Vie de Jésus, p
An 75] LES ÉVANGILES. 9!
mise au rebut est devenue une pierre d'angle, » lisait-on dans un psaume '. « Ce sera une pierre de scandale, lisait-on dans Isaïe *, un achoppement pour les deux maisons d'Israël, un piège, une cause de ruine pour les habitants de Jérusalem; beaucoup s'y heurteront et tomberont. «Que le voilà bien! se disait-on. On repensait surtout ardemment aux circonstances de la Passion pour y trouver des figures. Tout ce qui se passa heure par heure dans ce drame terrible arriva pour accomplir quelque texte, pour signifier quelque mystère. On se rappelait qu'il n'avait pas voulu boire la posca, que ses os n'avaient pas été rompus, que sa robe avait été tirée au sort. Les prophètes l'avaient prédit. Judas et ses pièces d'argent (vraies ou supposées) suggéraient des rapprochements analogues. Toute la vieille histoire du peuple de Dieu devenait une sorte de modèle que l'on copiait. Moïse, Élie, avec leurs lumineuses apparitions, faisaient imaginer des ascensions de gloire. Toutes les théophanies antiques avaient eu lieu sur des points élevés3 ; Jésus se révéla principalement sur les montagnes, se
\. Ps. cxvni, 22. Cf. Matth., xxi, 42; Marc, xn, 10; Luc, xx, 47; AcL, îv, 11 ; I Pétri, n, 7.
2. Isaïe, vin, 14-15. Cf. Luc, IL, 34 ; Rom., ix, 32; I Pétri, n, 8.
3. Le Sinaï, le Moria, le Théou-prosopon (Phanuel) de Phénicie, etc.
92 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75]
transfigura sur le Thabor1. On ne reculait pas devant ce que nous appellerions des contre-sens : « J'ai appelé mon fils de l'Egypte, » disait Jéhovah dans Osée*. Il s'agissait là d'Israël; mais l'imagination chrétienne se figura qu'il s'agissait de Jésus, et on le fit transporter enfant en Egypte. Par une exégèse plus lâche encore, on trouvait que sa naissance à Nazareth avait été l'accomplissement d'une prophétie \
Tout le tissu de la vie de Jésus fut ainsi un fait exprès, une sorte d'arrangement surhumain disposé pour réaliser une série de textes anciens, censés relatifs à lui 4. C'est le genre d'exégèse que les juifs nomment midrasch, où toutes les équivoques, tous les jeux de mots, de lettres, de sens, sont admis. Les vieux textes bibliques étaient pour les juifs de ce temps, non comme pour nous un ensemble historique et littéraire , mais un grimoire d'où l'on tirait des sorts, des images, des inductions de
1. Évang. des Hébr.,p. 16, ligne 17, p. 23 (Ililg.).Le nom du Tliiibor a disparu dans les Évangiles grecs. Il a reparu dans la tradition, à parlir du rv* siècle.