Voir les Apôtres, p. 283 et suiv
3. Eusèbe, H. E., II, 16; Épiphane, haer li, 6; saint Jérôme, De viris ill., 8 ; Nicéphore, //. E., II, 15, 43. L'adhuc judaïzanlem de saint Jérôme est aussi probablement une supposition a priori.
158 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 82)
rable à son tour, voulut suppléer aux titres de noblesse qu'elle n'avait pas. Marc était presque le seul entre les personnages de l'histoire apostolique qui n'eût pas encore été adopté. En réalité, la cause de cette absence du nom de l'Egypte dans les récits des Actes des Apôtres et dans les épîtres de saint Paul est que l'Egypte eut une sorte de pré-christianisme, qui "a tint longtemps fermée au christianisme proprement dit. Elle avait Philon, elle avait les thérapeutes, c'est-à-dire des doctrines si semblables à celles qui se produisaient en Judée et en Galilée, qu'elle était comme dispensée d'accorder à celles-ci une oreille attentive. Plus tard on soutint que les thérapeutes n'étaient autre chose que les chrétiens de saint Marc1,-, dont Philon aurait décrit le genre de vie. C'était là une étrange hallucination. Dans un certain sens, cependant, cette bizarre confusion n'était pas tout à fait aussi dénuée de vérité qu'on pourrait le croire au premier coup d'œil.
Le christianisme, en effet, paraît avoir eu longtemps en Egypte un caractère indécis. Les membres des vieilles communautés de thérapeutes du lac Maréotis, s'il faut admettre leur existence, devaient paraître des saints aux disciples de Jésus; lesexégètes
1 . Philon était mort depuis longtemps à la date où l'apostolat de saint Marc à Alexandrie aurait pu avoir lieu.
[An 82] LES ÉVANGILES. 159
de l'école de Philon, comme Apollos, côtoyaient le christianisme, y entraient même, sans toujours y rester ; les auteurs juifs alexandrins de livres apocryphes se rapprochaient beaucoup des idées qui prévalurent, dit-on, au concile de Jérusalem. Quand des juifs animés de pareils sentiments entendaient parler de Jésus, ils n'avaient pas à se convertir pour sympathiser avec ses disciples. La confraternité s'établissait d'elle-même. Un curieux monument de cet esprit particulier à l'Egypte nous a été conservé dans l'un des poëmes sibyllins, poëme daté avec une grande précision du règne de Titus ou des premières années de Domitien, et que les critiques ont pu avec des raisons presque égales regarder comme chrétien et comme essénien ou thérapeute. La vérité est que l'auteur est un sectaire juif, flottant entre le christianisme, le baptisme, l'essénisme, et inspiré avant tout par l'idée dominante des sibyllistes, qui était de prêcher aux païens le monothéisme et la morale sous le couvert d'un judaïsme simplifié.
Le sibyllisme naquit à Alexandrie vers le temps même où le genre apocalyptique naissait en Palestine. Ces deux genres parallèles durent leur création à des situations d'esprit analogues. Une des règles de toute apocalypse est l'attribution de l'ouvrage à quelque célébrité des siècles passés. L'opinion de
460 ORIGINES DU CHRISTIANISME [An 82]
ce temps est que la liste des grands prophètes est close, qu'aucun moderne ne peut avoir la prétention de s'égaler aux anciens inspirés. Que fait alors l'homme possédé du désir de produire sa pensée et de lui donner l'autorité qui lui manquerait s'il la présentait comme sienne? Il prend le manteau d'un ancien homme de Dieu, lance hardiment son livre sous un nom vénéré. Gela ne causait pas une ombre de scrupule au faussaire, qui,, pour répandre une idée qu'il croyait juste, faisait abnégation de sa propre personne. Loin qu'il crût faire injure au sage antique dont il prenait le nom, il pensait lui faire honneur en lui attribuant de bonnes et belles pensées. Et quant au public auquel de tels écrits s'adressaient, l'absence complète de critique faisait qu'il ne s'élevait pas une ombre d'objection. En Palestine, les autorités choisies pour servir de prête-nom à ces révélations nouvelles furent des personnages réels ou fictifs dont la sainteté était acceptée de tous, Daniel, Uénoch, Moïse, Salomon,Baruch, Esdras. A Alexandrie, où les juifs étaient initiés à la littérature grecque, et où ils aspiraient à exercer une influence intellectuelle et morale sur les païens, les faussaires choisirent des philosophes ou des moralistes grecs renommés. C'est ainsi que l'on vit Aristobule alléguer de fausses citations d'Homère, d'Hésiode, de Linus, et qu'on eut bientôt un
fAn 92/ LES ÉVANGILES. 101
pseudo-Orphée, un pseudo-Pythagore, une correspondance apocryphe d'Heraclite, un pôëme moral attribué à Phocylide l. Le but de tous ces ouvrages est le même ; il s'agit de prêcher aux idolâtres le déisme 2 et les préceptes dits noachiques, c'est-àdire un judaïsme mitigé à leur usage, un judaïsme réduit presque aux proportions de la loi naturelle. On maintenait seulement deux ou trois abstinences qui, aux yeux des juifs les plus larges, passaient presque pour faire partie de la loi naturelle8.
Les sibylles devaient s'ofïrir d'elles-mêmes à l'esprit de faussaires en quête d'autorités incontestées sous le couvert desquelles ils pussent présenter aux Grecs les idées qui leur étaient chères. Il courait déjà dans le public des petits poèmes, prétendus
1. Pour les deux derniers ouvrages, voiries éditionsdeBernays. Pour les autres, voir le Z)emonarc/«a attribuéàsaint Justin, 2; Clément d'Alex., Strom., \, ch. 14; Eusèbe, Prœp. evang., XIII, ch. 12. Les citations fausses ou falsifiées des poètes grecs, épiques, tragiques, comiques, si fréquentes dans les Pères apologistes, peuvent provenir aussi de la fabrique juive alexandrine, en particulier d'Aristobule. Voir surtout Clément d'Alex., Strom , liv. V; Eus. Prœp. evang., liv. XIII, et le De monarchia entier.
2. Voir surtout le beau passage de Ménandre ou Philémon, probablement de fabrique juive alexandrine, dans De monarchia, 4; Clém. d'Alex., Strom., V, 14; Eus., Prœp. evang XIII, 13.