversé, les pieds au nord, la tète au sud, tenant d'une main sa massue et de l'autre un rameau d'oranger auquel s'enlacent deux serpents. C'est là un souvenir du jardin des Hespérides, dont nous avons parlé en faisant l'histoire de la constellation du Dragon. Retournez la figure et cherchez à apprécier la situation de cet homme en génuflexion : ne parait-il pas offrir avec im air de vaincu son rameau à quelque personnage invisible ? Le symbole a certainement changé depuis les siècles passés. Dans une édition du xv" siècle de l'ouvrage d'Hyginus (Venise, 1485), la vieille hgure sur bois, reproduite ici, nous montre Hercule portant sur le bras la peau du Lion de
LA CONSTELLATION DIIERCULE
Némée, et sur le point d'assommer de sa massue le serpent gardien de l'arbre aux fruits d'or. Au commencement du xvn* siècle, en 1603, sur l'atlas de Bayer, l'arbre a disparu, comme dans les changements à vue de la lanterne magique, et le rameau d'oranger est venu se placer dans la main du héros agenouillé (fig. 154). Soixante ans phia
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Fig. 154. — Lllercule de Bayer (i603).
tard, Hévélius a remplacé le rameau par des serpents auxquels il a donné le nom de Cerbère, le gardien des en£ers, et sur lesquels Hercule a l'air de vouloir frapper de la massue, dans l'intention probable, de les assommer {fig. 155). Que de métamorphoses depuis l'antiquité î Comparez les quatre dessins que nous reproduisons ici comme curiosité historique {fîg. 133, 153, 154 et 155, et jugez du changement qui s'est opéré.... « Cet individu, écrivait Aratus au m* siècle avant notre
ère, paraît dans une situation pénible; nous ne savons ni qui il est ni ce qu'il fait là ; ou l'appelle Engonasi (rhomme à genoux) ; il a les bras élevés vers le ciel comme pour en implorer l'assistance. » Si les astronomes et les historiens de l'astronomie ne se souvenaient déjà plus il y a deux mille ans du personnage qu'on avait dessiné là, nous serions sans doute mal inspirés de chercher nous-mêmes à nous
Fig. 15b. — L'Hercule d'Hevelius (1660)
y reconnaître aujourd'hui, et j'estime qu'il est préférable d'oublier la mythologie pour les étoiles.
Eudoxe, Aratus, Eratosthèmes, Hipparque, Ptolémée, Sûfî, Ulugh- Beigh rappellent tous V Agenouillé. Je trouve pour la première fois, et à mon grand étonnement, le nom d'Hercule dans l'édition d'Hyginus, dont nous parlions tout à l'heure (1485), — encore est-il associé à l'autre nom « Engonasi, Hercules », — et dans le catalogue de Tycho- Brahé(1590) où la figure porte également les deux titres. Lo nom
d'Hercule est donc une appellation relativement moderne. Les commentaires astronomiiiiies de Dupuis,LaIandeetFrancœursurles douze travaux d'Hercule et leurs combinaisons avec les levers et couchers des constellations me pai'aissent dénués de fondement. Quant à ceux qui sont allés jusqu'à prétendre que les anciens avaient deviné la translation du Soleil vers la constellation d'Hercule, et que c'est à cause de cela qu'ils avaient placé là le symbole de la force et de la puissance, ils ont sans doute voulu faire une plaisanterie.
Les anciens eux-mêmes, quoique plus rapprochés que nous des origines, ont commis parfois d'étranges méprises, jusqu'à prendre des adjectifs pour des noms d'hommes, comme ce Grec qui prenait le Pirée pour un héros, et comme Théophraste lui-même qui raconte qu'un astronome nommé Phaïnos d'Elis avait fait d'importantes observations sur le Soleil. Or, ce Phaïnos d'Elis n'est autre que le Soleil lui-même, ainsi qualifié, par Aratus entre autres (748* vers): ^atvoç tMoç (( le brillant Soleil » ! Le plus curieux est que cet astronome apocryphe, personnifié depuis l'antiquité, est encore cité de nos jours par Bailly et Delambre.
La constellation d'Hercule occupe un vaste espace entre la Lyre et la Couronne dans le sens de l'est à l'ouest, et entre la tête du Dragon et Ophiuchus dans le sens du nord au sud. Le tableau suivant et notre fig. 156 en représentent les étoiles principales. C'est l'une des constellations les plus vastes, et Bayer y a épuisé les lettres des deux alphabets grec et latin, sans nommer encore toutes les étoiles, car, selon son habitude, celles qui sont en dehors du dessin de la figure n'ont pas reçu de lettres, quoiqu'il y en ait plusieurs de la quatrième grandeur, par exemple, dans le Rameau. J'ai inscrit toutes ces étoiles au tableau ci-après, et j'ai voulu aussi me rendre compte pour chacune d'elles des observations d'éclat faites depuis deux mille ans ; mais je n'attends pas de mes lecteurs qu'ils aient ni ma curiosité ni ma patience, et je les engagerai seulement à rechercher dans le ciel, pendant les belles nuits d'été, les principales étoiles, et notamment à reconnaître, en se servant de notre fig. 156, a Ophiuchus et a Hercule, puis |3, qui se trouvent sur la ligne menée de l'Aigle à U Couronne. S'ils y prennent goût, ils peuvent ensuite trouver le i/i as gauche (^, 1, p., v, H, o) tendu vers la Lyre ; puis, dans le corps, le quadrilatère •/] ç e t:. Mais examinons les curiosités principales de cette grande figure.
LA CONSTELLATION DHERCULE
ÉTOILES PniXCIPALES DE LA CONSTELLATION D HERCULE DEUX MILLE ANS D'OBSERVATION
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LA CONSTELLATION DIIICRCULE
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Fig. 156. — Principales étoiles de la ftnstellation d'Hercule.
Et d'abord a, étoile extrêmement curieuse et du plus haut intérêt. Elle ne recevrait plus aujourd'hui la première lettre, car (3 est aujourd'hui constamment plus brillante, et même Ç vient également avant elle, a n'est qu'une faible de 3" grandeur, variant d'ailleurs assez irrégulièrement entre 3,1 et 3,9. Elle est toujours inférieure à a Ophiuchus. Sa couleur est rougeâtre, ou pour mieux dire orangée, bien perceptible à l'œil nu, mais pourtant moins rouge que Mars et Antarès. Son spectre, dont nous avons reproduit le dessin à la fig. 6 de notre planche générale des spectres, est considéré comme le type des étoiles de cette nature (le troisième type de Secchi), étoiles \ .orangées et rouges, généralement variables, dont le spectre se montre composé de lignes noires et de lignes brillantes, entrecoupées de zones ou bandes obscures disposées comme autant de colonnes cannelées vues en perspective et ayant la partie éclairée du côté du rouge. Il y a là deux spectres superposés. L'hydrogéné y apparaît renversé, c'est-à-dire lumineux; les raies du sodium, du fer et du ma- ,gné:ium y sont très fortes. Ce sont là vraiment d'étranges soleils, qui semblent flotter dans un état instable, subissant des conflagrations qui doivent mettre souvent en péril la vie éclose à la surface des mondes de leurs sj^stômes.
Cette étoile est, de plus, une très belle double, l'une des plus charmantes du ciel, composée d'un soleil orangé et d'un soleil émeraude, comme on l'a déjà vu sur notre planche des étoiles doubles colorées. Les deux composantes sont très rapprochées ( à 4",7) ; cependant un bon objectif de 60 millimètres suffit pour opérer nettement le dédoublement. Belle observation à faire pour un œil attentif. Plusieurs astronomes avaient considéré ce couple comme en mouvement orbital; d'autres, au contraire, ont cru que le compagnon était seulement voisin par un effet de perspective , comme celui de Véga, et pouvait servira déterminer la parallaxe de cette curieuse étoile (il y a même une parallaxe calculée par Jacob). Ces déductions sont erronées. En réalité, les deux composantes de ce couple céleste restent fixes l'une par rapport à l'autre depuis cent ans qu'on les observe, mais elles forment néanmoins un couple physique, car un même mouvement propre les emporte de concert à travers l'immensité de l'espace. Nous yerrons tout à l'heure que c'est vers cette région du ciel que le Soleil ifoiis emporte, avec toutes nos destinées politiques et religieuses. Ccrte:, aujourd'hui que nous connaissons la nature physique de cette étoile, sa constitution chimique, sa richesse personnelle comme étoile double, son mouvement dans l'espace, son rapport avec notre propre
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